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projet des canons proposés à INNOCENT XII étoit au moins inutile dans les circonstances, et qu'ils donneroient lieu à l'archevêque de Cambrai de prétendre que sa doctrine avoit été jugée exempte de censure. C'est ce que l'abbé Phelipeaux a démontré avec évidence dans un court mémoire, qui est un chef-d'œuvre de dialectique.

Il n'est pas moins certain qu'INNOCENT XII n'avoit adopté ce projet de canons, que dans la vue d'épargner à un archevêque dont il respectoit les vertus et dont il admiroit la religieuse docilité, l'humiliation d'une censure éclatante. Mais ce pontife tenoit si peu à ce projet de canons, qu'il l'avoit abandonné sans résistance dès le premier moment où on lui en avoit fait sentir les inconvéniens, et avant même d'avoir reçu le mémoire dé Louis XIV.

Mais en supposant qu'INNOCENT XII se fût mépris dans ses intentions paternelles pour Fénélon, cette respectable illusion pouvoit-elle mériter qu'un Roi catholique et le plus catholique de tous les rois, que Louis XIV adressât à un pontife dont la France avoit toujours eu à se louer, ces expressions si déplacées : « Que si Sa » Sainteté prolongeoit cette affaire par des mé»nagemens qu'il ne comprenoit pas, il sauroit ce » qu'il auroit à faire, et qu'il espéroit que le Pape

» ne voudroit pas le réduire à de si fâcheuses

» extrémités ».

Il est vrai que les principes si connus de Bossuet, son zèle si éprouvé pour l'Eglise, que sa vie toute entière dépose contre les interprétations odieuses que l'on prétendroit donner à des expressions échappées dans un moment d'inquiétude ou d'irritation.

Mais il en résulte au moins une grande leçon qui ne doit pas être perdue pour notre instruction.

Si deux hommes tels que Bossuet et Fénélon, animés de l'amour le plus sincère pour la religion, ornés de tous les dons du génie et de toutes les vertus qui honorent l'humanité, profondément versés, quoiqu'à un degré inégal, dans les matières qui faisoient le sujet de leurs controverses; si deux hommes qui n'avoient plus rien à demander à la fortune et à la gloire, et que le consentement de toute l'Europe plaçoit à la tête de la première Eglise de la chrétienté, n'ont pas su s'arrêter aux justes bornes que leur prescrivoit la dignité de leur caractère et de leur ministère, comment ne pas s'étonner de l'ardeur indiscrète avec laquelle on s'engage trop souvent dans des discussions, où il est si rare de ne porter que le désir sincère et modeste de s'éclairer? Mais cette leçon, comme tant d'autres, restera

probablement inutile aux générations qui se succéderont sur cette terre, que Dieu a abandonnée aux vaines disputes des hommes.

Cependant le Pape avoit déjà prononcé son jugement, lorsque le mémoire de Louis XIV arriva à Rome. Innocent XII, par un bref du 12 mars 1699, condamna le livre de l'Explication des maximes des saints avec vingt-trois propositions, qui en étoient extraites, sous les qualifications énoncées dans le bref.

XIX.

Les manuscrits de l'abbé Ledieu vont nous faire connoître les événemens particuliers qui suile livre des virent cette condamnation (1).

Le Pape condamne

Maximes des saints.

» Le courrier du cardinal de Bouillon, chargé » de la bulle du Pape pour le Roi, arriva à Ver» sailles le 22 mars avant midi. La nouvelle en » vint le même jour à Paris, où étoit M. de Meaux; » le courrier que son neveu lui avoit dépêché, >> n'arriva que dans la nuit entre une et deux heu» res. M. de Meaux avant de se coucher sur les » onze heures avoit défendu qu'on le réveillât

.

(i) Bossuet étoit encore occupé à répondre au dernier écrit de Fénélon. « Cette réponse devoit porter pour titre : Réflexions, » dernier éclaircissement sur la Réponse de M. l'archevêque de » Cambrai aux Remarques de M. l'évêque de Meaux. Mais cette » pièce est restée manuscrite, parce que la nouvelle du juge» ment arriva au moment où M. de Meaux alloit la publier ». Mts. de Ledieu.

» dans le cas où le courrier arriveroit dans la >> nuit. Cette espèce d'indifférence dans un mo» ment où il étoit assez naturel qu'il eût de » l'empressement à connoître tous les détails et >> toutes les circonstances d'un jugement si vive»ment sollicité, et si long-temps attendu, prouve »sa confiance et sa tranquillité. On lui remit les » lettres de son neveu à son réveil, à huit heures » du matin; M. de Meaux les fit passer à l'archevêque de Paris, et resta renfermé chez lui sans » même se montrer en public.

>>

»

» Au moment où le Roi annonça le jugement » du Pape, le duc de la Rochefoucauld, qui se >> trouvoit présent à cette déclaration, dit qu'il pouvoit assurer Sa Majesté que M. l'archevêque » de Cambrai n'hésiteroit pas à se soumettre à » la décision du saint Siége. Il étoit singulière» ment attaché à ce prélat; et c'étoit annoncer » hautement qu'il l'estimoit autant qu'il l'aimoit.

» M. de Cambrai fut instruit de l'arrivée du » bref par une simple lettre de Paris (1), le 25 » mars avant midi, au moment où il se disposoit » à prêcher le mystère de l'Annonciation. Il prê>> cha en effet sur ce texte, fiat voluntas tua, et

(1) Ce fut le comte de Fénélon, son frère, qui vint en poste de Paris lui porter la première nouvelle du jugement et une copie du bref du Pape.

>> tourna tout son discours en général sur la » soumission à la Providence divine et aux ordres » des supérieurs, sans entrer dans aucun détail. » Mais en même temps il écrivit à ses amis de » Paris et de la Cour, qu'il se soumettroit sans » réserve, et qu'il alloit travailler à son mande»ment. Ce mandement parut le 9 avril en latin » et en français séparément. Mais nous ne re» çûmes de Cambrai qu'un seul exemplaire latin, » qu'un ami de M. de Meaux lui fit passer.

>>

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Cependant M. de Meaux parut à Versailles » le 1. avril, et y resta les jours suivans. Dès » que le Roi l'aperçut à son lever le jeudi 2 avril, » il le fit entrer dans son cabinet, et concerta » avec lui, tout ce qu'il y avoit à faire pour l'exé» cution et l'acceptation du bref du Pape (1).

(1) Presque tous ceux qui ont écrit sur l'affaire du Quiétisme, rapportent, que lorsque la condamnation de l'archevêque de Cambrai fut prononcée, Louis XIV dit à Bossuet : « Qu'auriez» vous fait, si j'avois pris le parti de M. de Cambrai ? et que Bos>> suet répondit: Sire, j'aurois crié vingt fois plus haut : quand

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» on défend la vérité, on est assuré d'avoir tôt ou tard la vic»toire ». Il est surprenant que l'abbé Ledieu, qui entre, comme on le voit, dans les plus petits détails sur cette affaire, d'après tout ce qu'il en avoit entendu dire à Bossuet lui-même, ne parle pas d'une anecdote aussi remarquable et aussi honorable pour Bossuet. Bossuet, dans sa correspondance avec son neveu, où il montre toute la satisfaction que lui témoigna Louis XIV, garde le même silence. M.me de Maintenon, qui ne laissoit rien ignorer

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