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Lord Cromer déclara alors qu'il n'était point dans la pensée du gouvernement britannique de placer Son Altesse dans une position humiliante, et que, vu l'importance qu'il y avait à ce que la crise fût promptement terminée, il prenait sur lui, sans en référer à Londres, de dire que le gouvernement de Sa Majesté acceptait la nomination de Riaz-Pacha comme règlement définitif de la question.

Tout se terminait donc par une transaction. Le Khedive avait renvoyé des Ministres hostiles, mais sans pouvoir les remplacer à sa guise. De ce grave incident, se dégageaient deux tendances très nettes. D'une part Abbas arrivait au pouvoir avec l'intention de gouverner, et de défendre ses prérogatives contre les empiètements de l'Angleterre; il était soutenu en cela par le pays; la manifestation dont il fut l'objet, le 21 janvier, lorsqu'il fut acclamé à la Mosquée et à l'Opéra, et qu'on voulut le porter en triomphe, est caractéristique. D'autre part, l'Angleterre affirmait, avec une force nouvelle, sa ferme volonté de tout diriger en Egypte et de briser la courageuse résistance du jeune Souverain. Il est inutile d'insister sur ce, qui advint dans la suite ; de ces deux antagonistes l'un devait fatalement céder : le courage, même étayé par le droit, ne peut rien contre d'âpres ambitions servies par la force brutale.

L'incident d'Ouadi-Halfa marqua la dernière velleité d'indépendance du Khedive. Ce dernier, en tournée dans la Haute-Egypte, eut l'occasion de passer en revue les troupes égyptiennes, et celles-ci ayant mal manæuyré, il en fit la remarque. Ce fut un grand émoi dans la colonie britannique, car les observations faites atteignaient directement les instructeurs anglais. Lord Cromer menaça à nouveau, et Abbas dut, encore une fois contraint par la puissance britannique, signer un ordre du jour dans lequel il revenait sur ses appréciations premières, et témoignait sa complete satisfaction à tous les officiers tant indigènes qu'anglais. Le Khédive comprit dès lors que toute résistance était

« troupes anglaises, qu'après avoir pris en considération les désirs du « gouvernement égyptien, les conseils qu'il pourra donner au Khedive # seront écoutés ».

impossible, et il se résigna à subir ce qu'il ne pouvait empêcher.

La France ne resta d'ailleurs pas insensible en présence des événements qui se déroulèrent en Egypte, lors du renvoi de Mustapha-Fehmi. M. Waddington fut chargé dès le début de voir lord Rosebery à ce sujet. M. Develle lui donna des instructions très précises et dont la fermeté est à retenir : « Vous voudrez bien – écrivait-il, le 18 janvier 1893, à « son Ambassadeur à Londres renouveler avec la plus « grande énergie la protestation que votre entretien avec « lord Rosebery vous a déjà fourni l'occasion de faire enten« dre au Principal Secrétaire de la Reine, contre l'attitude « comminatoire de lord Cromer à l'égard d’Abbas et contre « les prétentions qu'elle révèle » (1). Il est permis de penser que cette attitude très nette fut pour quelque chose dans la demi-concession que l'Angleterre fit à Abbas.

Toutefois, le cabinet de Londres, soit qu'il voulùt intimider le Khédive, soit qu'il craignit vraiment des complications en Egypte, jugea bon de renforcer les troupes d'occupation et fit savoir à l'Europe, le 23 janvier 1893, que « le gou« vernement de Sa Majesté avait résolu d'augmenter légè« rement le nombre des troupes britanniques stationnées en

Egypte, en conséquence de récents événements mena« çants pour la sécurité publique dans le pays », et que cela n'indiquait d'ailleurs aucune modification aux assurances données par le gouvernement de Sa Majesté, au sujet de l'occupation de l'Egypte, ni aucun changement de politique.

M. Waddington fut chargé de remettre aussitôt à lord Granville une note, prenant acte de cette dernière déclaration, et dans laquelle il était dit entre autres choses : « Il est « à craindre que le projet du gouvernement de Sa Majesté

d'augmenter la garnison anglaise en Egypte ne soit inter« prêté dans un sens directement opposé à ses intentions. « Aussi, suis-je chargé de demander à Votre Seigneurie « de bien vouloir préciser les incidents qui auraient motivé « cette mesure. Après la communication que lord Dufferin

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(1) Archio. dipl., 1894. I, p. 314.

« vient de faire à M. Develle, le gouvernement de Sa Majesté « comprendra que si, contre toute attente, des troubles « venaient à se produire en Egypte, le gouvernement de la

République se réserverait d'examiner, d'accord avec les « puissances et avec Sa Majesté le Sultan, les mesures qu'il " y aurait à prendre pour sauvegarder les intérêts qui nous « sont communs avec toutes les puissances garantes de l'in« tégrité de l'Empire Ottoman » (1).

