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Nos recherches sur la servitude d'Orient ont besoin de se compléter en Algérie, où la France tolère encore cette odieuse institution ; elles formeront un ouvrage spécial. Ici nous ne parlerons que de l’Egypte.

Ce qu'on va lire est l'exposé de ce que nous avons vu.

Nous ne croyons pas utile, avant de commencer, de dire ce qu'était l'Egypte au moment où Méhémet-Ali l'a prise. Plus d'un voyageur a rempli cette tâche. La seule chose qu'il importe de savoir, c'est que le régime qui pèse aujourd'hui sur l'antique royaume des Pharaons est entièrement dû à celui qui le gouverne. La soumission séculaire du peuple égyptien à tous les maîtres ne s'est, hélas ! jamais démentie. Méhémet-Ali, depuis trente ans, peut ce qu'il veut; il avait table rase, et tout ce qui existe en Egypte est bien son ouvrage, soit qu'il l'ait conservé du passé, soit qu'il l'ait créé à nouveau. On ne doit pas chercher la clef des choses autre part que dans la volonté jamais contredite de ce pacha souverain. Son dessein, son but, la valeur et la portée de ses actes, le mystère de l'étrange galvanisation politique, qui a provoqué l'attention de l'Occident, ressortiront des faits ; à mesure que le tableau se déroulera , on verra quelle route a suivie le vice-roi Méhémet-Ali , pourquoi il s'y est engagé et comment il a pu jouer son rôle. Nous abordons, sans autre préambule, notre triste sujet ; les considérations qu'il peut faire naître en découleront d'elles-mêmes.

Examinons d'abord l'organisation administrative et financière.

L’Egypte moderne est divisée en trois grandes provinces : la Haute, la Moyenne et la Basse-Egypte, à la tête desquelles sont des pachas. Ces trois provinces sont subdivisées en sept gouvernements ou moudyrlicks, dirigés par des espèces d'intendants, appelés moudyrs. Il y a deux moudyrlicks dans la Haute-Egypte, une dans la Moyenne et quatre dans la Basse. Les sept gouvernements se partagent en 64 départements, dont les chefs s'appellent mamours. Les départements sont à leur tour séparés en cantons, sous les ordres de directeurs du nom de nazirs , puis enfin le canton enibrasse plusieurs villages, conduits par un homme de la localité, sorte de maire nommé cheik-el-beled , chef de village. « On compte 2,250 villages '. »

Parmi ces fonctionnaires, il n'y a que les pachas qui aient réellement un caractère politique ; tous les autres ne sont guère que des intendants du vice-roi, chargés de l'exploitation du pays. Le mamour, particulièrement, fixe, d'après les ordres supérieurs, les travaux de l'agriculture et les diverses sortes de cultures imposées à chaque village.

Telle est à peu près l'organisation intérieure de l'Egypte; nous disons à peu près, et nous ne serions pas surpris de n'en avoir point exactement précisé le mécanisme, car la volonté du vice-roi suffit à tout faire et défaire, et là où règne la loi du bon plaisir, il est difficile, on le conçoit, de saisir ses formes toujours changeantes.

Le cheik-el-beled est chargé de percevoir les contributions de chaque homme de son village; les nazirs touchent des cheiks et s'acquittent dans les mains des mamours, qui versent ensuite au trésor ou dans les magasins de l'Etat.

Les contributions régulières, en dehors des réquisitions toujours nombreuses, se paient, à la campagne, en numéraire ou en denrées; à la ville, le cheik de chaque catégorie d'habitants ou de chaque corporation de marchands les recouvre en numéraire. Elles sont de plusieurs sortes. L'impôt personnel ou ferdeh, qui frappe tout le monde, est une innovation de Méhémet-Ali; il remonte à 1822. On commence à payer le ferdeh à 15 ans. Il est fixé pour cet âge à 10 piastres, et augmente successivement d'une manière arbitraire, à mesure que l'individu grandit et selon sa condition. Les domestiques n'en sont pas exempts : leur taxe s'élève d'ordinaire à 40 piastres. Outre le ferdeh et l'impôt territorial, dont nous parlerons tout à l'heure, l'homme des campagnes a encore à payer un droit sur chaque tête de bétail, chaque pied de dattier ? et chaque sakié, roue hydraulique indispensable pour l'arrosement des terres.

1 Mengin, Histoire de l'Egypte sous Mohammed-Ali, 2 vol. in-8°, 1823.

2 On fait monter le nombre des dattiers à cinq millions pour toute

Les fellahs ou paysans , gente taillable à merci, doivent de plus fournir toutes les corvées dont ils sont requis par le vice-roi ou les pachas; mais, lorsqu’un village a ainsi été employé à une corvée, quelquefois pendant un, deux et trois mois, il n'en est pas moins tenu de solder sa contribution entière.

L'impôt territorial a été réglé vers 1820 ou 1821, pour ainsi dire à forfait. Cette combinaison financière caractérise parfaitement l'esprit général des institutions de Méhémet-Ali. On compta un jour l'étendue des terres de chaque village avec le nombre de ses habitants, et, sur cette donnée, on détermina le chiffre fixe de la redevance ! Maintenant, que le fleuve ronge le terrein; que la guerre, l'émigration, la mort, diminuent la population; que les hommes ou les animaux de labour aient été requis par le gouvernement; que la crue du Nil, insuffisante, n'ait pu atteindre les hautes terres, il n'importe l le fisc ne connaît aucune raison, n'admet aucune excuse : le village devra, quoi qu'il arrive, payer la somme à laquelle il a été taxé. Que si, au contraire, le fleuve augmente son territoire, car le Nil, toujours généreux, même dans ses désordres, ne prend guère à l'une de ses rives sans rendre à l'autre, oh I alors, c'est différent: le gouvernement calcule, mesure, suppute, et prononce une augmentation qui reste ferme à son tour, quelque changement contraire qui puisse arriver ensuite.

