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.« Une des conséquences de la cession à bail, consentie par « l'Angleterre à l'Etat du Congo, de certains territoires dans « la vallée du Nil, c'est d'impliquer, de la part du Congo, la « reconnaissance du fait que ces territoires se trouvent « dans la sphère d'influence britannique. Il n'y a pas à « méconnaitre l'importance de la question de la position de « l'Angleterre dans le bassin supérieur du Nil. Les conven«tions signées avec l'Allemagne et avec l'Italie, en 1890 et « 1891, reconnaissent que la vallée du Nil est dans la sphère « de l'influence britannique. Ces conventions existent « depuis cinq ans à la face du monde entier, et quoique à « l'exception des parties contractantes, les autres puissan« ces n'aient pas reconnu nos titres, ces conventions ont « été bien connues de tous et n'ont été contestées par per(( Sonne.

« De plus, l'Egypte a sur les territoires en question des « droits que l'Angleterre reconnaît et que la France ne con« teste pas. Il n'y a aucun doute que les titres de l'Angle« terre et de l'Egypte réunis ne s'appliquent à la totalité de « la vallée du Nil.

« On me demande s'il est vrai que, dans ces circonstan« ces, la France envoie une expédition qui pénétrerait dans « le bassin du Nil par l'ouest. Le Ministre des Affaires « étrangères n'a aucune raison de supposer que la France « ait le moins du monde l'intention de pénétrer dans le « bassin du Nil.

« D'ailleurs, étant donnés les titres de l'Angleterre et de « l’Egypte sur le bassin du Nil, titres bien connus du gou« vernement français, je ne puis pas croire que les bruits « que l'on fait courir méritent la moindre créance. Un a pareil mouvement, de la part de la France, serait en effet « un acte antiamical, et le gouvernement français sait fort « bien que c'est ainsi que nous l'interpréterions » (1).

L'Angleterre admettait donc que, soit à titre personnel, soit au nom de l'Egypte, elle avait le droit de s'établir dans le bassin du Haut-Nil ; elle n'en discutait pas, mais signi

(:) Archir. dipl., 1898, III, p. 40.

fiait à la France, sur un ton menaçant et agressif, une interdiction de venir à côté d'elle dans ces parages.

M. Hanotaux, interpellé à ce sujet au Sénat, le 5 avril 1895 (1), releva ce qu'il y ayait d'étrange dans cette brusque sortie de sir E. Grey. Il rappela que la diplomatie poursuivait son ceuvre, et s'étonna qu'on n'ait tenu à Londres aucun compte de ce fait important. Puis il combattit la thèse anglaise :

« Les Egyptiens, qui ont occupé pendant assez longtemps « ce vaste domaine (le Haut-Nil), se sont repliés vers le « nord ; Emin-Pacha a dù lui-même abandonner la place. « Les droits du Khedive, seuls, planent encore

encore sur ces « régions du Soudan et de l'Afrique équatoriale.

« Cependant en 1890, l'Angleterre se partageant avec

l'Allemagne les Etats du Sultan de Zanzibar, procédait, « dans l'arrangement qui consacrait ce partage, à une de

ces annexions sur le papier, qu'une diplomatie persévé« rante cultive ensuite comme des germes de réclamations « et de titres pour l'avenir. L'Allemagne, n'ayant d'ail« leurs aucun droit, ni aucune revendication à exercer « dans ces régions, donnait son assentiment à une préten« tion qui ne la génait guère. La France donna son adhé« sion, uniquement à certains articles concernant Zan« zibar, par la convention du 5 août 1890 ; par ce fait, elle « réservait son assentiment, en ce qui concerne les autres. »

Quant à la convention du 12 mai 1894, déclara M. Hanotaux, « si elle avait été suivie d'effet, elle eût pu, selon la « remarque de sir E. Grey, créer à la rigueur une sorte

d'argument nouveau en faveur des prétentions de l'An

gleterre. Mais ici encore, la France est intervenue ; je n'ai « pas à rappeler dans quelles conditions l'arrangement du « 14 août a succédé à celui du 12 mai 1894 : le Congo belge « renonçait au bail qui lui était attribué, et la France faisait a reconnaître ses droits sur le bassin du Haut-Oubangui. « C'est alors que l'Angleterre crut devoir poser de nouveau « la question de sa sphère d'influence dans le Haut

(1) Journal officiel, Débats parlementaires, Sénat, 6 avril 1895, p. 388.

« Nil, telle qu'elle était inscrite dans la convention de 1890. « Pour la première fois, on demandait nettement à la « France son assentiment. »

Les négociations ouvertes à ce sujet, ajoutait notre Ministre des Affaires étrangères, n'ont pas encore abouti. « Quoi

qu'il en soit, la position prise par la France est la sui« vante : les régions dont il s'agit sont sous la haute sou« veraineté du Sultan; elles ont un maitre légitime, c'est « le Khédive. » Pour nous, nous avons dit à l'Angleterre : « Vous réunissez, dans une seule phrase, la sphère d'in« fluence de l'Egypte et la sphère d'influence de l'Angle« terre. Dites-nous alors où s'arrète l’Egypte, où commen« ce cette sphère que vous réclamez ». L'Angleterre n'a pas encore répondu.

Et M. Hanotaux terminait ainsi cet important discours ferme et digne par la forme et très juridiquement conçu : « Quand l'heure sera venue de fixer les destinées de ces « contrées lointaines, je suis de ceux qui pensent qu'en « assurant le respect des droits du Sultan et du Khédive, en « réservant à chacun ce qui lui appartiendra selon ses « cuvres, deux grandes nations sauront trouver les formu« les propres à concilier leurs intérêts et à satisfaire leurs « communes aspirations vers la civilisation et le progrès ».

