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pays à lui-même, et que l'annonce de l'évacuation rendrait la conversion impossible; et il ajouta : « Je vous renouvelle, « d'ailleurs, la déclaration que je vous ai faite, à savoir que « nous évacuerons l’Egypte aussitôt que le pays pourra se « suffire à lui-même. Vous avez fait échouer la convention « conclue par sir H. Drummond Wolf avec le Sultan, et « depuis lors j'ai laissé dormir la question ; mais je vous « avertis que je ne puis pas présenter au Parlement une « convention d'évacuation qui ne nous donne pas le droit « de rentrer en Egyptę si sa sécurité extérieure était « menacée. Sans cette clause, je ne puis pas faire accepter « la convention à l'opinion publique en Angleterre » (1).

Spuller n'en persista pas moins à admettre que l'on pouvait commencer l'évacuation ; et lord Salisbury protesta qu'en tout cas, la question d'évacuation était indépendante de celle de conversion, puis qu'il fallait tenir compte des sacrifices faits par l'Angleterre tant en hommes qu'en argent, enfin que la première chose nécessaire, c'était d'acquérir la certitude qu'aucune puissance ne chercherait à occuper en Egypte la place laissée vacante par la GrandeBretagne. M. Waddington prit alors, au nom de la France, des engagements formels à ce sujet; mais le Premier Ministre de la Reine continua à refuser de fixer une date pour l'évacuation, tant que les conditions n'en auraient pas été déterminées comme il l'avait demandé dès l'abord (2).

Toute la question fut nettement mise au point dans deux conversations entre lord Salisbury et M. Waddington, du 21 et du 24 juin, qui sont rapportées par notre Ambassadeur, en ces termes : « Vous paraissez, dis-je, vouloir vous. « réserver indéfiniment le droit de rentrer en Egypte, si « selon vous, les circonstances l'exigeaient. De notre côté, « nous ne pouvons admettre que l'Angleterre s'attribue ce a privilège à l'exclusion de toute autre puissance. Vous « avez déclaré maintes fois que vous n'entendiez pas rester « éternellement en Egypte : voilà sept ans que vous y êtes;

(1) Waddington à Spuller, 5 juin 1889, Archio, dipl., 1893, IV, p. 258. (2) Waddington à Spuller, 19 juin 1889, Archio. dipl., 1893, IV, p. 261.

« le pays est tranquille, et nous n'apercevons pas de raison « sérieuse pour que l'évacuation n'ait pas lieu dans un « délai raisonnable. - Ici lord Salisbury m'a interrompu : je « maintiens mes déclarations antérieures, mais notre tâche ç n'est point achevée. – Ce qui préoccupe l'opinion publia que en Angleterre, ai-je repris, c'est la crainte de voir la · « France prendre la place de l'Angleterre en Egypte, si a l'évacuation avait lieu. Or, sur ce point, nous vous offrons « les garanties les plus explicites, et de plus, nous sommes « prêts à négocier une convention assurant la neutralité de

l’Egypte, ainsi qu'il en a déjà été question plusieurs fois. « Que pouvez-vous nous demander de plus » ? (1).

Lord Salisbury répondit le 24 : « j'ai parlé de nouveau à « mes collègues des affaires d'Egypte, et je leur ai fait part « de vos observations. Ils persistent à croire qu'il est impos« sible actuellement de fixer la date d'évacuation, et ils « estiment comme moi qu'il vaudrait mieux subordonner « cette date à certaines conditions déterminées par la rai« son que je vous ai fait savoir. D'un autre côté, nous vou« drions bien mettre un terme aux charges que fait peser « sur nous l'occupation, pour une foule de raisons parmi ( lesquelles je mets en première ligne le désir de suppri( mer une cause de discorde entre la France et l'Angleterre ; « mais nous sommes bien embarrassés, car nous craindrions « d'affaiblir le gouvernement du Khedive si nous retirions « nos troupes... » (2).

Renouvelant ses déclarations, lord Salisbury disait encore à M. Waddington, le 1er juillet : « Je vous affirme de nou« veau que nous ne voulons pas prolonger notre séjour en

Egypte au delà du strict nécessaire. Il n'y a pas de parti « actuellement en Angleterre qui soutienne l'occupation « indéfinie ». Et il ajoutait : « tout le monde sait mainte« nant que vous avez lié les deux questions et que vous « refusez votre assentiment à la conversion pour nous for« cer la main. Si nous cédions, l'Europe entière dirait que

(1) Waddington à Spuller, Archio. dipl., 1893, IV, p. 262.
(2) Waddington à Spuller, Archio, dipl., 1893, IV, p. 204.

« nous avons manqué aux obligations que nous avons con« tractées en allant en Egypte » (1).

A Paris, on admit que l'Angleterre voulait s'en tenir à des promesses et était résolue à ne pas les tenir, et on déclara que, pour l'instant, toute acceptation de la conver-, sion était ajournée. Cette conversion ne fut décidée comme nous l'avons vu (2) qu'en mai 1890 et d'après un projet préparé par la France. Une fois de plus les pourparlers au sujet de l'évacuation cessaient sans résultat. M. Ribot avait toutefois déclaré que, lorsque l'Angleterre aurait fixé la date de l'évacuation, la France prendrait, en la forme qu'on voudrait, l'engagement solennel de ne pas occuper l’Egypte (3).

Nous venons de passer en revue les promesses faites à la France par l'Angleterre en ce qui concerne l'évacuation de l'Egypte ; nous trouvons en plus grand nombre encore des déclarations analogues dans les discours au Parlement des hommes d'Etat anglais : de 1883 à 1896, se déroule la longue liste de ces déclarations que l'on semble par trop oublier aujourd'hui, et dont nous n'entendons citer que les plus caractéristiques.

