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de l'âge de vingt ans à soixante (1), furent réorganisées, comme en 1813, en bataillons et en cohortes destinés à la défense de l'intérieur et des frontières. Elles présentaient un effectif de deux millions deix cent cinquante mille hommes, tous dévoués au maintien du gouvernement rétabli. Un seul appel a suffi pour faire sortir de leur sein, et donner à l'armée active , cent cinquante mille volontaires. La cause qui venait de succomber avait à peine réuni , après des sollicitations réitérées , quelques centaines d'individus d'un courage équivoque ou timide.

Les citoyens qui ne faisaient point partie de la garde nationale voulurent aussi payer leur tribut à la chose publique ; ils demandèrent des armes. Le sage Carnot favorisa cet élan de la population laborieuse , qui réclamait plutôt l'exercice d'un devoir que la jouissance d'un droit; mais Napoléon , entrainé par ses propres préventions contre la classe plébéienne, égaré par les calomnies que les deux aristocraties ont eu un égal intérêt de jeter sur cette masse de citoyens qu'elles ne peuvent égaler en vertus; Napoléon, tout en agréant les témoignages si vrais, les secours si puissans des artisans fédérés, n'autorisa leur organisation qu'avec lenteur, avec crainte et répugnance. Sa sollicitude emprésséé pour les ouvriers avait toujours eu pour objet d'en obtenir de l'amour, mais non des services. Il redoutait ce sentiment si naturel qui place dans leur cour la patrie avant le trône. Leurs costumes, leurs gestes, leurs expressions naïves, mais brusques, tout en eux semblait l'effrayer. « Ce n'est pas qu'il ignorât, dit M. Fleury, le parti qu'il aurait pu en tirer. Les prêtres et les nobles jouent gros jeu, s'écria-t-il un jour en apprenant des complots royalistes ; si je leur láche le peuple ils seront tous dévorés en un clin-d'oeil... En parlant des rois alliés il disait encore : Si demain je mettais le bonnet rouge ils seraient tous perdus. Il ne se servit point du peuple parce qu'il craignit sans doute que le remède fût pire que le mal... » On voit que l'empereur ne concevait que l'anarchie là où le peuple jouissait de tous ses droits et remplissait tous ses devoirs. Un descendant de vingt despotes, à l'esprit faux, à l'âme corrompuc par l'éducation des cours, n'aurait pas reçu des notions plus funestes que celles que Napoléon avait adoptées sur ce point. Il n'éprouvait une entière sécurité qu'alors qu'il se voyait entouré de ses nobles , de sès valets de cour, enfin de sa haute livrée. Aussi a-t-il créé une aristocratie déjà vieille de prétentions quand elle était encore à son berceau. On a déjà pu déplorer les résultats de sa passion pour les grands noms et les grands seigneurs. On a vu également quelles ont été, en 1814, les suites de son dédain pour les forces populaires. Ces faiblesses de l'empereur seront encore une des causes de la nouvelle chute de Napoléon. Cependant, après beaucoup d'hésitation, et lorsque le

(1) « Tout Français porté sur un rôle de contribution foncièrc ou mobilière a le droit d'étre armé. » (Décret du 10 avril 18.5.)

peuple commençait à murmurer, il céda a l'importunité du zèle des faubourgs de Paris ; il daigna passer en revue leurs citoyens fédérés, leur promettre des armes, et leur dire : Je suis bien aise de vous voir; j'ai confiance en vous... (B.) Les fédérés ne furent appelés qu'à des postes insignifians, et aucun d'eux n'eut le droit , après son service journalier, de garder une arme en sa possession.

Une autre manifestation du dévouement populaire causait à Napoléon de vives inquiétudes. Contraint par les circonstances à faire quelques sacrifices aux opinions, il avait autorisé les confédérations civiques qui s'étaient formées dans les départemens. La Bretagne donna l'exemple. Les confédérés devaient être inscrits sur les rôles des impositions ; ils contractaient l'engagement individuel de se dévouer à la défense du territoire, d'entretenir dans tous les cours l'amour de la patrie, d'employer tous leurs efforts à la propagation des idées libérales, de désabuser les hommes trompés, de démasquer les traitres, etc. Ils se réunissaient à jours fixes dans le chef-lieu de leurs départemens respectifs, s'entretenaient des intérêts de la chose publique, recherchaient les moyens les plus propres à l'accomplissement de leurs sermens et de leurs vœux. Les discours émanés de ces sociétés populaires, de ces tribunes toutes citoyennes , répandus avec profusion, excitaient encore l'enthousiasme patriotique que Napoléon lui-même avait réveillé. Mais ce qu'il avait jugé indispensable pour reconquérir la France devenait menaçant pour le pouvoir dans son système, le but était dépassé : il ne voyait donc là

que la révolution, la république, l'anarchie... Bientót la Chambre des Représentans semblera justifier son effroi, sans toutefois accuser les confédérations civiques : celles-ci auront suivi une impulsion naturelle ; celle-là sera entraînée par des intérêts particuliers ou mal entendus, des prétentions exagérées, enfin par les calculs et les séductions de Fouché.

