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Buonaparte avoit eu le temps de continuer paisiblement sa route pour les côtes de France.

Lelur:di 27, son brick se croisa avec le brick français le Zéphir, commandé par le capitaine Andrieux, qui connoissoit fort le lieutenant de vaisseau Taillade. Les deux bricks parlementèrent, se firent des honnêtetés, et chacun continua de marcher à sa destination (1). Il paroît que celle du Zéphir étoit pour la Corse, et qu'il alloit pour la seconde ou troisième fois porter au général Bruslard l'ordre du rappel du chevalier de Garat.

Le mardi 28, à la pointe du jour, on reconnut un bâtiment de 74 qui ne s'occupa pas de la flotille.

A sept heures du matin, on découvrit les côtes de Noli; et à midi, Antibes.

Le mercredi 1er mars , vers une heure de l'après-midi, la flotille entra dans le golfe Juan. Le débarquement commença peu après. Les premiers hommes débarqués furent mis en vedette, et arrêtèrent quelques particuliers que le hasard ou leurs affaires avoient attirés sur le rivage.

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(1) Buonaparte, s'il faut en croire sa relation officielle, ne se fit pas connoître; et le capitaine Andrieux ne soupçonna pas que Napoléon fût sur l'Inconstant.

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De ce nombre se trouva le commandant de. la garde nationale de Cannes, M. D** qui étoit venu au golfe Juan, avec sa femme, pour y acheter des oliviers. ; A son arrivée sur le golfe, le commissaire de la marine lui avoit fait remarquer des bâtimens ayant le pavillon de l'ile d'Elbe qui arrivoient de cette île, et qui, suivant la nouvelle repandue, transportoient des malades de Porto-Ferrajo.

Cette nouvelle n'avoit pas empêché M. D** de s'occuper de son emplette, et de charger ses oliviers sur un âne qu'on lui avoit prêté. ; C'est au milieu de ces soins domestiques qu'il se vit arrêté, lui, sa femme et l'dne, par les prétendus malades arrivés de l'ile d'Elbe. Etonné d'un traitement si inattendu, M. D** s'en plaignit vivement, et réclama sa liberté; mais on lui dit qu'il n'en seroit pas privé long-temps ; qu'il devoit seulement attendre le départ de deux compagnies qu’on alloit diriger, l'une sur Cannes, et l'autre sur Antibes. En effet, après le départ de ces compagnies, on relâcha les prisonniers à l'exception de l'àne qui fut relenu pour le service de cette troupe.

Avant de laisser partir M. et Mme D**, l'officier du poste voulut bien leur faire la confidence de l'objet de leur voyage; il leur dit qu'ils

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ramenoient l'empereur en France, où son retour étoit fort désiré, surtout par les dames, ajouta-t-il en se tournant vers Mme D**, qui resta comme évanouie à celte parole.

On pense bien qu'après cette déclaration, les deux époux s'occupèrent peu de l'affaire qui les avoit amenés au golfe Juan.

Rentrés dans Cannes, qu'ils avoient laissée peu d'heures avant si paisible, ils la trouvèrent dans un trouble et une agitation qui ne peuvent se dépeindré. Le général Cambronne y étoit arrivé à l'improviste, à la tête de quatre-vingts hommes d'avant-garde qu'il avoit postés à la porte de France, avec la consigne de laisser entrer, mais de ne laisser sortir personne.

Il avoit adressé au maire, une réquisition de trois mille six cents rations, et l'avoit somme de se rendre au golfe Juan, pour y complimenter l'empereur.

Le maire avoit fourni les rations, mais il avoit refusé d'aller complimenter Buonaparte.

On rapporte que, pendant qu'il donnoit les ordres relatifs aux rations, il questionnoit fort le maire, lui demandant ce qu'il pensoit du retour de l'empereur; mais le maire gardoit un profond silence. Pressé de s'expliquer, je pense , réponditil, que j'ai prêté serment au Roi, et que je ne le trahirai pas. Mais vous aviez prêté serment à l'empereur, reprit vivement Cambronne. - Sans doute , et je l'ai gardé jusqu’d son abdication ; maintenant je ne vois en lui qu'un homme qui veut faire le malheur de la France : je vous le répète, mon serment au Roi est sacré, vous pouvez disposer de moi......

Ce dialogue avoit été précédé d'une scène qui eut lieu avec un personnage plus important : c'étoit M. le duc de Valentinois qui se rendoit à Monaco. Ce duc, arrivant vers trois heures de l'après-midi avec une escorte de gendarmerie, trouva , en avant de Cannes, un officier général, seul , le chapeau à la main , qui l'invita à descendre de voiture, ayant, disoit-il quelque chose de fort important à lui communiquer; la voiture continua sa route; alors le général Cambronne montra au duc sa cocarde tricolore qu'il avoit cachée, et lui dit : « Vous voyez que nous ne sommes pas du même parti ; je connoissois votre arrivée ; j'ai envoyé au quartier-général savoir quelle conduite je dois tenir avec vous; en attendant vous êtes mon prisonnier. Le duc lui répondit qu'il ne connoissoit en France qu'un seul parti pour un officier français, celui du Roi, et qu'il ne concevoit rien à cette brusque déclaration. » Il se trouva environné dans ce moment par le peloion d'avant-garde qui se démasqua, et qui étoit composé de chasseurs. Les officiers , Cam-. bronne lui-même , avoient l'air impatiens et fort agités. Les habitans de Cannes étoient sombres,

mornes.

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Un gendarme de l'escorte fut assez adroit pour échapper aux chasseurs, et se rendit à toute bride an chef-lieu pour avertir de l'événement.

On proposa au duc d'entrer à la poste. Il refusa opiniâtrement, et dit qu'il attendroit sur la grande route les nouvelles de ce quartier-général dont il demandoit vainement quel étoit le chef. En conséquence, Cambronne ne le quitta point , et un factionnaire le suivoit pas à

pas. Le général faisoit de temps en temps, et avec une agitation visible, des questions sur l'état de la France, sur l'esprit du peuple dans le Midi. On peut croire que les réponses qu'il recevoit n'avoient rien de satisfaisant. Le duc de Valentinois avoit été entouré à chaque relai , même la nuit, par la population qui venoit crier : vive le Roi ! avec un enthousiasme difficile à dépeindre.

Le duc de Valentinois, entouré des soldats de Cambronne , ignoroit encore que Buonaparte lui-même fût débarqué. Enfin, vers cinq heures, un officier polonais apporta des dépêches au général, qui donna aussitôt l'ordre de conduire

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