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» que la plupart méme des saints ne parviennent » jamais en cette vie au pur amour ».

*

Bossuet étoit assurément fondé à dire, dès le premier moment où le livre des Maximes des saints parut, «<< que dans un temps où le faux mys»tique faisoit tant de mal, il ne falloit écrire que » pour le condamner, et abandonner le vrai mystique à Dieu; que le vrai mystique est si rare » et si peu nécessaire, et que le faux est şi com» mun et si dangereux, qu'on ne pouvoit trop s'y » opposer ».

La doctrine des articles d'Issy tendoit à incul quer fortement la nécessité de se conformer dans tous les états quelconques aux commandemens de l'Eglise sur les pratiques et les œuvres du christianisme; et cependant, contre l'intention de Fénélon lui-même, et contre les exemples qu'il n'a cessé de donner dans les détails de sa vie publique et privée, le systême de son livre, en exaltant la perfection de l'Oraison contemplative, tendoit indirectement à affoiblir le mérite et la nécessité des œuvres et des pratiques de la religion.

En vain Fénélon s'étoit persuadé qu'il ne faisoit que marcher sur les traces de S. François de Sales, de Ste Thérèse et d'un grand nombre de pieux auteurs approuvés dans l'Eglise, l'évêque de Chartres

* Ordon- lui avoit répondu d'avance «* que si l'on trouve

*Lettre de Bossuet à l'é

vêque de

Chartres, du
18 février
1697. Ma- »
nuscrits.

» dans des auteurs approuvés des expressions nance de l'évêque de >> dont les nouveaux mystiques faisoient un abus Chartres, du » si manifeste, leurs sentimens et le fond de leur 21 novembre 1695. >> doctrine étoient infiniment opposés dans les » points les plus essentiels; que ces expressions, empruntées par la fausse piété pour imiter la » véritable, étoient des termes innocens dans ces >> pieux écrivains, dont ils ont usé rarement, et » qui sont comme échappés de leur plume, quoiqu'ils aient écrit dans un temps non suspect; » mais que ces termes devenoient criminels, lors» qu'on les recherchoit avec affectation, nonob»stant l'abus qu'on en avoit fait si récemment ».

»

Plusieurs personnes censurèrent aussi dans le livre des Maximes des saints ce qui n'y étoit pas, comme ce qui y étoit. On reprochoit à l'auteur le silence qu'il avoit gardé sur la condamnation des Quiétistes modernes, en rendant compte dans son avertissement des opinions des différens auteurs qui, de siècle en siècle, ont abusé de la contemplation, et ce silence paroissoit une affectation dans un temps où la condamnation de Molinos étoit encore si récente et avoit fait tant d'éclat.

Enfin tous les sentimens paroissoient se réunir sur un point. On s'étonnoit, on s'affligeoit, on blâmoit Fénélon, ou du moins on le plaignoit de

s'être cru, obligé de faire connoître ses sentimens sous une forme plus propre à confirmer, qu'à dissiper tous les soupçons.

Tandis que l'ouvrage de Bossuet et celui de Fénélon étoient ainsi en présence du public, leurs auteurs sembloient éviter encore de se placer dans une opposition déclarée.

de Fénélon à

Quoique l'opinion et le plan de Bossuet fussent déjà arrêtés, il s'étoit encore borné à annoncer à *Réponse Fénélon «<* qu'il lui donneroit en secret ses rela Relationdu » marques sur son livre comme à son intime ami ». Quiétisme. Mais ces remarques se firent attendre quatre mois et demi. Bossuet eut besoin de ce long intervalle pour fixer les incertitudes de M.me de Maintenon, du cardinal de Noailles et de l'évêque de Chartres, et pour les convaincre de la nécessité de faire prononcer une condamnation solennelle des erreurs de Fénélon.

-y

me

Quoique M. de Maintenon, le cardinal de Noailles et l'évêque de Chartres fussent sincèrement affligés de l'éclat fâcheux que le livre des Maximes des saints avoit produit dans le public, ils ne pouvoient se résoudre à abandonner entièrement Fénélon. Il étoit toujours défendu dans leur cœur par l'opinion de sa vertu et la conviction de la pureté de ses intentions. Dans tous les entretiens qu'il avoit avec eux, il les séduisoit par

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la candeur de son langage et par les explications. plus ou moins spécieuses qu'il donnoit, ou qu'il offroit; et le cardinal de Noailles surtout, toujours ami de la paix, se flattoit d'amener Bossuet à se contenter de ces explications.

Mais Bossuet trouvoit ces explications ou peu sincères, ou insuffisantes.

*

A

Il disoit aux deux prélats: « Je vous rends >> responsables de la division que vous allez >> faire éclater dans l'épiscopat. Prenez le parti » qui vous plaira; pour moi, je vous déclare que » j'éleverai ma voix jusqu'au ciel contre ces er>> reurs que vous ne pouvez plus ignorer. J'en por» terai mes plaintes jusqu'à Rome et par toute la » terre, et il ne sera pas dit que la cause de Dieu » sera ainsi abandonnée. Fussé-je le seul, j'entre

>>

prendrai la chose dans la connoissance que » Dieu me donne du péril des ames, et dans la » confiance où je suis, qu'il ne m'abandonnera >> ni moi, ni son Eglise; mais que la vérité triomphera, et que l'erreur sera confondue. ».

Fénélon ne recevant point les remarques que Bossuet lui avoit promises depuis trois mois, prit le parti, à la fin d'avril 1697, de soumettre son livre au jugement du Pape; mais il ne fit cette démarche qu'après avoir obtenu l'agrément du Roi, et après avoir mis sous les yeux de ce prince

* Mts. de

Ledicu.

la minute de la lettre qu'il se proposoit d'adresser au souverain pontife.

C

Bossuet fit valoir cette démarche comme un nouveau motif qui devoit obliger le cardinal de Noailles et l'évêque de Chartres à se déclarer hautement contre la doctrine de l'archevêque de Cambrai. Il avoit déjà établi à l'archevêché des conférences avec ces deux prélats, dans lesquelles il leur exposoit toutes les erreurs du livre des Maximes des saints (1). Mais ce ne fut pas sans une peine extrême qu'ils consentirent enfin à se déclarer.

Louis XIV lui-même, dont l'esprit étoit toujours si juste, et le caractère si modéré, sembloit se refuser à l'éclat que l'on vouloit donner à cette controverse.

« Après la publication du livre des Maximes » des saints», écrit l'abbé Ledieu, qui ne fait que répéter ce qu'il tenoit de Bossuet lui-même, << quelque bruit qui s'élevât contre cette nouvelle » doctrine, le Roi demeura incertain et irrésolu » sur le parti qu'il avoit à prendre, et ce fut

1

(1) « Ces conférencés avoient lieu à l'archevêché trois ou qua >> tre fois par semaine, depuis trois heures jusqu'à six, en pré» sence de M. de Paris, de M. de Chartres, de M. de Meaux, » de M. Beaufort, de M. Pirot; elles durèrent plus de deux » mois ». Mts. de Ledicu.

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