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enfin l'espoir déçu d'y voir l'impératrice et le roi de Rome , toutes ces circonstances aigrirent les dispositions déjà équivoques de la multitude; s et comme on ignorait généralement les intrigues de la diplomatie, le retour annoncé de Marie-Louise et de son fils fut reproché à Napoléon comme un indigne stratagème. La malignité publique saisit même un aliment dans le retard que cette cérémonie avait éprouvé; elle n'eut. lieu

que le jer juin : le Champ de Mai, disait-on , est remis à l'année prochaine. Ce n'est qu'en France qu'il est permis de suivre l'opinion jusque dans de pareils traits.

Napoléon voulut encore diminuer l'impression défavorable qu'avait faite sur les esprits ce déploiement de la pompe impériale. Au Champ de Mars il n'avait pu distribuer de sa main les aigles destinées aux gardes nationales de l'Empire. Le dimanche suivant, 4 juin , il rassembla dans les galeries du Louvre les membres des colléges électoraux et les députations des armées de terre et de mer, et il remit lui-même à chaque président de collégel’aigle de son département. Déployant ensuite ses moyens oratoires de séduction, moyens qui étaient en lui une puissance irrésistible, il s'entretint directement et familièrement avec chacun d'eux, et promit à tous de refondre, d'annuler l'Acte additionnel, et, avec le concours des Chambres, de donner enfin à la France une véritable Constitution. Cette réunion toute civique, et qui prit réellement un air de famille, parut lui ramener en effet l'affection et la confiance générale : on y comptait de dix à douze mille personnes : l'enchantement des témoins passa de leurs récits dans tous les caurs. Le même jour des réjouissances publiques rapprochaient fraternellement les habitans de la capitale et les envoyés des départemens. Dans cette fête , qui rappelait à la fois la munificence de l'Empire et la noble simplicité des beaux jours de la République, on reconnaissait l'influence du grand citoyen qui exerçait le ministère de l'intérieur. Depuis longtemps on n'avait vu la joie du peuple, son heureux abandon , son enthousiasme et ses chants exprimer avec plus de franchise et de force les inspirations de la liberté.

Les avantages que la journée du 4 juin avait rendus à Napoléon devaient bientôt lui être disputés : la Chambre des Représentans avait ouvert ses séances.

il croyait jouir : en effet, pendant longtemps on atribua sa disgrâce à ses sentimens républicains ; mais des bruits se répandirent ensuite qui accusèrent ses moeurs et sa probité, et il perdit pour toujours la considération publique. En lui rendant son affection Napoléon avait cédé à un sentiment naturel; il crut flatter l'opinion en acceptant ses services, et il se trompa. Les vieux républicains surtout ne pouvaient revoir dans Lucien que le président qui les avait indignement calomniés à SaintCloud. ( Voyez, tome XVII , Conjuration du 18 brumaire. )

La mère de Napoléon et le cardinal Fesch étaient également revenus auprès de sa personne.

PIÈCES CITÉES dans ce sommaire.

(A.):– ENSEIGNEMENT MUTUEL.

Rapport fait à l'empereur par le ministre de l'intérieur, Carnot.

Du 27 avril 1815.

« Sire, il existe un exemple pour les progrès de la raison fourni par une contrée du Nouveau Monde, plus récemment, mais peut-être mieux civilisée déjà que la plupart des peuples de la contrée qui s'appelle l'Ancien Monde. Lorsque les Américains des Etats-Unis déterminent l'emplacement d'une ville, et même d'un hameau , leur premier soin est d'amener aussitôt sur le lieu de l'emplacement un instituteur, en même temps qu'ils y transportent les instrumens de l'agriculture ; sentant bien, ces hommes de bons sens , ces élèves de Franklin et de Washington, que ce qui est aussi pressé pour les vrais besoins de l'homme que de défricher la terre, de couvrir ses maisons et de se vêtir, c'est de cultiver son intelligence

» Mais lorsqu'au milieu de la civilisation européenne l'inégalité des fortunes, inévitable conséquence des grandes sociétés, laisse parmi les hommes une inégalité de moyens aussi grande, cominent admettre au bienfait de l'instruction au moins élémentaire , aux avantages de l'éducation primaire , la classe la plus nombreuse de la société? L'instruction sans morale pourrait n'être qu'un éveil de nouveaux besoins, plus dangereux peut-être que l'ignorance même. Il faut donc que la morale marche de front avec l'instruction; or comment élever à la morale en même temps qu'à l'instruction le plus grand nombre d'hommes possible des classes les moins fortunées ? Voilà le double problème qui a mérite d'occuper les véritables amis de l'humanité , et que Votre Majesté veut résoudre ellemême en fondant une bonne éducation primaire.