A cette menace non déguisée, lord Rosebery répondit d'une façon aussi nette, mais non moins habile, prétendant que l'augmentation des troupes britanniques dans la vallée du Nil était nécessaire dans l'intérêt même des puissances, et que c'était d'ailleurs elles qui l'avaient rendue inévitable :

C'est un fait, qu'aussi longtemps que le drapeau « anglais flottera en Egypte, nous serons considérés coma me responsables de l'ordre public. Si des troubles écla« taient, on nous demanderait compte des pertes éprou« vées par les sujets des autres puissances, résidant en « Egypte, ce qui serait grave. Il est aussi nécessaire de « remarquer que, dans un moment d'agitation populaire, « une insulte pourrait être faite à l'uniforme anglais ou au « drapeau anglais, ce qui rendrait nécessaire une affaire « d'un caractère tout différent et plus formidable, laquelle « évidemment pourrait élever la question égyptienne jus« qu'à sa phase la plus aiguë.

« En outre, le gouvernement égyptien a tout récemment « demandé aux puissances leur consentement, pour une « augmentation de 2.000 hommes de l'armée égyptienne; « cette requête a été repoussée. Presque simultanément, « les Derviches envahissaient l’Egypte, et cette invasion a « eu pour conséquence, une lutte sanglante dont l'issue « a été douteuse, entre les troupes du Khédive et celles du « Madhi.

« Toutes ces circonstances, la nécessité de prendre des précautions contre les troubles, l'agitation renaissante

(1) Archio. dipl., 1894, 1, p. 318, dépêche du 1er février.

« des Derviches, et le refus d'augmentation de l'armée « égyptienne, ont amené le gouvernement de Sa Majesté à « examiner de plus près l'état de ses forces car je ne « pourrais pas appeler cela une armée qui ont été rédui« tes à la plus faible limite possible ; et comme en général « il est préférable de prévenir un mal que d'avoir à le « guérir, le gouvernement a décidé d'augmenter l'effectif « des trou pes d'occupation, s'élevant actuellement à envia ron 3.000 hommes » (1).

Il faut remarquer surtout dans ce texte, la phrase qui est relative à une insulte possible faite au drapeau ou à l'uniforme anglais : c'est une menace très nette, répondant directement à celle de M. Develle. En somme, ce dernier avait laissé prévoir une action des puissances, pour le cas où l'envoi de nouvelles troupes britanniques en Egypte occasionnerait des mouvements insurrectionnels; l'éventualité était possible, et il est vraisemblable qu'au Quai d'Orsay, on y ait pensé avec complaisance ; c'était un moyen pour agiter définitivement le règlement de toute la question.

A Londres par contre, où décidément les hommes d'Etat commençaient à suivre la masse dans ses ambitions impérialistes, on ne tenait pas du tout à ce règlement; on entendait même s'y opposer par la force ; c'est ce que voulut indiquer lord Rosebery, dans cette partie du texte que nous visons spécialement.

La France était avertie qu'une insurrection en Egypte, au lieu de fournir un moyen à l'Europe pour donner une solution à la question égyptienne, rendrait au contraire inévitable une affaire d'un caractère tout différent et plus formidable, suivant la propre expression du Premier Secré. taire de la Reine, c'est-à-dire une vigoureuse répression, suivie d'une annexion pure et simple ou de quelque chose d'approchant. C'était en définitive – à moins de risquer une guerre - mettre le Cabinet de Paris, dans la nécessité de calmer les esprits en Egypte et de collaborer par

(1) Archio. dipl., 1894, I, p. 320.

conséquent à une consolidation de la puissance anglaise

dans ce pays.

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M. Develle n'insista pas, et la Reine, dans son discours du tròne, put résumer ainsi toute l'affaire : « A la suite des « récents incidents qui se sont produits en Egypte, j'ai « décidé d'augmenter l'effectif des troupes britanniques

qui y tiennent garnison. Cette mesure n'entraine aucun « changement de politique et n'apporte aucune modifi« cation aux assurances données à plusieurs reprises, par « mon gouvernement, au sujet de l'occupation de l'Egypte. « Le Khédive a manifesté, de manière satisfaisante, son « intention de suivre désormais la coutume déjà établie « de consulter mon gouvernement dans toute affaire poli« tique et son désir d'agir avec lui en complet accord » (1).

On voit qu'en 1893, en dépit de ses constantes promesses, l’Angleterre était plus que jamais décidée à rester en Egypte. Elle ne cherchait plus à s'assurer l'appui de la Porte ou de l'Europe ; elle n'entendait plus diriger le pays occupé, d'accord avec le Khédive ; elle affirmait sa volonté de régner en maitresse dans la vallée du Nil, malgré le Khédive et en bravant les puissances.

Cette politique n'a fait que s'accentuer lors des récents événements qui ont eu pour théâtre la partie de l’Egypte abandonnée jusque-là à l'anarchie madhiste, le Soudan égyptien.

(1) 31 janvier 1893, Archio, dipl., 1893, 1, p. 246.

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