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dant que donne la magie des triomphes.' Ses ennemis sont plus nombreux que jamais : les républicains et les royalistes ont puisé de nouvelles forces dans les événemens de 1814, et la ligue des rois pe peut désormais s'arrêter que devant le torrent révolutionnaire. Sa fortune ? Elle le trahit en lui rendant Fouché pour ministre.

Les traits principaux du grand épisode historique de 1815 resteront faciles à saisir. Pour le suivre dans ses détails, adoptons un ordre qui éclaire les faits par le rapprochement des documens que notre devoir est de recueillir.

Tentatives et retraite des Bourbons. – En quittant Paris Louis XVIII s'était rendu à Lille avec l'espoir de s'y défendre. Il pouvait compter sur la fidélité des habitans ; mais le maréchal Mortier, duc de Trévise , qui partageait avec le duc d'Orléans le commandement de cette -division pour le roi, avoua à S. M. qu'il ne comptait pas sur le secours des troupes, si surtout on leur adjoignait les gardes du corps et les mousquetaires. Le maréchal proposait au roi de se retirer à Dunkerque : la situation géographique de cette place et l'esprit de ses habitans, les relations qu'il eût été facile d'y entretenir avec les royalistes armés de l'intérieur , cnfin la présence du trône sur le sol français, tout semblait garantir de la sécurité, et promettre quelques chances honorables de succès. Le roi goûtait cet avis : l'effroi des courtisans le fit rejetér. On préféra un asile chez l'étranger, en attendant l'appui de ses armes. Le 23 mars Louis XVIII quitta Lille, et se réfugia à Gand , suivi de quelques amis sincères et d'un plus grand nombre d'intrigans, tous incapables dans le danger. Sa maison militaire , réunie à Béthune, fut licenciée sans opposition , et fouruit ainsi des chevaux et des armes aux troupes impériales. Le duc d'Orléans ne quitta Lille que le 24 , laissant une lettre ainsi conçue pour le maréchal Mortier : « Je vous remets en •» entier, mon cher maréchal, le commandement que j'avais été si » heureux d'exercer avec vous dans le département du Nord. Je » suis trop bon Français pour sacrifier les intérêts de la France » parce que de nouveaux malheurs me forcent à la quitter ; je pars » pour m'ensevelir dans la retraite et l'oubli. Le roi n'étant plus » en France, je ne puis plus transmettre d'ordres en son nom , » et il ne me reste qu'à vous dégager de l'observation de tous les » ordres que je vous avais transmis , en vous recommandant de » faire tout ce que votre excellent jugement et votre patriotisme » si pur vous suggéreront de mieux pour les intérêts de la France, » et de plus conforme à tous les devoirs que vous avez à remplir. » Le duc de Trévise fit arborer le drapeau tricolor, qui flotta bientôt après sur toutes les places du Nord, aux acclamations du peuple et des garnisons, et sans qu'il y eût kucun mouvement hostile.

Napoléon, dans ses instructions écrites aux généraux, leur avait recommandé de ne rien précipiter , de faire respecter la famille royale , et de lui faciliter tous les moyens de sortir librement et paisiblement de la France. Quand on lui eut donné connaissance de la lettre du duc d'Orléans , elle lui fait honneur, dit-il; celui-a toujours eu l'âme française. On ajouta verbalement, et comme un ouï-dire , qu'en se séparant de ses officiers ce prince avait dit à l'un d'eux : Allez , monsieur, reprendre la cocarde nationale ; je m'honore de l'avoir portée , et je voudrais pouvoir la porter encore. Napoléon ne qualifia point ces paroles , rapportées sans preuves ; mais un moment après, ayant lu une lettre de la duchesse d'Orléans, je veux, reprit-il, que sa mère soit traitée ayec les égards qu'elle mérite ; et il ordonna qu'une indemnité de trois cent mille francs lui serait payée annuellement par le trésor public : on a vu qu'un décret de Lyon plaçait sous le sequestre les biens appartenant à la famille royale. Il accorda en même temps à la duchesse de Bourbon une indemnité annuelle de cent cinquante mille francs.

Les agens royaux ne spurent exciter aucun mouvement dans les départemens de l'Ouest. Augereau , qui commandait pour le roi la quatorzième division militaire, était revenu avec empressement à la cause impériale. Ce maréchal acheva ainsi de se perdre : sa nouvelle proclamation, datée de Caen le 22 mars ( A.), ne lui obtint pas le pardon qu'il espérait de l'empereur , et lui mérita le juste mépris des royalistes.