Quand j'exposerai à Votre Majesté qu'il y a en France deux millions d'enfans qui réclament l'éducation primaire , et que cependant, sur ces deux millions , les uns n'en reçoivent qu'une très imparfaite

très imparfaite , les autres n'en reçoivent

Votre Majesté ne trouvera point minutieux ni indignes de son attention les détails que je vais avoir l'honneur de lui présenter sur les procédés déjà employés dans certaines éducations primaires , puisqu'ils sont les moyens mêmes par lesquels on peut arriver à faire jouir la plus grande portion de la génération qui s'avance du bienfait de l'éducation primaire , seul et véritable moyen d'élever

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successivement à la dignité d'homme tous les individus de l'espèce humaine. Il s'agit ici non pas de forıner des demi-savans, ni des hommes du monde; il s'agit de donner à chacun les lumières appropriées à sa condition, de former de bons cultivateurs , de bons ouvriers , des hommes vertueux , à l'aide des premiers élémens des connaissances indispensables , et des bonnes habitudes qui inspirent l'amour du travail et le respect

pour les lois.

» Dans toutes les parties de l'économie politique le grand art est de faire le plus avec le moins de moyens. Tel est le principe qui a dirigé plusieurs des philantropes qu'on peut regarder comme créateurs et directeurs de l'éducation primaire : ils ont voulu élever le plus grand nombre d'enfans avec le moins de dépense possible, et avec le secours du plus petit nombre de maîtres ; voilà leur idée principale. Voici maintenant leur moyen pour obtenir ce résultat. C'est de rendre les enfans instituteurs les uns des autres, pour

la conduite morale comme pour l'enseignement intellectuel, par la rapide communication, par la transmission presque électrique de tous les commandemens qui partent d'un seul maître ; ce maître se trouve ainsi multiplié, sur tous les points d'une classe considérable, par ses jeunes représentans , revêtus de différens noms, d'inspecteurs , de moniteurs, de tuteurs; et cette représentation d'un seul par tous, et dans tous, est

assez positive et assez sûre pour qu'un seul maître puisse suffire à soigner jusqu'à mille élèves, tandis qu'un maître d'école ordinaire ne peut guère aller au delà du nombre de quarante. Cette règle de surveillance mutuelle, chose remarquable, on la retrouve dans les institutions de Lycurgue. Elle est ici la clef de tous les procédés dont l'instituteur primaire fait usage. Ce qu'il y a ici de plus heureux encore , c'est que, dans le procédé qui épargne le nombre des maîtres en créant à l'instant des suppléans par la pratique sur le lieu même, et pour le besoin de l'école qu'ils dirigent; dans ce procédé, dis-je , se trouve un principe générateur de nouveaux maîtres. Les élèves, qui viennent déjà d'être maîtres sur les bancs ou tout à l'heureils apprenaient encore, se trouventau sortir de la classe, ou ils ne tenaient encore la place que d'une fraction millième, devenus eux- x-mêmes capables de rassembler et d'élever aussi baut qu'eux mille aufres fractions pareilles, c'est à dire qu'ils sont tout à fait, et au moment même , capables de devenir les maîtres d'une classe aussi nombreuse que celle qu'ils quittent ; et la nouvelle classe dont on voudra les charger va pouvoir à son tour donner des créations aussi fécondes , qui devront s’augmenter et se multiplier toujours dans la même proportion.

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Ce ne serait donc pas concevoir une trop haute idée de la noble et philantropique institution des écoles primaires, d'espérer que, porlée au dernier terme de son exécution la plus incontestable, elle ne peut manquer d'exercer une grande amélioration sur le sort de l'espèce humaine, puisqu'elle doit finir par faire participer tous les individus des classes les moins fortunées au bienfait de la première éducation. Ainsi l'institution de bonnes écoles primaires peut être considérée comme l'une des bases les plus positives de ce système que les cours sensibles ont pu concevoir trop indéfiniment, mais que des esprits justes ont pa défendre dans ses limites naturelles , le système de la perfectibilité humaine.

