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menacé. Agir dans ces conditions, ce n'est pas intervenir, c'est user d'un droit.

Ce principe reçoit une application rigoureuse dans la question qui nous intéresse. L'occupation de l’Egypte, par l’Angleterre, rompt dans la Méditerranée l'équilibre à l'avantage de cette puissance. Dans le monde, elle augmente la force colossale de cet Empire britannique qui semble vouloir tout englober. Les puissances soucieuses de leur avenir ont le droit d'arrêter cette expansion inquiétante de l'Angleterre, qui, sans prendre garde aux droits d'autrui et en se jouant de la notion de devoir, travaille à faire du monde un Empire anglais. Au nom du principe de légitime défense, l'Europe a le droit d'imposer à l'Angleterre le règlement de la question d'Egypte.

Nous avons dit qu'elle en avait aussi le devoir. L'Egypte n'a rien fait qui puisse légitimer l'intrusion anglaise ; elle désire vivement en voir la fin. Un peuple est opprimé qui ne le méritait pas : la faute en est à l'Europe. C'est elle qui a fait le malheur de l'Egypte. Depuis 1840, elle y a entravé, étouffé, tous les mouvements généreux, tous les élans de vie. Elle a accablé Méhémet-Ali, elle a perdu Ismaïl, elle a asservi Tewfik. Elle a tout désorganisé : en humiliant le pouvoir, elle lui a enlevé jusqu'à l'apparence de l'autorité. La banqueroute, l'insurrection d'Arabi, les massacres d'Alexandrie, l'occupation anglaise, voilà Quvre. Réparer le mal que l'on a fait est un devoir : l'Europe doit rendre à l’Egypte, relevée par la mandataire des puissances la Grande-Bretagne, cette liberté que le pays des Khédives a perdue par la faute d'autrui. Et c'est ainsi que nous avons pu dire une fois de plus et avec raison, qu'en réglant la question d'Egypte, l'Europe usera d'un droit et s'acquittera d'un devoir.

Jusqu'ici, la France (1) seule a semblé se souvenir de

son

(1) La France a en Egypte des intérêts moraux qui priment ceux de toutes les autres nations. C'est la France qui a initié l’Egypte à la civilisation : c'est elle qui lui 'a apporté ses principales industries, qui a donné à son commerce tout son essort. C'est un Français, qui, avec des capitaux presque exclusivement français, a construit le Canal de Suez. Ce sont des Français, Champollion, Mariette, Maspéro, qui ont ramené

l’une et de l'autre choses. Elle a parlé au nom de tous.Constamment elle a rappelé à l'Angleterre les promesses faites ; elle en a obtenu de nouvelles qu'elle peut invoquer tout spécialement, et qui lui donnent en cette affaire un rôle principal. Les choses en sont là. L'heure de l'évacuation a sonné : l'occupation anglaise demeure.

au jour les curieux monuments des siècles disparus, et leur ont fait livrer leurs secrets et avec eux l'histoire d'une des plus brillantes civilisations du passé. Les écoles françaises sont, en Egypte, nombreuses et prospères ; le français est la langue administrative ; les codes égyptiens ont été calqués sur les nôtres. Beaucoup de nos nationaux se sont établis dans le Delta et y ont de sérieux intérêts. Enfin, le rôle joué par nous, dans le pays, depuis le commencement du siècle, n'est pas une des moindres raisons qui poussent la France à diriger toujours sa pensée vers la vallée du Nil.

La solution. L'Egypte neutre

SOMMAIRE. La neutralisation de tout le bassin du Nil est la seule solution juridique et pratique de la question d'Egypte.

Le canal de Suez parait avoir été neutralisé : convention du 24 octobre 1887 et du 29 octobre 1888. Ce n'est qu'une apparence. - Conclusion : une conférence internationale se réunirait et déciderait la neutralisation de l'Egypte et du Canal ; le Khėdive y consentirait volontiers ; l'Angleterre, après l'évacuation, accepterait la chose avec empressement; quant à la Porte, elle n'a pas le droit de s'opposer à cette neutralisation. La question l'Egypte serait close par le triomphe de la justice.

Nous nous sommes etforcé d'étudier, sans nous perdre dans les détails, les faits saillants qui, au point de vue diplomatique et juridique, constituent la suite des affaires d'Egypte. Nous avons vu dans quelles conditions, après quelle succession de circonstances, l’Egypte de MéhémetAli est devenue celle de lord Cromer ; nous avons essayé de déterminer les droits de chacun sur cette vallée du Nil où tant d'influences diverses se sont combattues ; nous savons où sont les droits, où les devoirs ; nous avons établi la légitimité de l'immixtion européenne dans le règlement de cette question qu'une quasi-annexion n'empêche pas de rester ouverte. Nous entendons nous demander maintenant, si, en fait, ce règlement est possible, si les difficultés égyptiennes comportent une solution juridique et réalisable.

Il est venu à l'esprit de tous ceux qui ont étudié cette question, que s'il est une solution possible, il faut la chercher dans la neutralisation de l’Egypte : telle est aussi notre pensée.

