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III.

Le pape et l'Italie.

En venant à parler du pape et de l'Italie, tout en me bornant à la question: si le pape doit être italien, j'entame un sujet hérissé d'épines et fort délicat. Les faits dont je dois m'occuper sont d'une telle nature que les jugements que je porterai sur eux seront peut-être taxes d'audace. Je ferai donc de mon possible pour me tenir dans les justes limites, et je ne parlerai que per vero dire.

Lorsque le gouvernement s'est décidé à suivre le conseil d'occuper Rome, a-t-il réfléchi à l'importance des faits qu'il allait accomplir? A-t-il considéré les suites de ce grand événement? A-t-il imposé à son action un programme clair et précis ?

Rien de tout cela. Pour le prouver, c'est assez du fait qu'après vingt-quatre ans on est encore à traiter de la question romaine. Ou nos hommes d'État n'ont pas été à la hauteur de leur mission, ou bien ils n'ont jamais compris la signification de l'occupation de Rome.

En 1870, le gouvernement pontifical a commis la plus grave, la suprême des fautes en opposant

les armes aux armes, c'est-à-dire en considérant l'armée italienne comme un ennemi à combattre. S'il eût déclaré de céder à la violence, il aurait conservé tous ses droits; en combattant, tout convaincu qu'il devait être de succomber, il n'a fait que légitimer la conduite du vainqueur ainsi que sa conquête, et rendre le plébiscite superflu.

De son côté, le gouvernement italien, sans avoir la conscience de ses actes, s'est laissé dominer en adoptant une politique incertaine, embarrassée, piteuse, parfois soumise, parfois excessivement fière, prêtant le flanc au soupçon qu'il y eût encore une question à résoudre. Si, pour accomplir l'unité italienne, on n'avait eu d'autres ressources que la politique faite après 1870, on l'attendrait encore.

De quoi pouvez-vous accuser le pape? Il n'a fait que profiter de votre incroyable inhabileté. Si votre conduite lui offre le moyen de reconquérir le pouvoir temporel, pourquoi ne s'en servirait-il pas ? Rome était grande, et vous êtes venus la rendre mesquine; Rome prospérait, et vous en avez fait une ville misérable; Rome était puissante, et votre œuvre l'a affaiblie; Rome avait sa grande histoire, ses nobles traditions, et votre politique eunuque l'a réduite à un théâtre de pygmées; Rome s'amusait, elle pleure maintenant.

Est-ce qu'on doit attribuer ce triste changement à des circonstances exceptionnelles? Non. La faute c'est entièrement aux hommes préposés à la direction de la chose publique qui ne se rendirent jamais compte des devoirs de leur position à Rome. Ils ne pouvaient pas ignorer qu'à Rome vivait le prétendant aguerri, fort d'une organisation séculaire, qui aurait profité de leurs erreurs. En matière de politique ecclésiastique, le gouvernement ne pouvait avoir de pire conduite: ayant eu peur d'une liberté absolue, de la séparation de l'Église et de l'État, il a suivi une politique énervée, hybride, dégoûtante. Le gouvernement italien a dû transiger d'une manière peu convenable dans les questions les plus importantes. Le Vatican n'a jamais reconnu ni ne reconnaît le patronage royal: il se moque de prétentions qui n'ont aucun fondement dans le droit. Le patronage est un pacte bilatéral qui ne peut exister sans le consentement d'un des contractants.

Quand le gouvernement italien s'est aperçu que les choses ne marchaient pas, il aurait dù changer de route, et agir avec dignité et énergie. Une matière aussi importante que la politique ecclésiastique en Italie a été tout à fait négligée. Nul homme d'État, visant à un haut idéal, n'a su fonder une législation politique ecclésiastique

adroitement dirigée et appliquée avec autant de force que de sérénité.

S'il en avait été ainsi, quelle conduite le Vatican aurait-il suivie? Après avoir vainement expérimenté l'épouvantail des protestations et en présence de l'énergie et de la loyauté des procédés, il aurait fini par s'adapter et peutêtre par agréer les dispositions du gouvernement. En dehors de ces deux moyens, on ne pouvait aboutir qu'à une déplorable confusion: c'est ce qui est arrivé.

La politique ecclésiastique du gouvernement italien a été si piteuse qu'il en a été compromis même à l'étranger. Malgré eux, les gouvernements ont dû prêter l'oreille aux lamentations du pape; et nous sommes arrivés à un tel point que jusque parmi les libéraux on commence à poser en doute si on doit rester à Rome !

La question du pape futur, qui devait être indifférente pour le gouvernement italien, est aujourd'hui l'objet d'une grave préoccupation. Que le pape fût italien ou étranger, qu'il fût ou non libéral, porté à la conciliation ou intransigeant, très peu de bien ou de mal pouvait en venir à l'Italie, forte de son droit et protégée par une législation heureusement établie. Quelle différence! L'Italie est contrainte de se tenir sur ses gardes: le pape ayant trouvé le moyen d'intéresser, et par trop

(il s'en apercevra un jour), toutes les puissances à sa condition, et le nombre des cardinaux des autres nations étant à peu près égal à celui des cardinaux italiens, nous nous trouvons moins à notre aise que si le pape était étranger.

Ce nombre quasi prépondérant des étrangers dans le Sacré Collège, je l'ai dit déjà, n'est pas pour indiquer qu'on ne veuille pas d'un pape italien. C'est précisément le contraire: tous ces prélats d'autres pays ont été élevés à la dignité cardinalice expressément pour assurer l'élection d'un pape italien. Cela peut sembler un absurde, mais ce n'est que la réalité; je puis l'affirmer sciemment. La question a été débattue dans un Consistoire secret convoqué par le pape, et la décision en ce sens a été communiquée à quelques gouvernements.

Vraiment, si le pape était étranger, la question du pouvoir temporel serait liquidée à jamais. Mais alors pourquoi tant de cardinaux non italiens? Si le nombre des cardinaux italiens fùt resté normal, tel qu'il l'était par le passé, à savoir les cinq sixièmes à peu près, probablement le Sacré Collège se serait arrangé au nouvel état de choses. Les cardinaux étrangers constituent une garantie qu'entre les cardinaux italiens et leur gouvernement il ne pourra jamais intervenir de transaction. Mais

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