» Dans la simplification du nombre des maîtres Votre Majesté vient de juger l'économie de la dépense. Cette écononnie se trouve aussi naturellement liée à tous les procédés de l'éducation primaire, car le procédé de l'enseignement peut dispenser de l'usage des livres pour les écoliers, et rend presque nulle la consommation du papier et des plumes : une simple ardoise, destinée à l'écriture comme au calcul , suffit le plus souvent pour toutes les opérations que les élèves font et voient successivement succéder les unes aux autres. Tout ce qui est enseigné commande et saisit leur attention; ce sont les facultés intellectuelles, les forces morales qui sont incessamment sollicitées, stimulées dans chaque élève, et exercées dans tous simultanément, sans interruption, avec une telle suite d'examens, de comptes rendus et de vérifications continuelles des actes de leur raisonnement, qu'il n'est permis à aucun de franchir un seul intermédiaire ni de rien savoir à demi.

» Voulant rendre un sincere hommage aux hommes vertueux qui, par leurs efforts et leurs résultats, se sont le plus approches de la solution du problème , je ne me fais point un scrupule national de commencer par citer en première ligne les noms d'illustres étrangers : le docteur Bell et le docteur Lancaster ne sont point nés dans notre patrie; mais les amis de la raison et de l'humanité n'ont point des patries différentes. Les deux hommes recommandables que je viens de nommer ont, à quelques différences près, mis en exercice le même système d'éducation primaire, et on leur doit sa propagation portée jusque dans les parties les plus reculées de l'autre hémisphère.

Après avoir payé le tribut de l'estime et de la reconnaissance à ces deux nobles rivaux, il nous est doux de pouvoir aussitôt revenir sur nous-mêmes avec un juste sentiment d'orgueil, et de constater , sans risque de contradiction, que la route de l'instruction primaire a été ouverte et tracée en France,

I. -2° Série.

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II

même par des Français. On a vu, en 1747 , M. Herbault faire un heureux essai de l'éducation commune dans une école de trois cents enfans, à l'hospice de la Pitié. Le chevalier Paur let pratiqua en 1780 le même système par une sorte d'instinct dans son école militaire. Parmi les hommes qui chez nous ont saisi et propagé avec le plus de zèle les idées sur l'éducation primaire , on doit citer le P. Bouchot Charier, M. le comte François (de Neufchâteau), et les auteurs des méthodes qu'il a rappelées, M. l'abbé Gautier, M. Choron, M. de Lasterye, M. de Laborde , M. de Liancourt.

» Les deux Anglais que j'ai pu et dû honorablement citer devant le chef du gouvernement français , les docteurs Bell et Lancaster , ont chacun des méthodes particulières. L'avantage du système de l'éducation primaire est de se prêter, en quelque sorte comme un cadre heureux, à toutes les améliorations que l'expérience indique, et qui sont fournies tous les jours à la France par elle-même, ainsi que par toutes les autres parties du monde civilisé des deux hémisphères.

>> Au surplus , soit que l'invention, soit que le perfectionnement de l'éducation primaire nous appartienne, hâtons-nous de prendre dans l'institution tout ce qu'elle peut avoir d'utile pour notre patrie : s'occuper d'abord de nous-mêmes sous ce rapport, c'est s'occuper de l'humanité tout entière.

» J'ai l'honneur de proposer à Votre Majesté le projet de décret suivant. ( Adopté en ces termes :)

» Au palais de l'Elysée, le 27 avril 1815. » NAPOLÉON , etc. » Considérant l'importance de l'éducation primaire pour l'amélioration du sort de la société ;

» Considérant que les méthodes jusqu'aujourd'hui usitées en France n'ont pas rempli le but de perfectionnement qu'il est possible d'atteindre; désirant porter cette partie de nos institutions à la hauteur des lumières du siècle

» Sur le rapport de notre ministre de l'intérieur, nous avons décrété et décrétons ce qui suit :

» Art. 1er. Notre ministre de l'intérieur appellera près de lui les personnes qui méritent d'être consultées sur les meilleures méthodes d'éducation primaire ; il examinera ces méthodes, décidera , et dirigera l'essai de celles qu'il jugera devoir être préférées.

» 2. Il sera ouvert à Paris une école d'essai d'éducation primaire, organisée de manière à pouvoir servir de modèle, et à devenir école normale pour former des instituteurs primaires.

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