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les nombreux débarquemens de troupes anglaises, sont connus de Votre Majesté. Un fait particulier se joint encore aux doutes que ces rassemblemens peuvent faire naître sur les dispositions du souverain de ce pays. Je viens d’être informé qu'un convoi de cent vingt hommes et de douze officiers , prisonniers français revenant de Russie , a été arrêté par ses ordres du côté de Tirlemont. En me réservant de prendre à cet égard des informations exactes, et de demander au besoin le redressement d'un tel procédé, je me borne aujourd'hui à en rendre compte à Votre Majesté, vu la gravité qu'il reçoit de son rapport avec les autres circonstances qui se développent autour de nous. Sur tous les points de l'Europe à la fois on se dispose, on s'arme, on marche , ou bien on est prêt à marcher.

» Et ces grands armemens contre qui sont-ils dirigés ? Şire, c'est Votre Majesté que l'on nomme; mais c'est la France que l'on menace. La paix la moins favorable que les puissances aient jamais osé vous offrir est celle dont aujourd'hui Votre Majesté se contente. Quelles raisons auraient-elles de ne plus vouloir maintenant ce qu'elles stipulaient à Chaumont, ce qu'elles ont signé à Paris? Ce n'est donc point au monarque c'est à la nation française, c'est à l'indépendance du peuple , c'est à tout ce que nous avons de plus cher, à tout ce que nous avons acquis par vingt-cinq années de souffrance et de gloire, à nos libertés, à nos institutions, que des passions ennemies veulent faire la guerre ! Une partie de la famille des Bourbons, et quelques homines qui depuis longtemps ont cessé d'être Français, cherchent à soulever' encore les nations de l'Allemagne et du nord, dans l'espoir de rentrer une seconde fois par la force des armes sur un sol qui les désavoue et ne veut plus les recevoir.

» Le même appel a retenti un moment dans quelques contrées du midi ; et c'est à des troupes espagnoles qu'on redemande la couronne de France ! C'est une famille redevenue solitaire et privée qui va implorer ainsi l'assistance de l'étranger!'Où sont les fonctionnaires publics , les troupes

de ligne, les gardes nationales, les simples habitans qui aient accompagné sa fuite au delà des frontières ? Vouloir rétablir encore une fois les Bourbons, ce serait déclarer la guerre à toute la population française. Lorsque Votre Majesté est entrée à Paris avec une escorte de quelques hommes ; lorsque Bordeaux, Toulouse , Marseille et tout le midi se dégagent en un jour des piéges qu'on leur avait tendus, est-ce un mouvement militaire qui opère ces miracles ? ou plutôt n'est-ce point un mouvement national, un mouvement commun à tous les cours français, qui confond en un seul sentiment l'amour de la patrie, et l'amour du souverain qui saura la défendre ? Ce serait donc pour nous rendre une famille qui n'est ni de notre siècle ni de nos mours, qui n'a su ni apprécier l'élévation de nos âmes, ni comprendre l'étendue de nos droits ; ce serait pour replacer sur nos têtes le triple joug de la monarchie absolue, du fanatisme et de la féodalité, que l'Europe entière semblerait se livrer encore à in immense soulèvement! On dirait que la France, resserrée dans ses anciennes limites , quand les limites des autres puissances se sont si prodigieusement élargies, que la France , libre, riche seulernent du grand caractère que

lui ont laissé ses révolutions , tíent encore trop de place dans la carte du monde !

Oui , si , contre le plus cher des voeux de Votre Majesté, les puissances étrangeres donnent le signal d'une nouvelle guerre, c'est la France même, c'est la nation tout entière qu'elles veulent atteindre quand elles prétendent ne s'attaquer qu'à son souverain, quand elles affectent de séparer la nation de l'Empereur ! Le contrat de la France avec votre Majesté est le plus étroit qui jamais ait uni une nation à son prince : le peuple et le monarque ne peuvent plus avoir que les inêmes amis et les mêmes ennemis. S'agit-il de provocations personnelles de souverain à souverain? Ce ne peut être autre chose qu’un duel ordinaire. Que fit François Ier dans son emportement contre Charles-Quint? Il lui envoya un cartel. Mais distinguer le chef d'une nation de cette nation même , protester que l'on n'en veut qu'à la personne du prince, et faire marcher contre lui seul un million d'hommes, c'est trop se jouer de la crédulité des peuples. Le seul, le véritable but que les puissances étrangères puissent se proposer dans l'hypothèse d'une coalition nouvelle serait l'épuisement , l'avilissement de la France , et , pour parvenir à ce but, le plus sûr moyen à leurs yeux serait de lui imposer un gouvernement sans force et sans énergie. Cette politique de leur part n'est pas au reste une politique nouvelle ; l'exemple leur en a été donné

