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du 12 mai demeurait d'une importance considérable, comme constituant un titre de propriété du Soudan égyptien. C'était ce point qui tout spécialement avait intéressé la France, et qu'elle ne pouvait admettre. Elle aussi avait donc énergiquement protesté, et M. Hanotaux, alors Ministre des Affaires étrangères, avait indiqué, d'une façon très nette, à la séance du 7 juin (1) de la Chambre des Députés, quelle était, en cette affaire, la thèse de la France :

L'Etat indépendant du Congo est une création des puissances, qui lui ont donné des limites déterminées qu'il ne peut dépasser ; à cette condition seulement, sa neutralité a été reconnue ; il ne lui est donc pas permis d'élargir ses frontières. Cela est d'autant moins admissible, qu'en l'espèce le Congo s'adjoint des territoires qui n'appartiennent pas au cédant, mais qui, en vertu du droit de conquête, affirmé dans de nombreux firmans, font partie intégrante de l’Empire Ottoman. L'Angleterre n'a aucun droit sur ce pays, elle ne peut donc en transmettre aucun au Congo. Si la France agit ici, c'est parce qu'elle est garante, d'après les traités du 30 mars 1856, du 13 mars 1871 et du 13 juillet 1878, de l'intégrité de l'Empire Ottoman ; et son meilleur argument contre l'Angleterre, c'est que celle-ci, qui doit la mème garantie, est mal venue à évincer celui dont elle doit protéger la possession paisible. Quant à la cession de la partie orientale du territoire congolais, elle est inadmissible, car en semblable occurrence et d'après le traité du 23 avril 1884, la France a un droit de préemption (2).

Telle avait été l'argumentation de M. Hanotaux : il avait ajouté que, aussi bien à Londres qu'à Bruxelles, ses réclamations avaient été peu écoutées, mais que l'Angleterre 'venait de faire savoir qu'elle était disposée à discuter

(1) Journal officiel. Débats parlementaires, Chambre, 8 juin 1894.

(2) Convention conclue par l'échange de deux lettres entre Jules Ferry et le Président de l'Association internationale du Congo, et renouvelée par lettre, du 22 avril 1887, de l'Administrateur des Affaires étrangères de l'Etat indépendant du Congo. V. les textes dans Martens, Nout. Rec. génér, de Troitės, 2e série, XX, pp. 684 à 686.

les objections venues de Paris et à examiner, d'accord avec nous, toutes les questions pendantes de l'Afrique centrale et occidentale.

A Londres, on se montra fort irrité de l'opposition de la France. On rappela que les droits de la Porte étaient réservés dans l'acte du 12 mai. Et quant à la garantie, le comte de Kimberley écrivait à son Ambassadeur à Paris, le marquis de Dufferin, le 14 août 1894 : « En parlant de « garanties pour l'intégrité de l'Empire Ottoman, contenues a dans le traité de Paris de 1856, le Ministre français des « Affaires étrangères parait n'avoir pas tenu compte de ce « fait, qu'elles ne peuvent être regardées que comme « s'appliquant aux territoires appartenant, à cette époque, « à l'Empire Ottoman. La Porte a demandé que Tunis y « fut compris, comme faisant partie à ce moment, des « Etats soumis au Sultan; mais ces garanties ne peuvent « pas être considérées comme s'appliquant, dans l'intention « des parties, aux provinces équatoriales de l’Egypte, qui « n'ont été acquises que plusieurs années après.

« Les traités de Londres et de Berlin de 1871 et de 1878 « contiennent chacun un article confirmant toutes les « stipulations du traité de 1856, qui n'ont pas été annulées « ou modifiées par ces derniers traités; mais il n'y a rien, « dans ces actes, qui puisse faire penser que ces garanties « doivent s'étendre aux provinces acquises par la Turquie « ou l'Egypte postérieurement à 1856 ».

Ainsi l'Angleterre soutenait qu'elle avait le droit de s'installer, sans léser personne, dans l'Equatoria; tandis qu'elle insinuait que nous avions occupé la Tunisie en violation des droits de la Porte et de nos promesses de 1856. Nous verrons plus loin ce qu'il faut penser de cette double thèse, au point de vue juridique (1).

D'ailleurs, le même jour où lord Kimberley écrivait la dépêche ci-dessus, la France signait, avec l'Etat indépendant du Congo, la convention du 14 août 1894 (2), par

(1) Voir infra, chap. VIII.