D'aucuns diront que la neutralité est un mot, qu'en temps de guerre, rien n'empêchera un Etat puissant d'envahir ou même d'annexer un Etat neutre, qu'en dernière analyse, dans le domaine international, la force prime le droit. Nous sommes de ceux qui pensent le contraire. La force passe ; le droit demeure. Les Etats ont longue vie ; l'heure des réparations, que l'homme ne voit pas toujours venir, arrive souvent pour les personnes morales du droit international. Et cette crainte pour l'avenir est la première garantie contre l'abus des puissants.

Tout spécialement, s'il est question de neutralité perpétuelle, on ne peut méconnaître qu'il y a là, pour l'Etat qui bénéficie de cette faveur des grandes puissances, une garantie sérieuse. Quand celles-ci ont solennellement promis de respecter et de faire respecter au besoin l'indépendance d'un Etat faible, elles n'osent plus, parfois malgré tout leur désir, violer une promesse faite dans de telles conditions, manquer d'une façon aussi cynique à la foi des traités. D'autre part, chacune d'elles redoute, en violant la neutralité, de provoquer les protestations des autres, et cela est . encore une crainte salutaire. En dernière analyse, pour faire respecter le droit, il reste l'action armée des garants contre l'Etat qui a attaqué celui dont la neutralité perpétuelle a été déclarée.

Et c'est ainsi que nous avons pu voir la Suisse depuis 1815, la Belgique depuis 1831, la Serbie depuis 1856, le Luxembourg depuis 1867, vivre en paix sous la garantie de l’Europe. Il n'est donc pas permis de dire que la neutralisation est un mot ;

un mot ; en Egypte comme ailleurs, son application parait devoir éviter toute immixtion étrangère.

En fait, une partie de l'Egypte parait avoir été neutralisée. Nous voulons parler du Canal de Suez (1), dont le libre accès,

(1) Le Canal de Suez, cuvre de Ferdinand de Lesseps, dont la construction et l'exploitatior. ont été concédées à une compagnie composée surtout de capitalistes français, par actes passés avec le Khédive, les 30 novembre 1854, 5 janvier 1856 (Archiv. dipl., 1875, III, p. 313) et 22 février 1866 (Archic. dipl., 1867, 1, p. 312), ratifiés par firman impérial

en tout temps, a paru nécessaire dans un intérêt général.

Dès 1877, la Russie, alors en guerre avec la Turquie, eut l'occasion de déclarer qu'elle considèrerait le Canal comme neutre, pendant toute la durée des opérations militaires en cours. L'attitude de l'Angleterre n'avait pas été pour peu de chose dans cette décision, dont la mise en pratique ne nuisait d'ailleurs en rien aux intérêts de la Russie.

L'Angleterre craignait une occupation du Canal, menaçante pour ses possessions d'Extrême-Orient, et elle songea sérieusement à en faire décider la neutralité par un accord international. Le 3 janvier 1883 (1), lord Granville fit tenir, à ses Ambassadeurs auprès des grandes puissances, une circulaire accompagnée d'un projet jetant les bases d'un règlement à discuter et à arrêter en commun. Cette proposition n'eut pas de suite immédiate, et ce ne fut que le

du 19 mars 1866 (Archio. dipl., 1867, I, p. 319), a été achevé en 1869. La Porte, comme on le voit, a donné son adhésion à un moment où les travaux étaient à peu près terminés, et après avoir fait, poussée en cela par l'Angleterre qui a toujours vu dans le Canal une menace pour l'Inde, des difficultés de toutes sortes; elle voulait que le Canal fût neutralisé, que la Compagnie renonçàt à se servir des 20,000 fellahs dont le concours lui avait été promis par le Vice-Roi Saïd pour une rétribution dérisoire, que la concession ne comprit pas le canal d'eau douce et les territoires environnant les deux canaux, où auraient pu s'établir de véritables colonies indépend antes (Dépêche d’Aali-Pacha aux représentants de la Sublime-Porte à Paris et à Londres, du 6 avril 1863. Archio. dipl., 1863, III, p. 121). De long pourparlers s'engagèrent; finalement, l'Empereur Napoléon III, choisi comme' arbitre, donna raison au Sultan et décida la rétrocession au Vice-Roi du canal d'eau douce et des terrains concédés autour des canaux, en même temps que l'abolition de la corvée pour les travaux; comme contre-partie, le Trésor égyptien versa 124 millions à la compagnie (Archio. dipl., 1867, 1, p. 282). C'est alors qu'intervinrent la convention du 22 février 1866 et le firman du 19 mars suivant. Dans la suite, c'est l'Angleterre qui s'est dressée en face de la compagnie de Suez dont l'existence lui porte ombrage. Elle a commencé par s'introduire dans la place en achetant au Khédive, le 26 novembre 1875, pour 100 millions, les 177,000 actions qui avaient été remises à ce dernier en échange des avantages concédés ; à partir do ce moment, la Compagnie a compté des Anglais parmi ses administrateurs. En 1883, après l'occupation, l'Angleterre a songé à constr e, avec des capitaux anglais, un second canal, dont l'utilité ne se fait pas impérieusement sentir, avec l'intention évidente de détruire la principale cause de la survivance de l'influence française en Egypte : elle n'a d'ailleurs pas mis ce projet à exécution.

(1) Archio. dipl., 1884, III, p. 162.

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