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a l'avis de nos meilleurs généraux. » Et après avoir déclaré que le désir de l'Angleterre était seulement d'assurer les frontières du Soudan et de restaurer les finances, le Premier Ministre ajouta : « Nous sommes décidés à éva« cuer; je ne puis préciser davantage, mais je vous pré« viens que lorsque nous déclarerons l'époque de notre « évacuation, nous demanderons à l'Europe de fixer un « terme pendant lequel nous aurions le droit de rentrer en « Egypte dans des conditions déterminées, si de nouveaux « désordres y éclataient. Je suis convaincu que, sans cette « précaution, l'œuvre de réorganisation pourrait être prom<ptement mise en péril ; il y aura nécessairement une pé«riode de transition à surveiller de près, avant que l'Egyp« te puisse être abandonnée à elle-même ». — «Avez-vous « communiqué cette idée à d'autres ? » interrogea alors M. Waddington. – « Non, reprit le Ministre anglais, vous « êtes la première personne à qui j'en parle, mais il fau« dra qu'elle soit discutée ; vous savez quelles difficultés « parlementaires de toutes sortes nous avons ici, et com« bien on s'émeut facilement, ici aussi bien que chez « vous, lorsqu'il est question de l’Egypte ». Et comme M. Waddington demandait de quelle manière le cabinet de Londres négocierait à ce sujet : « officiellement

répondit lord Salisbury avec le suzerain, c'est-à-dire le « Sultan que nous ne pouvons laisser de côté ; mais en « même temps par un échange de vues avec la France, avec « qui nous désirons vivement nous mettre préalablement : « d'accord » (1).

M. de Freycinet admit la manière de voir du Premier Ministre de la Reine, mais à condition toutefois qu'une date fût fixée pour l'évacuation. Il estimait qu'il était nécessaire de donner à l'armée des cadres formés surtout d'éléments ottomans, et de quelques officiers anglais seulement ; et il acceptait une réforme dans l'administration, à condition qu'elle ne se fit pas au préjudice du personnel français.

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(1) Waddington à de Freycinet, 3 novembre 1886, Archio, dipl., 1893, III, p. 236.

« La question de l'évacuation - écrivait-il à M. Wad« dington, le 8 novembre - se divise pratiquement en deux « phases, l'une de préparation, l'autre d'observation. La « première commencerait le jour où le gouvernement an« glais aurait déclaré sa volonté d'évacuer à date fixe ; elle « serait remplie par l'organisation de l'armée khédiviale,

par l'affermissement de l'ouvre que l'Angleterre a entre« priso, ainsi que par l'étude des réformes à introduire dans « l'administration et dans les finances. La seconde com« mencerait le jour de l'évacuation ; elle serait utilement « occupée par la réalisation de ces réformes, auxquelles « nous participerions sans arrière pensée, dans un senti« ment de confiance réciproque, et avec l'unique préoccu

pation du bien à accomplir. Dans le cas où l'événement « trahirait nos espérances, et où l'ordre viendrait à être « troublé, le gouvernement anglais, pendant la durée de « cette seconde période, pourrait faire rentrer des troupes « en Egypte, sous des conditions à définir » (1).

Au Caire, sir H. Drummond Wolf, n'avait pu se mettre d'accord avec Moukhtar-Pacha; rentré à Londres, il fut envoyé à Constantinople pour y poursuivre les négociations, et le 8 février 1887, il remit au Grand Vizir un très important mémorandum, dans lequel de nouvelles assurances étaient données au sujet de l'évacuation.

L'Angleterre ne refusait pas d'indiquer une date, mais avant tout, elle voulait que la frontière fût assurée, l'administration réorganisée, et aussi qu'on ne remplaçât pas en Egypte les troupes anglaises par d'autres troupes étrangères ; elle parlait de neutraliser le pays, mais entendait conserver la faculté d'y intervenir dans la suite : « Le « gouvernement britannique doit se réserver le droit de « sauvegarder et de soutenir l'état de choses qui est le « résultat de l'action militaire et des sacrifices considérables « faits par l'Angleterre..... Si elle évacue spontanément et « volontairement le pays, elle devra se réserver, par traité, « le droit d'intervenir toutes les fois que la paix à l'intérieur,

(1) De Freycinet à Waddington, 8 novembre 1886, Archio. dipl., 1893, III, p. 238.

(ou la sécurité à l'extérieur, seraient gravement mena« cées..... Le gouvernement de Sa Majesté est bien loin de « désirer se servir d'un tel pouvoir, s'il lui était réservé par « traité, pour exercer indûment quelque influence, ou bien « pour créer un protectorat déguisé, et encore moins, pour « renouveler sans nécessité une occupation qui a déjà « imposé tant de sacrifices à la Grande-Bretagne; mais il « séra difficile de pourvoir, d'une autre façon, à la sécurité « de l'Egypte qu'il s'est engagé à assurer avant de se retirer « du pays » (1).

La Porte prit acte des déclarations de l'Angleterre ; elle revendiqua hautement ses droits ; elle admit, qu'avant toute négociation avec les puissances, il serait bon d'évacuer, et d'après elle l'évacuation ne serait pas consommée tant qu'il resterait à la tête de l'armée égyptienne des officiers anglais. Elle n'en signa pas moins avec l’Angleterre la convention du 22 mai 1887 (2).