par

de grands maîtres,

» Ainsi les Romains proscrivaient les Mithridate, les Nicomède, et ne couvraient de leur orgueilleuse protection que les Atlalus et les Prusias, qui , s'honorant du titre de leurs affranchis, reconnaissaient ne tenir que d'eux leurs états et leur couronne ! Ainsi la nation française serait assimilée à ces peuples d'Asie auxquels le caprice de Rome donnait pour rois les princes dont la soumission et la dépendance lui étaient le plus assurées ! En ce sens les efforts que pourraient tenter aujourd'hui les puissances alliées n'auraient point pour but déterminé de nous ramener encore une dynastie repoussée par l'opinion publique ; ce ne serait point spécialement les Bourbons 'qu'on voudrait protéger : dès longtemps leur cause, aban

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donnée par eux-mêmes, l'a été par l'Europe entière, et cette famille infortunée n'a subi partout que de trop cruels dédains. Peu importerait aux alliés le choix du monarque qu'ils placeraient sur le trône de France , pourvu qu'ils y vissent siéger avec lui la faiblesse et la pusillanimité : cetoutrage serait le plus sensible qui pût être fait à l'honneur d’nne natiop magnanime et généreuse; c'est celui qui a déjà blessé le plus profondément les cours français, celui dont le renouvellement serait le plus insupportable.

Lorsque, dans les derniers mois de 1813, on publiait à Francfort cette déclaration fameuse par laquelle on annonçait solennellement que l'on voulait la France grande, heureuse et libre, quel fut le résultat de ces pompeuses assurances ? Dans le même moment on violait la neutralité helvétique. Lorsque ensuite, sur le sol français, afin de réfroidir le patriotisme et de désorganiser l'intérieur, on continuait à promettre à la France une existence et des lois libérales, les effets ne tardèrent pas à montrer quelle confiance on devait à de pareils engagemens. Eclairée par l'expérience , la France a les yeux ouverts ; il n'est pas un de ses citoyens qui n'observe et ne juge ce qui se passe autour d'elle. Renfermée dans son ancienne frontière , lorsqu'elle ne peut donner d'ombrage aux autres gouvernemens, toute attaque contre son souverain est une tendance à intervenir dans ses affaires intérieures , et ne pourra lui paraitre qu'une tentative pour diviser ses forces

par

la guerre civile, et pour consommer sa ruine et son démembrement.

Cependant, Sire, jusqu'à ce jour tout est menace, et rien n'est encore hostilité. Votre Majesté ne voudra pas que des incidens qui peuvent tenir aux volontés individuelles de commandans particuliers, ou peu scrupuleux observateurs des ordres de leur cour , ou trop prompts à devancer les intentions qu'ils lui supposent, soient considérés comme des actes procédant de la volonté des puissances , et comme ayant rompu l'état de paix. Aucun acte officiel n'a constaté la détermination d'une rupture. Nous sommes réduits à des conjectures vagues, à des bruits peut-être mensongers. Il paraît certain qu'il aurait été signé le 25 mars un nouvel accord, dans lequel les puissances auraient consacré l'ancienne alliance de Chaumont. Si le but en est défensif, il rentre dans les vues de Votre Majesté elle-même, et la France n'a point à se plaindre : s'il en était autrement, c'est l'indépendance de la nation française qui serait attaquée, et la France saurait repousser une si odieuse agression.

« Le prince-régent d’Angleterre déclare qu'il veut, avant d'agir , s'entendre avec les autres puissances. Toutes ces puis

»

sances sont armées, et elles deliberent. La France, exclue de ces délibérations , dont elle est le principal objet, la France délibère seule, et n'est point armée encore.

» Dans des circonstances aussi graves, au milieu de ces incertitudes sur les dispositions effectives des puissances étrangères, dispositions dont les actes extérieurs sont de nature à autoriser de justes alarmes , les sentimens et les veux de Votre Majesté pour le maintien de la paix et du traité de Paris ne doivent pas empêcher de légitimes précautions.