En 1883, Gladstone condamna énergiquement toute idée d'occupation définitive : « Le langage qui tend à encourager « l'idée d'annexion est dangereux, d'abord parce qu'il « éveille dans une certaine classe le désir de s'approprier « ce qui appartient à autrui, et d'ajouter sans nécessité de « nouveaux territoires à l'Empire déjà bien étendu ; ensuite " parce qu'un pareil langage peut porter atteinte à la bonne « renommée de l'Angleterre, et fait naître parmi les étrana gers cette impression que le gouvernement est prêt à « abandonner les déclarations qu'il a déjà faites... Le gou« vernement est complètement opposé à toute idée d'an« nexion à cause des intérêts de l'Angleterre et de tous les « autres intérêts. 'Il est impossible, il serait imprudent de « fixer la date à laquelle le gouvernement compte opérer le

(1) Waddington à Spuller, 1er juillet, Archit. dipl., 1893, IV, p.-265.
(2) V. supra, p. 220.
(3) Ribot à de Montebello, 31 mai 1890, Archir., dipl., 1894, I, p. 289.

« retait des troupes ; mais il désire sérieusement voir ‘arri« ver ce jour, et il fera tout ce qui est en son pouvoir pour « que ce retrait ait lieu le plus tôt possible » (1).

A son tour, lord Salisbury fut amené, en 1888, à faire des déclarations non moins nettes : « L'Angleterre ne vise pas < à l'annexion de l'Egypte; ce qu'elle désire, c'est que ce « pays soit en mesure de se suffire à lui-même, qu'il soit « assez fort pour maîtriser les désordres intérieurs et « repousser tout ennemi du dehors. L'Angleterre, jusqu'à « ce qu'elle ait acquis la certitude que l'Egypte peut accom« plir cette tâche, demeurera pour l'assister; mais elle u renoncera avec joie à supporter ce fardeau peu néces« saire, aussitôt qu'elle sera convaincue que le moment est '« venu de l'abandonner » (2).

Un an plus tard, lord Salisbury avait l'occasion de renouveler les déclarations précédentes, en des termes qui sont à retenir, car le jour où l'Angleterre manifesterait l'intention de demeurer en Egypte à titre définitif, elle trouverait dans ces paroles d'un de ses grands hommes d'Etat, sa condamnation justement prononcée. Au Parlement, lord ('arnarvon avait cru devoir étudier les solutions possibles de la question d'Egypte et, en rejetant la neutralisation comme impraticable et l'évacuation comme impossible, eu égard aux sacrifices faits par l'Angleterre, il avait préconisé l'annexion. Force fut au Premier Ministre de la Reine, d'effacer, par des protestations solennelles, l'effet déplorable que n'eût pas manqué de produire, en Europe et surtout en France, les imprudentes paroles de l'orateur.

« Je n'ai pas besoin de répéter – déclara lord Salisbury

- ce que j'ai déjà dit, de l'obligation que nous tenons à « honneur de remplir avant de quitter l'Egypte. Mais « quand mon noble ami me demande d'aller plus loin, et « de nous transformer de gardiens en propriétaires, et en

dépit de tout ce que nos prédécesseurs et nous mêmes « avons dit, de déclarer, dans les conditions présentes, que

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(1) Discours aux Communes, 9 août 1883, Archio. dipl., 1882-83, III, p. 401.

(2) Discours de lord Salisbury au banquet du Lord-Maire, 8 août 1888, Archir. dipl , 1888, III. p. 359.

« notre séjour en Egypte est permanent, et que les relations « de l'Angleterre avec ce pays sont celles d'une nation « conquérante vis-à-vis d'une nation conquise, je ne peux « m'empêcher de penser que mon noble ami tient trop peu « de compte du caractère sacré des obligations prises par « le gouvernement et auxquelles il doit se conformer. En « pareille matière, nous ne devons pas considérer ce qui « est le plus commode ou le plus profitable, mais ce à quoi « nous sommes tenus par nos propres obligations et par la « loi européenne. Nous n'avons certes, aucune intention « d'abandonner notre tâche avant qu'elle soit remplie, mais « nous n'avons ni autorité, ni droit suffisant, pour lui attri« buer l'extension que mon noble ami désire » (1).

On ne pouvait dire plus nettement et d'une façon plus officielle, que vis-à-vis de l'Europe, l'Angleterre avait pris l'engagement d'évacuer l'Egypte, qu'elle devait le tenir, qu'en ne le tenant pas elle violait le droit des gens et manquait aux plus élémentaires principes de bonne foi internationale.

En 1893, l'opinion de Gladstone n'avait pas changé : « L'occupation prolongée et indéfinie de l’Egypte

déclarait-il « aux Communes, le 1er mai 1893 – dépasse notre pensée ; « nous sommes obligés de tenir nos promesses et de donner « un exemple d'honneur aux autres nations. Nous aurions « le droit de convoquer une conférence des puissances, et « de faire connaître qu'il faudrait faire un nouvel arrange« ment plaçant l'Egypte sous tutelle, sinon d'une façon per« manente, du moins pour un temps déterminé. Mais nous a ne pourrions pas nier en tout honneur que nous avons « un engagement interdisant l'occupation indéfinie. Hors « de là, nous avons le droit de faire les propositions que « nous voudrons » (2).

Citons enfin l'opinion de M. Chamberlain qui, Ministre des colonies, déclara, le 20 mars 1896, aux Communes :

(1) Discours à la Chambre des Lords du 12 août 1889, Archio. dipl., 1889, III, p. 319, et extrait d'une lettre de Waddington à Spuller du 13 août 1989, Archio, dipl., 1893, IV, p. 269.

(2) Séance des Communes, jer mai 1893, Archio. dipl., 1893, II,

P. 227.

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