Lė duc de Bourbon , dans la Vendée , n'avait pu provoquer qu'une molle effervescence; il céda aux représentations sages et mesurées du colonel de gendarmerie Noireau , commandant pour l'empereur, et s'embarqua dans le courant d'avril. Mais, vers le milieu du mois suivant, l'insurrection vendéenne se réveilla à la voix de, ses anciens chefs, d'Autichamp, Sapineau , Suzanet, Dandigné; les frères du célèbre Laroche-Jaquelin exerçaient aussi l'influence de leur nom dans ces contrées. Des paysans, au nombre de sept à huit mille, se levèrent au son du tocsin; de toutes parts des mécontens accoururent, et la cause des Bourbons recouvra ainsi une armée, que des débarquemens anglais entretenaient de fusils et de munitions. De son côté l'empereur forma une armée de la Loire, confiée à la sagesse et aux talens des généraux Travot et Lamarque : les royalistes ne tardèrent pas à éprouver des défaites ; mais la marche rapide des événemens prévint leur entière soumission. Le général Lamarque. reçut des instructions pour traiter avec les chefs vendéens, et le 26 juin il leur accorda, encore au nom de l'empereur, une amnistie pleine et entière, sans réserve pour le passé , etc. Dans plusieurs autres départemens on avait vu se prolonger quelques émeutes, quelques rassemblemens armés qui n'auraient pas dû appeler une haute attention ;

mais on comprendra pourquoi Fouché devait et les entretenir et en exagérer l'importance.

Le duc et la duchesse d'Angoulême s'étaient trouvés avantageusement placés pour réunir des défenseurs à la cause royale : au moment où Napoléon reparaissait en France, leurs Altesses visitaient les départemens du midi. Les témoignages d'amour qu'ils y avaient reçus leur donnaient le droit d'exiger du dévouement.

Madame était à Bordeaux quand la fatale nouvelle y parvint. Elle vit aussitôt redoubler l'enthousiasme qu'inspirait sa présence : chacun s'offrait, de sa personne et de sa fortunc , pour soutenir l'honneur des lis. La garde nationalc prend les armes ; des bataillons de volontaires royaux s'organisent. La troupe de ligne , réunie dans un banquet avec les citoyens armés, manifeste les mêmes sentimens que les Bordelais. Madame a ordonné elle-même des préparatifs de défense ; partout présente , elle a partout inspiré une bouillante ardeur. On attendait avec impatience le moment du combat. Le général Clauzel, parti de Paris le 25 mars pour prendre le commandement de la onzième division militaire , nc tarda pas à paraître, le premier avril il était sur la rive droite de la Garonne , en face de Bordeaux : sa troupe se composait d'environ deux cents hommes. Il reçoit, sans riposter , le feu des volontaires royaux, et demande à parlementer. Des pourparlers ont lieu, pendant lesquels de jeunes volontaires continuent leurs agressions; on n'y répond point. Le général Clauzel, en donnant sa parole que les personnes et les propriétés seraient respectées, avait conjuré les Bordelais, au nom de la patrie, de ménager pour elle seule le sang qu'ils s'apprêtaient à répandre. La proposition de se rendré est repoussée avec indignation ; on veut conserver une ville fidèle au roi. Mais le moyen de la défendre ? La vue du drapeau tricolor, que le général Clauzel a fait déployer devant la forteresse , a seul opéré la défection des troupes de ligne ; des cris menaçans et odieux ont déjà retenti dans les casernes. Ces rapports , qui paraissent à Madame être au moins exagérés, n'abattent pas son courage : Je veux juger par moi-même de la disposition des troupes , s'écrie-t-elle. Le silence qui l'accueille dans les rangs du premier régiment qu'elle passe en revue lui annonce qu'on ne l'a point trompée. Elle fait ranger les officiers autour de sa personne, et leur dit : « Messieurs, vous n'ignorez pas » les événemens qui se passent. Un étranger vient de s'emparer du » tròne de votre roi légitime. Bordeaux est menacé par une poignée » de révoltés ; la garde nationale est déterminée à défendre la ville. » Voilà le moment de montrer qu'on est fidèle à ses sermens. Je » viens ici vous les rappeler , et juger par moi-même des sentimens » de chacun pour son souverain légitime. Ju veux qu'on parle avec » franchise ; je l'arge. Etes-vous disposés à seconder la garde natio

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» nale dans les efforts qu'elle veut faire pour défendre Borsicaux » contre ceux qui viennent l'attaquer? Répondez franchement........ » ( Silence absolu.) Vous ne vous souvenez donc plus des sermens » que vous avez renouvelés il y a si peu de jours entre mes mains? » S'il existe encore parmi vous quelques hommes qui s'en souviennent, » qui restent fidèles à la cause du roi, qu'ils sortent des rangs , et

qu'ils l'expriment hautement.... ( Quelques officiers font un mou» vement en agitant leur épée. ) Vous êtes en bien petit nombre ! » Mais n'importe; on connaît au moins ceux sur qui l'on peut » compter.... ( Quelques soldats : Nous ne souffrirons pas qu'on vous » fasse du mal, nous vous défendrons ! ) 11 ne s'agit pas de moi, v mais du service du roi ! Voulez-vous le servir ?... ( Les soldats : » Dans tout ce que nos chefs nous commanderont pour la patrie » nous obéirons, mais nous ne voulons pas la guerre civile , et » jamais nous ne nous battrons contre nos frères. ) » Dans la seconde caserne que Madame visite, mêmes exhortations de sa part, et résultat plus douloureux encore. Enfin elle pénètre dans cette forteresse nommée le Château-Trompette , et là doit perdre tout espoir : sęs larmes , qui coulaient en abondance, trouvaient tous les cours fermés. « Eh quoi! disait-elle , est-ce bien à ce même » régiment d'Angoulême que je parle ? Avez-vous pu si