» Je crois en conséquence devoir appeler l'attention de Votre Majesté et les réflexions de son conseil sur les mesures que

doivent dicter à la France la conservation de ses droits , la sûreté de son territoire et la défense de l'honneur national.

RAPPORT fait à l'empereur par le duc de Vicence. .

Du 7 juin 1815. (Communiqué aux Chambres le 16 du même mois. )

« Sire , l'exposé que j'ai eu l'honneur de soumettre le 12 da mois d'avril à Votre Majesté et à son conseil, de l'état des relations de la France avec les puissances étrangères, a déjà fait connaître combien les dispositions de la plupart de ces puissances étaient loin de se trouver en rapport avec les sentimens modérés et pacifiques dont Votre Majesté leur donnait l'exemple. La même différence a continué depuis à se faire apercevoir. Tout d'un côté a pour objet le maintien de la paix ; de l'autre tout respire la guerre. On voit d'une part les explications les plus tranquillisantes ; de l'autre des déclarations qui ont le caractère de l'hostilité la plus prononcée : ici toutes les avances que la dignité nationale peut permettre ; la un refus dédaigneux de répondre, que devrait interdire la simple loi des convenances : enfin, dans toutes les démarches de Votre Majesté, la volonté sincere de prévenir le renouvellement des malheurs de l'Europe ; et dans celles des cabinets étrangers une froide indifférence sur le sort des nations , qui semble se faire un jeu de livrer aux écarts des passions individuelles toutes les chances de l'avenir. Cet éclatant contraste n'a pu manquer de frapper vivement les hommes éclairés de tous les pays , et surtout le peuple français , si bon juge dans une cause à laquelle se lient toutes ses destinées.

» Quatre puissances surtout nous apparaissent sous un aspect menaçant:

» L'Angleterre, en sa qualité d'ennemi naturel et constant de la puissance française ;

» La Prusse, à raison d'un accroissement trop rapide ,

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qui, la mettant en contact avec notre territoire, lui fait craindre l'établissement en France de toute autorité capable de repousser les envahissemens d'une ambition illimitée ;

» L'Autriche et la Russie , cherchant à se préserver d'une rupture entre elles par leur accord dans une guerre dont elles espèrent que les résultats leur fourniront les moyens de s'entendre sur des concurrences d'intérêt et d'influence difficiles à concilier.

» Il était permis de penser que la première déclaration du Congrès était l'ouvrage précipité de sentimens confus que l'on n'avait pas su contenir : tous les amours-propre, tous les intérêts de vanité et d'orgueil s'étaient trouvés mis en jeu, et livrés comme par surprise à une explosion involontaire ; aigris par leur contact même , les vieux ressentimens avaient pu reprendre leur ancienne énergie. Mais on devait espérer que la sagesse viendrait plus tard faire entendre ses conseils, et que les passions , se calmant par degrés permettraient d'écouter la voix de la raison. Votre Majesté se plaisait à nourrir cet espoir, et ce n'est qu'à regret qu'elle s'est vue contrainte d'y renoncer.

» Telle est la suite inévitable d'un acte de premier mouvement : la difficulté du retour expose à faire de nouveaux pas en avant, et les calamités des peuples doivent prouver au monde la prétendue infaillibilité des souverains. D'ailleurs les démonstrations d'une inimitié portée au delà de certaines bornes servent quelquefois à déguiser des combinaisons réfléchies, et la haine même est un calcul. C'est de ce double principe que partent incontestablement les déterminations des puissances alliées.

» La première conséquence de leur déclaration du 13 mars fut la conclusion du traité du 25 du même mois. Le même esprit a dicté l'un et l'autre. Quoique l'on ait prétendu en Angleterre qu'à cette époque les puissances supposaient que la cour royale aurait quitté Paris, des données positives , puisées dans les dépêches mêmes des plénipotentiaires de France au Congrès, ont fait connaître à Votre Majesté la fausseté de cette assertion. Ce fut donc encore la passion qui, le 25 mars , signa le traité à Vienne ; mais ce fut le sang-froid qui le ratifia à Londres le 8 avril.

L'opinion publique a déjà porté un jugement sans appel sur la nature de cette convention , dont la teneur captieuse reproduit sans cesse le nom de paix pour en faire sortir une déclaration de guerre. Présenter cette couvention comme un renouvellement du traité de Chaumont est le chefd'oeuvre d'une inconséquence raisonnée , qui sait trouver

»)

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