Napoléon n'aurait voulu que son armée , grossie de citoyens soumis à l'esprit de corps, et dévoués surtout à leur chef. Les anciens militaires avaient prévenu le décret qui les rappelait sous les drapeaux; les enrôlemens nouveaux étaient nombreux, leur organisation prompte , habilement entendue et combinée. L'armée française, que des exhortations solennelles cherchaient partout et ne trouvaient nulle part quelques jours auparavant, se remontrait formidable , impatiente de combattre, et de vaincre pour son empereur. Chaque jour de nouveaux bataillons, recrutés parmi les vainqueurs de l'Europe , passaient la revue de Napoléon, qui les enflammait encore par ses harangues. Les acclamations et les embrassemens fraternels du peuple accompagnaient au loin le soldat , comme pour lui faire entendre aussi les prières de la patrie.

Les citoyens ne se bornaient pas à un stérile témoignage de leurs voeux reconnaissans : ils contribuaient spontanément de leur fortune pour

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assurer le triomphe qu'ils invoquaient. L'autel de la patrie se chargeait d'offrandes civiques, déposées à l'envi et sans ostentation. Dans cette lutte de sentimens généreux on retrouvait les Français de la révolution : ce qui surtout rappela une époque bien chère aux alnans de la liberté, ce fut l'empressement des habitans de Paris à exécuter les travaux militaires qui avaient été ordonnés pour la défense de leur ville : le Champ de Mars parut s'étendre tout autour de la capitale. En 1790 on célébrait, mais encore saps danger, la naissance de la liberté ; en 1815 c'était en face de l'ennemi qu'on préparait les moyens de la défendre : certes un tel zèle avait de l'héroïsme.

La France entière se montrait ainsi debout pour sanctionner et soutenir la révolution du 20 mars. Comment tant d'efforts, tant de volontés réunies, capables de rendre tout un peuple invincible , mais les Français surtout; comment se pourra-t-il qu'un tel concert de dispositions ne les garantisse pas du joug de l'étranger ! C'est que les citoyens auront vu se dissiper tout à coup les prestiges qui avaient exalté leur courage ; c'est que Napoléon , resté seul avec son armée après un revers immense sans doute, mais non irréparable, n'aura pas eu le peuple pour arrière-garde.

Napoléon, en reparaissant avec les couleurs de la liberté, en avait encore' emprunté le langage ; il avait reconnu que le tróne est fait pour la nation , et non la nation pour le trône; il avait proclamé la souveraineté du peuple, et appelé ses représentans à délibérer librement une Constitution dégagée des combinaisons du despotisme, enrichie des leçons de l'expérience. Uņ nouveau pacte devait se former entre la France et Napoléon. Mais l'empereur, oubliant bientôt ces conditions sacrées, fit prévaloir les prétendus droits de son trône. D'un côté il pensa (1) « que les circonstances et l'agitation des esprits ne per» mettraient point de débattre publiquement, sans danger , des » matières d'une aussi haute importance... De l'autre il regardait les » Constitutions de l'Empire comme les titres de propriété de sa cou» ronne, et il aurait craint, en les annulant, d'opérer une espèce de » novation qui lui aurait donné l'air de recommencer un nouveau » règne; car Napoléon , 0 faiblesse humaine! après avoir voué au

ridicule les prétentions d'Hartwell, était enclin lui-inême à se peru suader que son règne n'avait point été interrompu par son séjour à » l'ile d'Elbe ! L'empereur avait confié à M. Benjamin Constant (2),

(1) Extrait des Mémoires de M. Fleury.

(2) Nommé conseiller d'état par décret du 20 avril. On lit dans les Mémoires cités : « Napoléon, connaissant l'expérience et la réputation » de ce savant publiciste , le fit appeler pour causer avec lui de liberté » et de Constitution. Leur entretien dura plus de deux heures. L'empe

voulant s'attacher M.. Constant, mit en quvre tous ses » moyens de séduction... M. Benjamin Constant était arrivé aux » Tuileries avec répugnance; il en sortit enthousiasmé, Le lendemain

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si et à une commission composée des ministres d'état, le soin de » préparer les bases de la nouvelle Constitution. Après avoir vu et » amalgamé leur travail , il le soumit à l'examen du Conseil d'état et » du Conseil des ministres. Sur la fin de la discussion, Napoléon » manifesta l'idée de ne point soumettre cette Constitution à des » débats publics, et de ne la présenter que comme un acte addi » tionnel aux Constitutions précédentes. Cette idée fut unanimement » combattue; M. Benjamin Constant (1), le duc Decrès, le duc » d'Otrante, le duc de Vicence, etc., etc., remontrèrent à l'empereur » que ce n'était point là ce qu'il avait promis à la France, qu'on attenwj dait de lui une nouvelle Constitution, purgée des actes despotiques » du Sénat , et qu'il fallait remplir l'attente de la nation, ou se pré» parer à perdre à jamais så confiance. L'empereur promit d'y réflé» chir... » Mais dès le lendemain il fit publier , il octroya à son tour cette addition à des lois déchues et méprisées , espèce d'acte de réformation dans lequel on ne voulut voir que des vices, de l'inconvenance, de ridicules imitations, et dont le préambule surtout devint une source féconde de rapprochemens qui dans les circonstances n'étaient pas seulement des épigrammes ; ils lui portaient des coups