promptement » oublier les grâees dont vous avez été comblés par le duc d'An» goulême ? Ne le regardez-vous donc plus comme votre chef, lui » que vous appeliez votre prince ? Et moi, dans les mains de qui » vous avez renouvelé votre serment de fidélité,. moi » nommiez votre princesse, ne me reconnaissez-vous plus ?... O Dieu ! » après vingt ans de malheurs il est bien cruel de s'expatrier encore ! » Je n'ai cessé de faire des voeux pour le bonheur de ma patrie, » car je suis Française moi ! Et vous, vous n'êtes plus Français ! » Allez , retirez-vous ! » (Un militaire eut le triste courage de rompre le silence par ces mots : «Je ne réponds rien, parce que je sais respecter » le malheur. » Quelques consolations attendaient la princesse à son retour dans la ville ; clle trouva la garde nationale constante, toujours plus dévouée , et la passa en revue : «Vous avez assez fait pour

l'hon» neur, lui dit-elle ; conservez au roi des sujets fidèles pour un » temps plus heureux. Je prends tout sur moi ; je vous ordonne » de ne plus combattre. » Cependant il y cut cncore une décharge de mousquetterie sur les troupes impérialcs. Dans la soiréc du même jour, jer avril, Madame quitta Bordeaux, ct le lendemain s'embarqua à Pouillac. Les négociations avec le général Clauzel, et son entrée dans la ville, n'éprouvèrent plus aucune difficulté : la masse du peuple pensait comme la garnison. La conduite de la duchesse d'Angoulème a été hautement louée par Napoléon ; il a dit de cette héroïque princesse : C'est le seul homme de la famille.

que vous

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Le duc d'Angoulême apprit à Toulouse l'invasion de Bonaparte. S. A. R. établit un gouvernement provisoire dans cette ville, et fit un appel à tous les royalistes du midi. Sept à huit mille citoyens, accourus de Montpellier , de Marseille, de Nismes, d'Avignon, etc. , embrassèrent le parti du trône. Des troupes de ligne, que le prince eut le bonheur de trouver fidèles dans leurs garnisons, ou non instruites encore des progrès de Napoléon , portèrent en peu de jours son armée à douze mille hommes. Le duc la divisa en deux corps ; il garda le commandement de l'un, et confia celui de l'autre au général Ernouf. L'armée royale obtint d'abord des succès. Le prince était à Valence; Ernouf occupait Gap: la marche combinée des deux

corps
avait

pour but la possession de Grenoble et de Lyon. Napoléon ordonna de son côté une levée en masse de la garde nationale des départemens de l'Isère, de la Drôme , du Rhône et de la Côte-d'Or : elle se fit avec promptitude et enthousiasme. Ce déploiement de forces devint heu-. reusement inutile: le feu de la guerre civile ne pouvait s'allumer en France. Les corps de ligne de l'armée royale ne purent voir pendant longtemps des ennemis dans leurs anciens camarades ; ils passèrent successivement sous les drapeaux de Napoléon : un seul régiment, le dixième d'infanterie, resta fidèle au prince, mais seulement pour escorter sa personne; il déclara ne point vouloir se battre. Les volontaires royaux se dispersèrent. Quant aux autorités civiles et aux habitans, ils recevaient avec empressement, comme toujours', la loi pro-, tectrice du plus fort. Le duc d'Angoulême, que les généraux Grouchy et Gilly bloquaient entre des fleuves et des montagnes , se décida à capituler : le baron de Damas pour S. A. R., et le général Gilly pour l'empereur, convinrent, le 8 avril, du licenciement de l'armée royale, et de l'embarquement du prince à Cettes. Le général en chef Grouchy, qui devait ratifier la capitulation, voulut la soumettre à l'approbation de l'empereur. Cette formalité obligea le duc de s'arrêter comme prisonnier à Pont-Saint-Esprit: S. A. , traitée d'ailleurs selon son rang, montra une noble résignation. La réponse de Napoléon parvint promptement; elle était ainsi conçue : « M. le comte Grouchy, l'ordon» nance du roi en date du 6 mars, et la déclaration signée le 13 à » Vienne par ses ministres, pourraient m'autoriser à traiter le » duc d'Angoulême comme cette ordonnance et cette déclaration » voulaient qu'on traitât moi et ma famille. Mais, constant dans » les dispositions qui m'avaient porté à ordonner que les membres » de la famille des Bourbons pussent sortir librement de France, mon » intention est que vous donniez des ordres pour que le duc d'An» goulême soit conduit à Cettes, où il sera embarqué, et que vous » veilliez à sa sûreté, et à écarter de lui tout mauvais traitement. ». Vous aurcz soin seulement de retirer les fonds qui ont été enlevés » des caisses publiques, et de demander au duc d'Angoulême qu'il

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