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exigent que le pape se comporte ainsi. C'est une arme de guerre que la triple alliance a rendu précieuse.

Pourquoi le Vatican craint-il si fort le rétablissement de bons rapports entre la France et l'Italie? C'est que dans ce cas le soutien le plus vaillant de ses prétentions viendrait à lui manquer. Voilà ce qui explique le motif qui entraîne le Vatican à travailler au maintien des causes de dissension entre les deux pays. On poussera bien les hauts cris contre cette assertion, mais personne ne réussira à détruire les faits, et il serait tout à fait ridicule de prétendre que les intéressés avouassent leur but.

Du reste, on observe ce phénomène. Quoique la France n'occupe plus matériellement Rome, elle l'occupe toujours spirituellement par l'entremise du pape. Je sais bien qu'une pareille affirmation offense d'un côté une fausse pudeur, tandis qu'elle porte atteinte de l'autre à la fierté. Mais les choses en sont vraiment là; pourtant, on ne doit pas le dire. Pourquoi donc cette sotte hypocrisie? A quoi bon nier les faits, du moment qu'ils sont de la plus claire évidence?

Si Léon XIII n'a pas fait ouvertement appel aux armes étrangères afin qu'elles s'emparassent de Rome, sauf à la restituer ensuite au pape, la cause réside dans ce qu'il a compris qu'un tel

événement n'aurait pu s'effectuer sans risquer de voir le Vatican et Rome elle-même peut-être livrés à la dévastation et au massacre. De son côté, la France, tout en étant pourvue du meilleur bon vouloir, s'est vue dans l'impossibilité d'accomplir une nouvelle expédition, l'Italie s'étant déjà mise sur ses gardes.

Le jour n'est pas loin, peut-être, où l'histoire pourra faire le jour relativement aux amours non platoniques entre la France et le Vatican. A ce sujet, je serais à même de pouvoir ajouter quelque chose encore, mais ce faisant je pourrais blesser des susceptibilités qui n'entrent pas directement dans mon cadre présent. Ce que je souhaite, c'est qu'une semblable politique ne finisse pas par coûter plus cher à l'Église qu'au Vatican.

Peut-être mes paroles seront-elles sinistrement interprétées, mais elles ne pourront l'être que de ceux qui en connaissent la vérité, cette vérité qu'on n'aime guère à entendre, surtout lorsqu'elle est hautement et loyalement proclamée. Loin de moi la moindre intention de manquer de respect et de vénération au chef de l'Église; le seul but auquel j'ai visé a été de manifester une opinion dont je suis tout à fait convaincu et de faire ressortir des faits touchant la conduite politique du Saint-Siège.

Je répète que si, à l'heure présente, les troupes

françaises n'occupent plus matériellement la ville de Rome, le gouvernement pontifical n'en reste pas moins virtuellement sujet à la France. En effet, rien ne se fait sans un ordre arrivé des bords de la Seine. Encore si le nonce à Paris avait la satisfaction d'agir en qualité d'intermédiaire, mais non, lui aussi ne fait que recevoir des ordres. Parfois le pape trouve le joug trop lourd et il s'insurge contre son insupportable condition. Certes, s'il pouvait avoir un territoire à soi, ou une position moins dépendante, il n'hésiterait pas à s'affranchir d'un tel esclavage. Mais comment se soustraire à cette liaison? Pourrait-il répudier la France, tandis qu'elle lui garantit son existence de souverain? C'est bien une humiliation, mais c'est aussi une inévitable nécessité. Peut-être le pape n'aurait-il pas sacrifié les intérêts de quelques corporations religieuses et de certains États d'Orient aux intérêts particuliers de la France, mais on a vu que toute autre conduite lui a été impossible. La guerre acharnée qu'il a initiée dans le but d'empêcher que l'Italie acquière à l'intèrieur son développement naturel ne semble pas justifiable. Il a pourtant raison quand il dit aux Italiens: jusqu'au moment où, reconnaissant mes droits, vous ne me rendrez la liberté et l'indépendance avec un territoire à part, vous n'aurez ni paix ni bien-être.

Or, qu'est-ce que cela signifie? Que le pape se verra contraint à suivre une politique hostile å l'Italie, au grand dommage du Saint-Siège et de l'Église, jusqu'à ce qu'il ne parvienne à s'émanciper de sa tutrice. J'ai eu donc raison, en traitant de l'élection du pape futur, de parler des relations qui passent entre le pape et la France. Sans doute, le gouvernement de la république fera preuve au Conclave de toute son influence, non pour faire élire un pape français ou encore moins d'une nation différente, mais en vue d'assurer l'exaltation d'un italien à son gré, savoir un pape semblable à Léon XIII, soucieux des intérêts de la France. Si l'on ajoute à ces desseins l'action qui sera déployée par les autres puissances afin d'arriver à créer au futur pontife une position politiquement moins embarrassante, on verra que la lutte ne saurait qu'être fort accentuée.

En travaillant pour s'assurer la nomination de cardinaux fidèles à sa cause, la France a mis le pape dans la nécessité de faire un partage proportionnel aux autres nations. Pie IX, qui craignait que le Sacré Collège ne pût venir à des transactions avec le gouvernement italien, ne prévit pas que son successeur aurait poussé les choses jusqu'au point de se donner pieds et mains liés au gouvernement français qu'il détestait.

A ce point de vue le futur Conclave aura une importance politique absolument exceptionnelle. C'est pourquoi je ne regrette pas de m'être entretenu au sujet d'une question aussi délicate sur laquelle j'aurais bien pu appuyer davantage, grâce à des documents propres à faire taire quiconque eût voulu me contredire; mais alors, peutêtre, aurais-je pu nuire, contre mon intention, non moins au Saint-Siège qu'à mon propre pays. Le cas échéant, je publierai un opuscule à part et cela sans efforts ni difficultés, étant donné que le seul exposé des dits documents constitue par sa nature même une page d'histoire illustrée qui peut fort bien se passer de commentaire. Je me suis borné ici à ce précis restreint, désirant éviter l'accusation d'avoir voulu créer des embarras à la France, ou de former des soupçons à son égard.

V.

Le pape et la triple alliance.

Il ne serait pas possible de traiter de l'éventualité du pape futur sans toucher à ce facteur appelé triple alliance et aux rapports existant entre elle et le pape. C'est là une question plus importante qu'elle ne le paraît, car personne ne saurait mettre en doute que l'Autriche et l'Alle

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