mortels.(C.) La France se sentit humiliée : elle accusa Napoléon d'un manque de foi. Mais elle était engagée ; l'étranger se montrait menaçant à ses portes : son intérêt voulait qu'elle soutînt momentanément les droits qu'usurpait le trône impérial. Les citoyens acceptèrent donc l'Acte additionnel, Mais dès lors , et malgré soi, au lieu de zèle on n'apporta plus que du devoir , ou plutôt une obéissance raisonnée. La France se retrouvait comme à la fin de 1813. Un parti se forma qui rendit cette situation encore plus affreuse : nous le verrons ,

trompant la sagesse nationale, attaquer sans mesure, détruire sans prévoyance un pouvoir qui dans son déclin pouvait seul encore imposer à l'étranger.

De son côté Napoléon , dans l'intérêt même de l'autorité qu'il revendiquait, avait fait une faute inconcevable de la part d'un vieux despote. Après avoir relevé toutes les espérances , il devait seulement les entretenir; en cherchant à les satisfaire par des demi-concessions,

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» il fut nommé conseiller d'état, et il dut cette faveur non pas à de » basses soumissions, comme l'ont prétendu ses ennemis , mais à son » savoir, et au désir qu'eut l'empereur de donner à l'opinion et à » M. Benjamin Constant lui-même un gage d'oubli du passé; gage » d'autant plus méritoire , que l'empereur, indépendamment de la » philippique lancée contre lui le 19 mars par cet écrivaio , avait en » outre sous les yeux, une lettre de sa main à M. de Blacas , lettre » dont l'objet et les expressions étaient de nature à inspirer à Napo.. » léon pour son auteur plus que de l'éloignement. »

(1) M. Fleury croit néanmoins que le préambule de l'Acte additionnel a été rédigé par M. Benjamin Constant.

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it donna le droit d'exiger davantage , il justifia' les. craintes, alluma les ressentimens. Si, tout entier aux affaires de l'extérieur, il eût conservé pendant la crise une dictature qu'on ne lui contestait point, et remis l'établissement du contrat constitutionnel après la guerre de l'indépendance nationale, il est présumable que l'Europe, à la vue des forces populaires de la France se répandant comme un torrent, aurait consacré d'autres destinées.

Les clameurs qui s'étaient élevées à l'apparition de l'Acte additionnel, le découragement dont il avait frappé la masse des citoyens, enfin les observations de quelques sages conseillers, portèrent Napoléon à un retour sur lui-même. « Sire, lui disait souvent Carnot, ne luttez point, » je vous en conjure, contre l'opinion ! Votre Acte additionnel a déplu » à la nation. Promettez-lui de le modifier, de le rendre conforme à » ses væux. Je vous le répète, Sire, jamais je ne vous trompai, votre » salut, le nôtre, dépendent de votre déférence aux volontés natio» nales. Ce n'est point tout, Sire, les Français sont devenus un peuple » libre. Ce titre de sujets, que vous leur donnez sans cesse , les blesse » et les offusque. Appelez-les citoyens, ou nommez-les vos enfans. Ne » souffrez pas non plus qu'on appelle monseigneur vos ministres , vos » maréchaux, vos grands officiers : il n'y a pas de seigneurs dans un » pays où l'égalité fait la base des lois ; il n'y a que des citoyens. » Napoléon suivit le premier de ces avis : il ne lui était plus permis d'adopter les autres ; son aristocratie aurait-elle voulu redescendre dans la classe des citoyens ? Et d'abord , par le préambule du décret de convocation des colléges électoraux pour la nomination des représentans, il s'excusa sur le danger des circonstances d'avoir abrégé les formes qu'il s'était proposé de suivre dans la rédaction de l'Acte constitutionnel.(D. ) Il saisit ensuite toutes les occasions qui lui permettaient de faire espérer, de promettre une autre Constitution.

L'Assembléc dite le Champ de Mai, si solennellement annoncée, était devenue sans objet depuis la publication de l'Acte additionnel. Une représentation monarchique fut décorée de ce nom (E.), et parut encore aggraver les torts de l'empereur. La défaveur publiquc s’attacha à une cérémonie qui pourtant avait quelques points de ressemblance avec la Fédération de 1790 : c'est qu'alors on pouvait tout espérer des pères de la liberté, et qu'ici Napoléon, après s'en être montré un moment le restaurateur , semblait déjà lui préparer des chaînes. Le faste de son trône, l'étiquette qui en gardait les approches , l'éclat des costumes de sa cour, la présence de ses frères (1), qui n'étaient pas estimés,

;(:). Joseph, Jérôme, Lucien. Ce dernier, qu'autrefois Napoléon n'avait point voulu comprendre dans la hiérarchiie impériale, et que depuis le pape avait fait prince romain , était revenu auprès de son frère autant par dévouement que dans l'intérêt d'une réputation dont

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