Cette convention confirmait les firmans impériaux relatifs à l’Egypte ; elle permettait à l'Angleterre de pourvoir à la défense et à l'organisation militaire du pays, et de maintenir ses troupes tant que la situation dans le Delta et au Soudan ne serait pas meilleure; elle admettait le principe de la neutralisation du Canal de Suez ; enfin pour ce qui concerne l'évacuation, elle portait qu'à l'expiration de la troisième année à partir de sa date, le gouvernement britannique devait retirer ses troupes d'Egypte ; toutefois, si dans cet intervalle un danger quelconque se présentait, l'évacuation ne devenait obligatoire que lorsque ce danger aurait disparu. L'Angleterre partie, les puissances eussent été invitées à reconnaitre et à garantir l'inviolabilité du territoire égyptien, et désormais personne, « en aucune circonstance », n'eût pu envoyer des troupes, en Egypte, sauf cependant la Turquie et l'Angleterre, en cas de danger intérieur ou extérieur.

A la suite du traité, plusieurs annexes stipulaient entre

(1) Memorandum de sir Henry Drummond Wolf, Archio, dipl , 1893 III, p. 249.

(2) Archio. dipl., 1887, III, p. 232, et 1893, III, p. 262.

autres choses que si, à l'expiration des trois ans fixés, une des puissances méditerranéennes n'avait pas accepté la convention, ce fait serait considéré par l'Angleterre comme un danger extérieur, et nécessiterait le maintien des troupes d'occupation; de plus on devait inviter les puissances à renoncer à la juridiction mixte, à discuter des propositions pour améliorer l'administration et les finances, et pour régulariser la situation de la Commission de la dette; le conseiller financier anglais devait garder ses fonctions ; le tribut serait la première charge du pays; les étrangers seraient astreints à l'impôt.

Cette convention, en dépit des apparences, était toute au profit de l’Angleterre, et constituait en définitive une reconnaissance par la Porte du protectorat britannique sur l’Egypte. Si elle avait été ratifiée, tous ceux qui considèrent l’Egypte comme une province ottomane n'auraient plus eu qu'à enregistrer le droit bien légitime de l’Angleterre. Cela ne pouvait plaire à la France qui agit aussitôt à Constantinople.

M. Flourens, Ministre des affaires étrangères, fit savoir à notre Ambassadeur auprès de la Porte, M. de Montebello, qu'il ne pouvait adhérer à la convention telle qu'elle était conçue; en même temps il en donnait les raisons à ses divers représentants à l'étranger auprès des cinq puissances: institution d'une «co-suzeraineté» de la Turquie et de l’Angleterre sur l’Egypte; pas de date certaine d'évacuation, l'Angleterre ayant toute latitude pour en choisir l'époque (1).

Le juin il écrivait à M. de Montebello : «..... Notre

politique envers l'Empire Ottoman nous a toujours fait « proclamer la suzeraineté du Sultan sur l’Egypte ; cette « suzeraineté est au moins partagée dans le projet ; nous >> voulons qu'elle soit intégralement conservée. L'Angle« terre, après l'évacuation, ne doit pas avoir plus de droit « sur l'Egypte que les autres puissances européennes. La ( suzeraineté exclusive de la Porte, de même que l'inté

(1) Flourens à de Montebello, 30 mai 1887, Archio. dipl , 1893, III, p. 258. – Circulaire de M. Flourens aux Ambassadeurs de France, d'après le Times du 2 août 1887, Archio. dipl., 1887, IV, p. 226.

« grité de l'Empire Ottoman, n'intéressent pas seulement « le Sultan ; elles résultent de conventions internationales « faites en vue de l'intérêt de toute l'Europe » (1).

Sur les instances de la France qui déclarait préférer le statu quo et ne cacha pas sa manière de voir au cabinet de Londres, bien heureuse d'ailleurs, la Porte modifia le projet : l'Angleterre devait évacuer sans conditions au bout de trois ans, et la Turquie se chargerait ensuite d'assurer l'ordre avec ses propres troupes, si c'était nécessaire (2).

M. Flourens donna son adhésion à la convention ainsi modifiée ; mais le cabinet de Londres tenait essentiellement à la convention primitive. Le Sultan ne l'ayant pas ratifiée, sir H. Drummond Wolf reçut l'ordre de quitter Constantinople. Le 16 juillet 1887, tous pourparlers à ce sujet étaient rompus.

En 1889, quand fut soulevée la question de la conversion de la dette privilégiée, celle de l'évacuation fut à nouveau agitée.

Le 4 juin, d'après les instructions de Spuller (3), M. Waddington laissa entendre à lord Salisbury que l'Egypte était relevée, la meilleure preuve pouvant en être trouvée dans l'idée même d'une conversion, que la sécurité était rétablie, et que, par conséquent, était venu le moment de penser sérieusement à retirer d'Egypte les troupes d'occution.

Lord Salisbury répondit que, du côté du Soudan, il y avait encore trop à craindre pour qu'il soit sage d'abandonner le

(1) Flourens à de Montebello, 3 juin 1887, Archio, dipl., 1893, III, p, 260. (2) De Montebello à Flourens, 14 juillet 1887, Archio. dipl., 1893. III,

P. 265.

(3) Le même jour à la Chambre des Députés, Spuller déclarait qu'on ne pouvait trancher la question de conversion de la dette égyptienne, avant d'avoir élucidé celle de l'évacuation : « ..... Nous pensons que « précisément au moment où la prospérité de l’Egypte, sa sécurité, sa « tranquillité, sont affirmées par une demande de conversion, le moment « est venu de rechercher si l'évacuation de l'Egypte n'est pas devenue « possible dans les prévisions de l'Angleterre qui l'a tant de fois an« noncée », Archio, dipl., 1889, III, p. 123. Journal officiel. Débats parlementaires, Chambre, 5 juin 1889.

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