(2) Le 5 février 1895, les deux Etats ont signé une seconde convention aux termes de laquelle la France renonce en faveur de la Belgique à laquelle ce dernier renonçait à presque tous les avantages du traité du 12 mai. S'il est vrai que dans l'acte du 14 août, il ne fut pas parlé de ce qui concernait l'Equatoria, du moins la frontière nord du Congo fut nettement limitée de manière à laisser en dehors d'elle tout le Bahr-el-Ghazal et Fachoda, en sorte que tout le bénéfice que l'Angleterre avait pensé retirer de sa convention avec l'Etat indépendant se trouvait anéanti.

C'était le premier échec subi par le cabinet de Londres dans ses combinaisons politiques relatives au Haut-Nil. Il était cruel, d'abord parce qu'il venait en partie de la France, et ensuite parce qu'il rendait à peu près inutile tout ce qui avait été fait jusque-là. Les savantes conceptions, les discussions habiles, les négociations laborieuses, qui avaient amené les traités avec l'Allemagne, l'Italie et le Congo, qui avaient fait renoncer le Khedive à défendre le Soudan et Emin à se maintenir dans l'Equatoria, dont les fruits avaient semblé à l’Angleterre être presque mûrs pour elle et sur le point d'être cueillis, tout cela avait été vain.

Depuis des années, on avait pensé à Londres à établir la domination anglaise dans le Soudan, et à en écarter la France; même ceci tenait beaucoup plus à ceur que cela à tout bon Anglais; et au moment où le but paraissait atteint, c'était la France qui intervenait, déjouait tous les plans de sa rivale, et niait ses prétendus droits, et repoussait son argumentation habilement édifiée mais bâtie sur le sable, et déchirait le traité du 12 mai, source de tant d'espoirs. Il est bon d'admettre que de longtemps on ne nous pardonnera pas à Londres ce qu'on a appelé notre mauvais vouloir en cette affaire.

Des pourparlers s'ouvrirent cependant entre les deux pays. M. Hanotaux eût voulu que chacun des deux Etats s'engageåt à s'arrêter dans sa marche vers le Nil, et à limiter ses possessions dans cette direction, au point où à ce moment chacun en était arrivé. L'Angleterre refusa : elle voulait écarter la France du bassin du Nil, mais conserver le droit de s'y établir : les pourparlers se poursuivirent.

son droit de préemption pour le cas de cession de territoires du Congo, mais en conservant ce droit lors de toute cession que pourrait ensuite faire la Belgique. Il s'agit de cessions à titre onéreux, l'Etat du Congo s'interdisant toute cession à titre gratuit. Martens, Nouo. Rec. génér, de Traités, 2e série, XX, p. 698.

Toutes les protestations de la France devaient d'ailleurs rester vaines, en présence de l'âpre ambition et de la ténacité rapace de la Grande-Bretagne.

CHAPITRE VI

Le Soudan égyptien. - Les affaires du Haut

Nil et du Bahr-el-Ghazal. 1895-1899.

SOMMAIRE. Politique de l'Angleterre et de la France : dis

cours Grey aux Communes, du 28 mars 1895 ; discours Hanotaux au Sénat, du 5 arril 1895. - Envoi vers le Nil de la mission Liotard : septembre 1894. - L'Angleterre entreprend une campagne contre les Derviches: mars 1896.

On l'empêche de se servir pour cela du fonds de réserve de la Caisse de la dette (arrêt de la cour d'Alerandrie, 2 décembre 1896). – La mission Marchand : 26 juin 1896. - Débats aur Parlements anglais et français : février 1897.

La mission Marchand arrive dans le Bahr-el-Ghazal : novembre 1897. Echange de vues entre M. Hanotaux et sir Monson. - Marchand arrive à Fachoda : 10 juillet 1898.

Le sirdar Kitchener bat les Derviches i Ondurman et prend Karthoum : septembre 1898. - Pourparlers entre M. Delcassé et lord Salisbury ; pour erclure la France du Haut-Nil, l'Angleterre invoque un droit de conquéte. La France renonce à se maintenir à Fachoda. La mission Marchand rentre en France. Traité anglo-égyptien du 19 janvier 1899 établissant dans le Soudan nilotique un condominium anglo-égyptien.

L'Angleterre n'avait pu arriver à ses fins par la diplomatie ; bien résolue à se maintenir en maîtresse dans la vallée du Nil, elle paya d'audace et déclara hautement ses intentions. · Le 28 mars 1895, aux Communes, sir Edward Grey, SousSecrétaire d'Etat aux affaires étrangères, affirma les droits de l'Angleterre :

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