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demandai-je à l'Abbeffe, n'appercevez-vous pas quelqirefois de l'ennui ? De l'ennui Madaine, dit-elle !a con jamais i si le temps de s'ennuyer ? On y a le choix cntre la vie active & la vie contemplative. La vie active est occupée dans les divers emplois de la maison, ce n'est point - là ce qui con. vient à votre nièce; inais pour la vis contemplative, je vous réponds, Madame qu'elle s'y livre avec délices , & je m'en apperçois jusque dans nos réciéations. Par exemple, à la proinenade, dans nos jardins, car nos jardins font l'abrégé de la campagne, des arbres du plus bel ombrage, des oiseaux, des gazons, des- Heurs , des fruits; & sur nos têtes..ce beau ciel, ces brillans nuages, ce soleil ; & le soir , ccs étoiles, ce clair de lune, cette voûte d'azur ! Vous m'avouerez, Madanie , qu'il n'y a rien de plus ravissant. Eh bien, lui dis-je, én est-ce assez, ma fille , pour remplir une ame de joie & d'admiration? Oui, lorsqu'une ame est en paix, dit-elle, ce font-là des plaisirs bien doux. Alors je la vois de nouveau se recueillir & soupirer de l'ém-tion que lui causent ces merveilles de l: Nature. Quelquefois même, dans son ravillemient, des larines coulent de fcs

yeux. Vous pensez bien que s'expliquai ces larmes tout différem.ment de l'Abbrile. J'efpère, ajout a-t-elle , que, dans ma dignité, ce sera Scu Caliste qui me remplacera. J'ai cinquante ans, elle en a vingt ; j'aurai le

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temps de la former, & jy einploierai tous mes soins. Je crois, Madaine, que certe perspective n'est pas faite pour vous dé. plaire. Mais ma belle Califte est li modeste, qu'elle rejerte certe pensée ; & comme i un Ange lui avoit prédit que je dois lui furvivre, elle m'assure tous les jours que ce fera inoi qui pleurerai sur fon tombeau. - A ces derniers mots, je sentis que le coeur de ma nièce étoit inortellement blessé, & je quitcai l'Abbesse dans la ferme résor lution d'écarter de l'autel cette foible & douce vidtiine. Le lendemain je la vis elle-même ; & je

; ne conce's pas encore l'empire que ce jeune cæur avoit pris fur lui-même pour me cacher son mal.

Je voulos lui faire sentir les conséquente ces de fa résolution. Je lui représentai ces niurs, ces grilles, certe captivité, cette éternelle dépendance, ce mélange de carack&res souvent incompatibles e irrévo. cablement réunis dans le même lieu, enfis cetto privation de toute liberté. Ele me répondit que pour un sexe à qui les fimples bienséances prescrivoient une vie retiréc & tranquille, il falloit peu d'espace pour res pirer , vivre' & nourir ; que ces murs n'é toient rieu pour qui n'avoit aucme envie de les franchir, ni de savoir ce qui fe passoit au delà ; qu'avec de la raison, de la douceur & de la niodestie, on se concilioit partout les esprits les plus difficiles; que dans

toutes les conditions de la vie on étoit dépendant, que malheur même à qui n'avoit ni Loi ni règle ; enfin qu'on étcic libre dès qu'on savoir vouloir constamment ce que l'on devoit, & qu'à ce prix on l'étoit dans le Cloître autant & plus que dans le monde , où l'on est souvent obligé de vouloir ce qu'on ne doit pas.

Interdire de ces réponses, je les communiquois à sa mère, qui s'en affligcoit avec moi, mais qui ne laissoit pas d'y trouver beaucoup de sagelle.