En 1895 donc, la France, pour écarter l'Angleterre de la vallée du Nil, lui opposait les droits du Sultan et du Khédive. L'Angleterre, sans vouloir déterminer la mesure de ces droits et les limites territoriales, dans lesquelles ils s'exerçaient (1), n'osait toutefois les nier nettement, et réser

(1) V. supra, p. 251, la réponse évasive faite à ce sujet par sir J. Fergusson à M. Labouchère, dans la séance des Communes du 2 mars 1891.

Le 1er juin 1894, aux Communes, MM. Labouchière et Chamberlain interrogent sir E. Grey sur le traité anglo-congolais du 12 mai et sur les droits de l'Egypte. Le Sous-Secrétaire d'Etat répond : « Dans l'ar« rangement passé avec le Congo nous avons spécialement réservé « tous droits de ce genre ». Pressé de questions, il ne répond que par des phrases analogues et aussi peu claires : « Dans cet arrangement, « nous n'avons pu définir quels sont les droits de l'Egypte, et nous « avons inséré des réserves en termes généraux ». Cette discussion est tout entière citée par M. F. Delonele dans son discours du 7 juin 1894. V. Journal officiel, documents parlementaires, Chambre, 8 juin 1894.

vait par habileté, non par justice, ce qu'elle appelait les prétentions de l'Egypte.

Ces réserves n'avaient d'autre but que d'écarter les objections de la Porte et des puissances : elles assuraient le présent ; quant à l'avenir il restait pour l'Angleterre plein de grands espoirs ; puisqu'elle n'avait pas défini le point où s'arrêtait la sphère d'influence égyptienne, elle restait libre, le moment venu, de déclarer que dans sa pensée cette sphère se réduisait à une étendue restreinte de territoires, et même à néant. Elle n'était donc pas liée par ses réserves, et pouvait s'établir en paix.

Disons que la France était sincère et que l'Angleterre ne l'était pas; la première, considérant son intérêt personnel et l'intérêt général, voulait arrêter l'autre dans ses projets sur le Haut-Nil, et pour cela elle lui opposait des arguments basés sur le droit et les traités ; la seconde, en feignant de vouloir respecter, en ces affaires, le principe de justice, était bien décidée à le violer pour atteindre son but.

On a dit que les deux Etats changèrent dans la suite toute leur argumentation pour se gèner mutuellement dans ces difficultés du Haut-Nil, et que, pour les besoins du moment, chacun d'eux prit pour son compte la thèse soutenue d'abord puis abandonnée par l'autre. Ceci est vrai pour l'Angleterre, mais inexact en ce qui concerne la France.

En septembre 1894, quand il était apparu bien nettement que l'Angleterre était décidée à s'emparer pour son compte du bassin du Haut-Nil, M. Delcassé avait fait partir du Congo la mission Liotard, chargée de rechercher un débouché à nos possessions du Soudan, vers le Nil. Cette décision, qui avait provoqué le discours de sir Grey du 28 mars 1895, causa à Londres la plus vive irritation; on s'appliqua à mettre en relief notre inconséquence, le décousu de notre politique, l'âpreté de notre ambition ; quelques mois plus tot nous proclamions les droits de l'Egypte sur le HautNil, et voici qu'à notre tour nous nous apprétions à les violer.

Ces critiques n'étaient justes qu'en apparence. Fallait-il

laisser l'Angleterre s'établir définitivement dans le Soudan égyptien ? Puisqu'elle ne tenait pas compte des avertissements et des réserves, et qu'elle continuait son @uvre, devait on s'incliner devant le fait qui s'accomplissait, et suffisait-il à la conscience française d'assister impassible à ce spectacle, en se contentant d'évoquer de-ci, de-là, les droits de l’Egypte ? Nous ne le pensons pas.

Le moment était venu pour la France d'agir, ou de renoncer à sa politique dans l'Afrique orientale : elle ne pouvait guère choisir que le premier parti. Les décisions prises à Paris furent les bonnes : la grande faute parut être de n'avoir pas songé en même temps à préparer des escadres. En réalité, les responsabilités étaient plus lointaines et plus complexes; nous avons eu le tort de vouloir mener de front une politique continentale et une politique coloniale, d'entreprendre, en voulant être forts sur terre et sur mer, une tâche trop lour de et nous en avons pâti.

Quoi qu'il en soit, en envoyant M. Liotard vers le Nil, le gouvernement français n'avait d'autre but que d'arrêter l'Angleterre, de prendre pied dans le Haut-Nil, en attendant le règlement de la question d'Egypte elle-même, et en comptant bien, à toute réclamation du cabinet de Londres, pouvoir répondre par un argument.ad hominem, sans entrer dans plus de détails : « Vous prétendez que le bassin du Haut-Nil « est un territoire sans maître, susceptible d'occupation : « eh bien ! nous nous y installons ». Ceci n'est pas de la mauvaise foi, ce n'est pas d'avantage un changement de manière de voir; c'est ce procédé de discussion excellent, qui consiste à retourner contre l'adversaire, pour le confondre, ses propres arguments qui le condamnent.

Toute la politique de la France en Egypte, depuis 1883, a consisté, non à y rechercher des avantages territoriaux, mais à préparer le règlement de la question d'Egypte par l'éloignement de l'Angleterre, et la remise du pays aux mains du Khedive, sous la suzeraineté du Sultan.

Dès qu'on connut à Londres l'envoi de la mission Liotard, l'inquiétude, ainsi que nous l'avons dit, y fut grande. C'était, aux yeux de l'Angleterre, la France s'installant dans

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