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et bien organisé ne doit pas se préoccuper outre mesure, et contre lequel, d'ailleurs, le pape ne peut pas faire beaucoup, la plus grande partie des socialistes allemands n'étant pas catholiques, on ne peut s'expliquer la politique allemande en vers le pape que de deux seules façons. L'une, toute d'ordre intérieur, qui se rapporte à la nécessité de donner une satisfaction au parti du centre, représentant un quart des forces parlementaires. L'autre, qui a trait à la politique ecclésiastique. D'une part,. on ôte à la France la prépondérance sur le Vatican en disant au pape, l'épée à la gorge: Prenez garde à ce que vous faites, car mes alliés et moi nous ne sommes pas disposés à tolérer des préférences pour qui que ce soit. On comprend aisément que le pape s'étudie de tirer parti de la position qui lui est faite, se donnant l'air d'être indispensable au milieu de l'Europe. Caressé, il répond par des caresses, et ce n'est que fort naturel qu'il ne dédaigne pas les offres qui lui sont faites par-ci par-là. De l'autre, l'Allemagne, tout en posant en modératrice entre le pape et l'Italie, tient son alliée entre ses mains, et si le jour viendrait où elle pût se passer d'alliances, elle pourrait bien prendre à notre égard une attitude menaçante, peu à craindre si l'on veut, mais qui pourrait, suivant les circonstances, avoir des suites assez

fâcheuses. On ne saurait expliquer autrement la politique de l'empire allemand envers le SaintSiège, politique qu'on tâchera même de rendre. plus ferme par l'élection d'un pape qui veuille bien se persuader que l'Allemagne a le droit de participer au fonctionnement de la papauté et qu'elle n'a aucune intention d'y renoncer.

De son côté, la papauté a eu sa bonne part dans la création de cet état de choses anormal. Je pourrais citer et reproduire à l'appui nombre de documents où l'on excite les nonces, les évê ques, les catholiques, à faire comprendre qu'en dehors du concours de l'Église et du pape on ne peut aboutir à rien de bon. En effet, celui-ci n'a négligé aucune occasion d'offrir son œuvre à plusieurs États pour les aider à sortir de leurs difficultés. En agissant de la sorte, le Saint-Siège a démontré avoir une parfaite connaissance de son temps; les catholiques timides et les mécontents crient néanmoins à tue-tête que le pape entraîne l'Église à sa ruine, comme si les pontifes du moyen-âge et d'autres époques ne s'y étaient pas pris de la même façon, et ils ne comprennent pas que la papauté tout en déployant une force morale et modératrice, s'est transformée en un instrument politique. S'il n'en était pas ainsi, une partie de sa mission en Europe n'aurait plus sa raison d'être.

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Cette situation a été faite au pape par la force même des événements, je le veux bien. Mais si l'on prive du rôle politique le chef de la catholicité, qu'est-ce qu'il lui reste? Voilà pourquoi le pape intervient dans les affaires des puissances, et voilà aussi pourquoi les puissances demandent son intervention. De nos jours, où de tous côtés les idoles s'écroulent, on est en quête d'un mutuel appui. De part et d'autre, en exagérant le danger, on crie au secours, sans se soucier de la réalité des faits. En outre, on parle souvent de l'influence que le pape pourrait exercer au moyen des catholiques, comme si ces derniers n'étaient qu'un troupeau de brebis.

Me bornant seulement à tenir compte du fait, il est assuré que l'Allemagne et le pape se sont créé dans le champ politique des intérêts qui devront avoir nécessairement une influence considérable sur la condition de la papauté. En vue de faire ouïr sa voix, l'Allemagne a obtenu que cinq de ses prélats fussent admis dans le Sacré Collège, ce qui ne s'était vérifié qu'à une époque fort éloignée et lorsque sa condition était bien autrement différente. Le dernier voyage de l'empereur à Rome donna lieu à toutes sortes de conjectures. Ce qui est vrai, c'est que tandis que Guillaume II entretenait Léon XIII au sujet de la question sociale en général et de la triple al

liance en particulier, le pape ne cessa d'insinuer la nécessité qu'il y avait d'un congrès, présidé par lui, à l'objet de régler tout différend, y compris celui de la papauté. Pour cacher les préoccupations qui dominaient l'esprit des interlocuteurs, les incohérences ne manquèrent pas.

A l'heure actuelle, la paix est une chose insupportable; quant à la guerre, des deux l'une: ou on ne peut pas la faire, ou on n'a pas le courage de l'engager. En attendant, on base des calculs sur tous les événements, sur toutes les institutions et souvent le pape lui-même est l'objet de vifs débats dans le sens indiqué, chacun voulant un pape selon ses propres vues.

Nous avons à Rome deux cardinaux allemands, expulsés de leurs pays à la suite des hostilités entre l'État et l'Église; l'un d'eux (Mgr. Ledochowski), élevé à la dignité de la pourpre cardinalice en dépit du gouvernement qui l'avait fait condamner et emprisonner; par l'élection de l'autre (Mgr. Melchers) le pape visait à rendre possibles les premiers accords entre lui et M. de Bismarck. Jadis ennemis déclarés de l'État allemand, ils sont aujourd'hui à Rome les représentants des intérêts de l'empire. Le cardinal Melchers, qui n'avait pas joué dans la lutte un rôle considérable, ne fut pas l'objet d'une bienveillance spéciale de la part de l'empereur; par contre, le

cardinal Ledochowski, qui s'était acharné le plus contre le gouvernement, fut comblé d'attentions, si bien que pendant le déjeuner chez le ministre Bülow, le 23 avril 1893, l'empereur ne s'entretint guère qu'avec lui. Depuis lors les choses ont sensiblement changé : l'oppositeur condamné s'est fait bien plus maniable.

Les nominations à cardinaux de l'archevêque de Cologne, Mgr. Krementz, et de l'évêque de Breslau, Mgr. Kopp, sont deux faits vraiment extraordinaires. On doit les considérer comme les premiers résultats des instructions données au représentant allemand près le pape, M. de Bülow. Le rappel du précédent ambassadeur, M. Schloezer, fut le signal de la nouvelle direction imprimée à la politique ecclésiastique de l'Allemagne. M. Schloezer a eu le tort de ne pas prévoir l'évolution du pape en faveur de la république française, et de n'attribuer aucun poids aux événements qui allaient se déroulant sous ses yeux.

Par la nouvelle politique que la visite de l'empereur a confirmée, l'Allemagne a démontré son intention arrêtée d'excexer une surveillance plus active sur les agissements du Vatican et d'avoir pour toute occasion dans le Sacré Collège une représentation qui conjointement à celle de l'Autriche et d'autres adhérents soit à même de prẻ

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