Elle alloit voir sa fille, elle lui témoignoit avec amour , mais avec une sorte de respect pour la vocation, le regret qu'elle auroit d'être privée d'elle. Non, lui disoir

. Califte, nous ne serons jainais privées l'une de l'autre. Quel qu'eût été mon sort , il eût fallu être éloignée de vous ; je le ferai le moins possible, & avec cette différence que dans le monde mille objets de devoir ou de dislipation m'auroient envié votre idée, & vous auroient pu dérober quelques - uns de mes sentimens; au lieu que dans le Cloître, Dieu & vous, voilà tout pour moi. Mon frère & fon ainable femme font une société assez intéressante pour remplir votre intérieur de joie & de confolation ; de nouveaux obje:s y mêleront encore le charme de leur innocence ; c'en est assez pour vous rendre heureuse ; & si le Ciel pouvoit permettre qu'un caur & bon eût des chagrins, c'est alors, ô ma

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tendre mère, que je vous demande la pré

férence , & qu'à tous les momens mes bras ► feroient ouverts. D'autres partagercnt votre

félicité; moi, je partagerai , j'adoucirai vos peines , & nous les offuirons ensemble au suprême Consolateur.

Ma pauvre fæur revenoit du parloir pénétrée, enchantée des vertus de la fille , & sur-tout bien persuadée qu'elle feroit heureuse dans l'état qu'elle avoit choisi. Moi-même, revenue de mes inquiétudes, je commençois à croire qu'elle ne faisoit que céder à de saintes inspirations ; & les deux ans d'épreuve étant presque écoulés, nous touchions au moment de lui lailler prendre le voile.

Eh bien , ma fille , lui dis-je enfin, cat tu es ma fille aussi , & j'espérois que tu me tiendrois lieu de mes enfans que j'ai perdus : Eh bien ! ta résolution est donc invariablement décidée ? Oui , ma tante, très-décidée , me dit - clle, & je vis pour la première fois ses regards s’armer de courage. Je n'aurai plus, lui dis - je, sur ce triste sujet que cet entretien avec toi. Parlons nous bien sincèrement : naissance, fortune, espérances du sort le plus brillant , tu vas donc tout sacrifier sans peine & sans regret? Un dédaigneux sourire exprima le mépris dont elle yoyoit tous ces biens. A présent, dis moi , poursuivis je , fi tu connois des devoirs plus saints & plus doux à reinplir que les devoirs d'épouse , que les

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devoirs de mère ? Non, me dit-elle, il n'en est point de plus doux ni de plus sacrés. Et crois-tu qu'aux yeux de Dieu niêine it y ait rien de plus agréable qu'une femme qui les remplit? - Non, rien, j'en suis persuadée. Et lorfqu'on se sent appelée à cet état , n'est-ce pas tromper à la fois le vou de la Nature & l'attente du Ciel que de s'y refuser ?

Oui, mais pour s'y croire appelée, il faut en avoir les vertus.

Mon enfant, n'exagérons rien : quellos font-elles, ces vertus? 'n'est-ce pas la dona ceur, la tendresse, la modestia, le goût de l'ordre, le courage d'une ame fidelement soumiile & dévouée à tout ce qu'exigera d'elle la sainteté de ses liens ? Oui; tel est le mochile que j'ai cu sous les yeux.

Eh bien ? de ces vertus, dis-moi celle que ta n'as pas, ou que tu n'aurois pas dans la position de ta mère. - Ah ! ma mère n'a jamais eu dans l'ame un sentiment que son devoir n'ait avoué.

- Voilà le inoc que j'arrendois de toi : ce mot seul m'a tout dit ; & je lis enfin dans ton ame. -Qu'aije donc dit, ma tante , reprit Caliite avec effroi ? — Rien, si tu te repens de m'avoir

confié ton secret; mais tout, li vu veux bien que ta meilleure amie en soit dépositaire.

Eh bien, parlez : je n'aurai plus que la force de vous entendre. Er en disant ces mots, elle se mir à fondre en larines. Tu as pris dans le monde, lui disje , une inclination que eu ne crois pas raisonnable,

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