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cette désaffection générale; mais il n'y a pas un seul écrivain qui s'en soit occupé jusqu'à présent, quoique l'on ne puisse trouver que dans ces griefs l'explication historique de nos grandes libertés constitutionnelles.

Cette histoire doit comprendre également la phase militaire et la phase diplomatique de la révolution belge, c'est-à-dire, le récit de la bataille de Bruxelles, de la poursuite des Hollandais jusqu'à l'extrémité du territoire, des événements d'Anvers et de la campagne du mois d'août 1831, de même que celui des événements qui ont amené la Conférence de Londres à reconnaître notre indépendance nationale et à nous assurer les avantages exceptionnels du traité de paix conclu entre la Belgique et la Hollande le 19 avril 1839. Mais on ne s'est jamais occupé des travaux de la Conférence, et si l'on trouve dans quelques ouvrages une description telle quelle de la bataille de Bruxelles, on n'y rencontre absolument rien sur les événements d'Anvers, sur la poursuite des Hollandais jusqu'aux frontières, ni sur la campagne du mois d'août. J'ai donc cru nécessaire de combler ces lacunes et d'écrire une histoire complète de la révolution belge; et comme l'histoire, à mes yeux, doit toujours être une vérité, j'ai eu soin de citer, à l'appui de chaque fait, le document qui le constate.

Bruxelles, 9 août 1873.

DE BAVAY.

HISTOIRE

DE LA

RÉVOLUTION BELGE

DE 1830.

Plus de quarante ans nous séparent de la révolution qui a déchiré le royaume des Pays-Bas, qui a réuni les provinces belges dans une destinée commune, et qui leur a donné, avec la liberté politique la plus large, une indépendance nationale dont elles n'avaient joui que sous les archiducs Albert et Isabelle. Quoique l'on ait beaucoup écrit, surtout dans le principe, sur les événements de 1830, les préoccupations du moment et les réclames individuelles en ont souvent altéré le caractère. On ne possédait pas d'ailleurs, au début de la révolution, les documents hollandais que nous avons découverts depuis, et qui peuvent seuls faire comprendre la bataille de Bruxelles, le bombardement

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d'Anvers et la désastreuse campagne du mois d'août. La génération actuelle ne connaît donc rien, ou fort peu de chose, des événements de cette époque.

Elle ignore qu'après la chute de Charles X, personne ne songeait en Belgique à renverser le gouvernement existant, sauf quelques hommes qui voulaient nous réunir à la France;

Elle ignore que ce sont des agents français, des émissaires de la société républicaine des Amis du peuple, qui ont fait éclater la révolution à Bruxelles dans la nuit du 25 au 26 août, au sortir d'une représentation de la Muette;

Elle sait, parce que les journées de Septembre le lui rappellent chaque année, qu'une armée hollandaise est venue attaquer Bruxelles, et que l'on s'y est battu pen- : dant quatre jours; mais elle ignore que ce sont uniquement des hommes du peuple, de la populace, de la canaille, comme on les appelait alors, qui ont tenu tête à l'ennemi, avec des volontaires liégeois et louvanistes, et avec des paysans d'Uccle, commandés par un maréchal ferrant;

Elle ignore que ces hommes du peuple, ces Liégeois, ces Louvanistes et ces paysans ont assuré notre indépendance nationale dès la fin de la première journée, et qu'ils ont réduit l'armée hollandaise, malgré ses 10,000 hommes et ses 26 pièces de canon, à se tenir sur la défensive pendant les trois derniers jours;

Elle ignore que presque tous les chefs du mouvement se trouvaient à Lille et à Valenciennes pendant que l'on se battait à Bruxelles ;

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Elle ignore que nos désastres du mois d'août ont eu pour cause principale une conspiration orangiste que le roi a soudoyée pendant dix ans, et qui a coûté plus de 21 millions de francs à la Hollande;

Elle ignore enfin que c'est à la Conférence de Londres, si décriée dans le principe de la révolution, que nous devons les avantages exceptionnels du traité de paix de 1839.

On se demandera sans doute comment le coup de main organisé et dirigé par des émissaires français, dans la nuit du 25 au 26 août, a pu avoir pour conséquence une révolution à laquelle personne ne songeait en Belgique. La réponse est bien simple : c'est le roi lui-même qui, par son attaque de Bruxelles et dans les circonstances où il l'a opérée, a provoqué cette révolution. Il suffit, pour l'établir, de citer un fait sur lequel nous reviendrons plus tard.

Le prince d'Orange était arrivé à Bruxelles le 1er septembre. Il avait nommé une commission chargée de lui indiquer les mesures propres à ramener le calme et la confiance, et cette commission avait été unanimement d'avis que le seul moyen d'y parvenir était de séparer les deux parties du royaume sous le rapport législatif, administratif et financier, comme la Suède et la Norwége, et de ne conserver d'autre lien entre elles que celui de la dynastie régnante. Quelques membres des états généraux, présents à Bruxelles et mandés au palais, avaient exprimé la même opinion, partagée également par l'état-major d'une garde bourgeoise qui s'était formée le 26 août; et le pays entier avait accueilli avec enthousiasme cette idée d'une séparation législative, administrative et financière, qui devait combler tous nos voux, comme le disait un journal de l'opposition. Que fit cependant le roi? Il se borna à nous faire connaitre, par une proclamation du 5 septembre, qu'il inviterait les états généraux, convoqués pour le 13 en session extraordinaire, à examiner si les maux dont gémissait la patrie tenaient à quelque vice dans les institutions nationales, et, principalement, si les relations établies par les traités et la loi fondamentale entre les deux grandes divisions du royaume devaient, dans l'intérêt commun, changer de forme et de nature; et, après nous avoir engagés par cette proclamation « à attendre avec calme et confiance la solu« tion des graves questions soulevées par les circon

stances, » il fit attaquer Bruxelles par ses troupes le 23 septembre, avant que les états généraux, assemblés depuis dix jours, eussent été mis à même de s'occuper de ces graves questions. Dès ce moment, la révolution était faite, et la population entière disposée à la soutenir. Car le roi, malgré la tardive réparation des griefs que nous avions contre lui, n'en avait pas moins violenté pendant quinze ans toutes les classes de la société. Il en était résulté une désaffection générale qui n'a pas été étrangère au succès de la révolution, et qui ne peut s'expliquer que par ces griefs. Il importe donc de les résumer en premier lieu, d'autant plus que cet examen nous permettra de faire connaître historiquement les libertés constitutionnelles que nous possédons aujourd'hui.

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