Voici qui paraîtra encore moins croyable, malgré l'authenticité du fait. Pour assurer la perception de l'impôt, on a conçu

l’Egypte. « Ils sont généralement taxés, selon leur qualité, de 1 piastre à « 1 piastre et demie : » la piastre vaut 5 sous *.

Cet arbre est un des plus bienfaisants que la nature ait donnés à l'homme. Son fruit, toujours bon, frais ou sec, et très nourrissant, est suspendu à la base des palmes en énormes grappes qui pèsent quelquefois un quintal. La Haute-Egypte, renommée pour la qualité supérieure de ses dattes, en a de grandes plantations appelées dattières. A l'époque de la récolte, on fait sécher les fruits au soleil, et ils deviennent l'objet d'un commerce assez étendu. Le dattier vit, dit-on, jusqu'à deux cents un genre de solidarité qui n'a peut-être pas de précédent ou d'analogue dans l'histoire fiscale, si riche d'ailleurs en iniquités. Les habitants d'un même village sont responsables les uns pour les autres; nul ne peut se soustraire à cette effroyable loi, et, tant qu'il reste un para ’ à celui qui a déjà payé son contingent, il doit encore payer pour tous ceux de ses frères qui sont insolvables. Ce n'est pas tout; il y a de plus solidarité entre les villages d'un même canton et entre les cantons d'un même département !!!

ans.

* An account of the manners and costoms of the moderns Egyptians. By Lane, 2 vol. in-12; London, 1837, p. 79 du for vol.

Inutile de dire qu'un aussi monstrueux système a détruit toute espèce d'activité, d'énergie, de progrès. Quel homme voudrait travailler et chercherait à se créer un bien-être par l'économie, lorsqu'il sait que tout ce qu'il possède peut à chaque heure lui etre ravi pour solder la dette de son voisin ? Citons un exemple emprunté à MM. Cadalvène et Breuvery ? :

« Un Syrien intelligent et habile agriculteur, M. Cosseri, « drogman du consulat d'Autriche à Damiette, se laissa persua« der de prendre du gouvernement et de cultiver six cents fed« dans : de terre. La seconde année, après avoir fait beaucoup « d'améliorations et de dépenses, il trouva, tout compte fait et << ses impositions payées, un bénéfice net de 18,000 piastres « (environ 5,400 fr.); mais, à peine avait-il fini de régler avec « le fisc, et calculé avec un certain contentement le produit de « son travail de deux années, qu'on vint encore réclamer de lui « le paiement de 25,000 piastres (7,500 fr.). - Je ne dois rien, « répondit-il; j'ai quittance de mes impositions; c'est hier « même que j'ai soldé. - Ceci est une autre affaire; vous avez « payé pour vous ; mais nous demandons aujourd'hui la part « qui vous concerne dans la répartition des dettes contractées « envers le trésor par les cultivateurs des terres voisines, qui « n'ont pu acquitter leur cote-part.

1 Le para est une petite pièce de cuivre si légère que le vent l'emporte. Il y a 40 paras dans une piastre, et la piastre vaut 5 sous. La valeur d'un sou est donc subdivisée en huit parties. Nous avons, il est vrai, en France, des centinies qui représentent la 5e partie d'un sou; mais, en France, on ne peut rien acheter pour un centime; en Egypte, beaucoup de choses se vendent 2 et 1 para. Un centime n'est rien chez nous, un para est quelque chose ici. Méhémet - Ali a sagement voulu détruire l'usage du para, subdivision monétaire trop minime; il a fait frapper une énorme quantité de pièces de 5 paras; mais dans la Moyenne et la Haute-Egypte, on se sert encore généralement de cet infiniment petit.

2 L'Egypte et la Turquie de 1829 à 1836, 2 vol. in 8°, 1836, page 66 du 1er volume.

3 Le seddan égale 40 ares 83 centiares, ce qui équivaut à 4,100 mètres carrés, ou un peu moins des 4/5 d'un arpent.

« Force fut de payer, car tout raisonnement échoue devant « des ordres qui s'exécutent à coups de bâton et par la saisie « immédiate. M. Cosseri maudit la malheureuse pensée qui lui « était venue de faire fructifier les terres du pacha ; il abandona na beufs, brebis, semences, projets d'amélioration, rêves de « fortune, et redevint inoccupé et pauvre comme devant. »

Lorsqu’un village est resté quelque temps sans pouvoir acquitter la taxe, et que la solidarité des voisins ne paraît pas devoir combler le déficit, il est confisqué au profit du grand-pacha ou viceroi avec tous ses habitants et toutes les terres qui en dépendent! C'est la contrainte par corps exercée en masse; bien plus que la contrainte par corps : c'est la mise en servitude de la population insolvable, car il faut ajouter qu'un village une fois confisqué ne peut plus s'affranchir, paya-t-il même son arriéré. On donne aux villages entrés de cette manière dans le domaine particulier du vice-roi le nom de chiflick.

Il avait commencé cette cuvre de spoliation générale dès 1810, en demandant aux propriétaires l'exhibition de leurs titres pour les vérifier : « Les plus confiants, dit M. Mengin, auteur « dévoué à Méhémet, au service duquel il était resté longtemps, « les plus confiants les déposèrent, et, sous différents prétextes, « on les garda dans les archives. La plupart furent ainsi dépos« sédés : seulement, ceux qui avaient quelques protecteurs puis« sants touchèrent la moitié de leurs revenus sur les douanes, « les autres ne reçurent aucune indemnité". »

Méhémet s'est emparé aussi des biens des mosquées et de

i fer vol.,

page 345.

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