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On fe rappelle encor le fort de Marfyas. Puni d'un vain défi par un cruel trépas, Quel fupplice, crioit le malheureux Satyre! Ah! pourquoi, Dieu vainqueur, veux-tu qu'on më déchire?

Ah! périse à jamais & mon art & mon chant!
Pardonne, Dieu des Vers; mon crime eft-il
grand?

On fuit, malgré les cris, l'arrêt impitoyable.
Tout fon corps n'offre plus qu'une plaie effroyable:
Son fang à longs ruiffeaux coule de toutes parts.
Le tiffu de fes nerfs étonne les regards.
Vous auriez pu compter fes fibres tranfparentes,
Ses muscles dépouillés, les veines palpitantes.

Il feroit difficile de traduire plus fidèlement & en plus beaux vers. Rien de vague, rien de pénible, rien de recherché. M. de Saint-Ange poffède ce talent fi néceffaire pour traduire les Anciens, d'exprimer d'ane manière rare & excellente les détails les plus rebutans. Voici un fragment de la Fable d'Arachné, qui réunit l'exactitude la plus fcrupuleufe à la liberté du style le plus élégant & le plus rapide.

Maonis Elufam defignat imagine Tauri,
Europam. Verum Taurum, freta vera putares.
Ipfa videbatur terras fpectare reliftas,
Et comites clamate fuas, tactumque vereri,

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Afilientis aqua, timidafque recondere plantas,
Fecit olorinis Ledam recubare fub alis.
Fecit & Afteriem aquila luftante teneri.
Addidit ut Satyri cælatus imagine pulchrum,
Jupiter implerit gemino niɛteïda fætu,
Aureus ut Danaem fopida luferit ignis,
Mnemofynem Paftor, varius Deoida ferpens.

Arachné, d'autre part, peint Europe enlevée ;
Du Taureau, de la mer, l'image est achevée.
Europe, au fein des flots qui careflent fes pieds,
S'écrie, & jette au loin des regards effrayés.
Cygne, un Dieu voit Léda fe pâmer fous fon aile;
Aigle, il dompte Aftérie à fes défirs rebelle;
Satyre, d'Antiope il couronne l'amour ;
Amphion & Zethus vont lui devoir le jour.
Or avec Danaë, feu pur avec Egine,
Il fe gliffe en Serpent aux pieds de Proferpine.

Nous citerons encore un Difcours de Progné à Philomèle; on y remarque tout le feu & tout le mouvement de l'éloquence poétique & théatrale.

Ut fenfit tetigiffe domum Philomela nefandam,
Horruit infelix, totoque expalluit ore.
Nafta locum Progne facrorum pgnora demit.
Oraque develat mifera pudibunda fororis,
Amplexumque petit. Sed non attollere contrà
Suftinet hac oculos, peliex fibi vifa fororis.

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Dejectoque in humum vultu jukare volenti,
Teftarique Deos, per vim fibi dedecus illud,
Illatum: pro voce manus fuit, ardet & izam
Non capet ipfa fuam Progne, pletumque fororis,
Corripiens: non eft lacrymis hoc, inquit, agendum,
Sed ferro; feu, fi quid habes, quod vincere ferrum
Poffit; in omne nefas egò me, germana, paravi.
Aut ego cum facibus reg ilia tecla cremabo,
Artificem mediis immittam terrea flammis,
Aut linguam, aut oculos & quæ leps membra pu-
dorem,

Abftulerunt, ferro rapiam; aut per vulnera mille,
Sontem animam expeilam. Magnum eft quodcumque
paravi,
Quid fit adhuc dubito.

( DU PALAIS. )

A peine Philomèle en a touché le feuil,
Elle héfice, frémit; mais par un tend e accueil,
Progné calme fes fens, & des treffes de lierre
Débarraffant fon front, l'embraffe la première.
Elle baie les yeux de honte & de douleur;
Elle fuit, malgré foi, coupable envers fa four:
Elle veut le jurer ; & fa main qui l'attefte,
Au défaut de fa voix, l'exprime par fon gefte.
Philomèle pleuroit: Progné blâme fes pleurs.
Le dépit, la pitié rallument fes fureurs.
Non, non; c'eft par du fang, c'cit par du fer, dit-
elle,

Puifqu'il manque à nos mains une arme plus cruelle,

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Que tu dois te venger du Tyran que je haís.
Je veux, pour le punir, furpaffer fes forfaits.

Je veux, la torche en main, lui fervir de Furie,
Dans fon palais en feu confumer cet impie
Arracher à ce tigre & la langue & les yeux,
Etouffer daus fon fang fon amour cdieux,
Le verfer goutte à goutte, & de fon cœur coupable
Chaffer par mille morts fon ame abominable.
Enfin j'ignore encor, ma fæeur, ce que je veux
Mais je fais que Progné ne veut rien que d'affreux.

Les Notes méritent une attention particulière. Ce ne font pas des citations scholaftiques, ce font des remarques de goût, des recherches piquantes, des difcuffions & des explications dont les Maîtres & les Ecoliers peuvent tirer un grand profit. Elles doivent fur-tout plaire aux gens du Monde : par exemple, l'Auteur, en fe moquant de Benferade, trouve l'art de citer tout ce qu'il a de plus curieux. Il a évité les inutilités & les hors-d'œuvres fi communs & fi fatigans dans les Ecrits de ce genre.

N. B. Le premier Tome de cette Traduction, contenant les I, II & IIIc. Livres, fe trouvent chez Valeyre, rue de la VieilleBouclerie. Prix, 3 liv. 12 f. Les IV, V & VIc. Livres, formant le deuxième. Tome, se vendent au même prix chez Moutard. ·

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SPECTACLES.

ACADÉMIE ROYALE DE MUSIQUE.

LE Mardi 22 de ce mois, on a donné à cẻ Théatre la première représentation de Démophon, Tragédie de M. Dériaux, mufique de feu Vogel.

M. Marmontel, en traitant ce même sujet, dont nous avons re. a compte dans le temps, a fuivi le plan de Métaftafe en confervant la double intrigue; il s'en eft écarté en fupprimant l'incident par lequel Timante fe croit coupable d'in cefte. Il a cru que cette fituation, pour faire tout fon effet, demandoit à être développée, & qu'alors elle feroit devenue dans fon Drame une feconde action. M. Dériaux a penfé différemment; il a formé fon troisième Acte de l'imbroglio des reconnoiffances; Timante, dans cette Pièce, après avoir reçu fon pardon pour avoir manqué aux Loix du Royaume, éprouve de nouvelles fouffrances en fe croyant l'époux de fa fœur. Du refte, la double intrigue eft fupprimée. C'est au Public à juger laquelle des deux marches eft la plus naturelle, la plus conforme aux règles dramatiques, la plus fufceptible d'effet.

Nous n'étendrons pas plus loin l'analyse de ce sujet assez connu. Nous remarquerons feulement qu'il paroît que M. Dériaux ne l'a pas cru toujours fuffifant pour remplir fes fcènes, puifqu'il s'eft jeté de temps en temps dans des lieux communs de morale, comme dans ce chœur du fecond Acte.

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