Page images
PDF
EPUB

nés

Vaiffeaux de toutes les Nations; ils ne different que dans des chofes peu effentielles, où chacun peut faire faire ce qu'il trouve le plus commode. Par rapport à la forme, on voit que tous les Vaisseaux ont leur plus grande largeur un peu en avant du milieu ; qu'ils font plus taillés de l'arriere que de l'avant ; que ceux qui font destinés à la charge, font plus pleins dans les fonds, & que ceux qui font destila marche, pour y font plus taillés; que l'étambot a de la quête, & l'étrave de l'élancement; qu'ils ont plus de tirant-d'eau de l'arriere que de l'avant, &c. Quant au gréement, la plupart des Bâtimens ont trois mâts, d'autres deux, & quelques-uns, un feul; ce qui dépend de leur grandeur. Ces mâts ont à peu-près, par rapport aux Vaiffeaux & à la maniere de les gréer, les mêmes proportions, & font placés de même. Ils font auffi généralement gréés de la même façon, excepté qu'ils peuvent avoir plus ou moins de voilure, fuivant l'idée de l'Armateur. Tous les Vaiffeaux ont leur centre de gravité un peu de l'avant du milieu, & le centre de gravité de la voilure toujours en avant du centre de gravité du Vaiffeau.

C'eft de cette façon que font faits tous les Bâtimens qui doivent naviguer fur les grandes mers; & comme on n'y est arrivé qu'après des effais, des expériences infinies, & des changemens opérés en conféquence, on ne doit pas en dépaffer les bornes.

Mais les proportions des Vaisseaux ainsi renfermées dans de certaines limites, offrent encore, quant à leurs formes, tant de variations, qu'il s'enfuit un nombre infini de qualités, plus ou moins bonnes, plus ou moins mauvaises.

Il exifte des Vaiffeaux qui poffedent toutes les qualités que l'on peut raisonnablement exiger, & il y en a d'autres qui, quoique dans les bornes dont on vient de faire mention, ont cependant toutes fortes de défauts.

Dans la Construction des Vaiffeaux, communément on fait des effais à diverfes reprises pour en améliorer la forme, chacun d'après fa propre expérience; ainfi, quand on a conftruit un Vaiffeau, qu'il a été éprouvé, & qu'on lui a trouvé telle ou telle mauvaise qualité, on croit pouvoir, pour un autre, remédier à ce défaut : mais il arrive prefque toujours que le résultat a été dans un nouveau Vaifseau, qu'il a contracté un vice auffi effentiel, & même souvent qu'on a augmenté dans un plus grand dégré celui qu'on a voulu corriger. Même on s'eft quelquefois trouvé incertain fi ce défaut provient de la forme du Vaisseau ou de quelques autres circonstances.

On voit, comme cela, que c'est un hasard de bâtir un Vaiffeau avec de plus ou moins bonnes qualités, & qu'il s'enfuit que tant qu'on n'aura pas une bonne théorie fur la conftruction, qu'on n'aura par devers foi que de fimples expériences & effais, elle n'acquerra pas une plus grande perfection,& elle demeurera, tout au plus, au même point que celle de ce tems-ci.

Il devient donc effentiel de découvrir quelles font les connoiffances qui peuvent conduire à cette perfection.

Voyant que des Vaiffeaux, dans les bornes ci-deffus mentionnées, font, comme nous le venons de dire, très-différens dans leurs qualités (ce qui arrive même à des Bâtimens de formes femblables), ou qu'avec un petit change

ment dans la forme, il acquiert une qualité tout-a-fait contraire à celle qu'on s'étoit proposé de lui donner, on doit conclure que cela provient de quelques raisons phy-fiques, & que l'art de conftruire des Vaiffeaux ne pourra parvenir à une plus grande perfection que d'après une théorie qui mettra ces raifons en évidence.

Dans tous les Arts & Sciences, il y a une théorie cachée qu'il est d'autant plus ou d'autant moins difficile de rencontrer, que cet Art ou cette Science dépend plus ou moins de causes physiques.

Archimede même a fait des recherches fur la théorie de l'action des rames, & beaucoup d'autres après lui, cependant on ne peut pas dire encore qu'elle foit fort fatisfaifante. Cette recherche rencontrant tant de difficultés, quelles ne doivent donc pas être celles de la théorie du Navire où tant de circonftances différentes font raffemblées !

Il est vrai qu'on se sert fort avantageusement de la rame pour nager, du canon pour tirer; on emploie de même un nombre infini de machines, fans regarder comme d'une nécessité absolue d'en approfondir la théorie. On voit combien peu ces machines peuvent être perfectionnées par fon fecours. Il feroit peut-être question de quelques pouces de plus ou moins fur la longueur de la rame; d'un vingtieme de moins de matiere pour un canon de même force. Ainfi la théorie pour ces objets n'est pas auffi néceffaire que pour les Vaiffeaux.

On a à craindre, pour les Navires, une infinité de mauvaises qualités de très-grande conféquence auxquelles on n'eft pas certain de pouvoir les fouftraire fans en connoître la théorie. La Conftruction des Vaiffeaux & leur

armement entraînent dans une trop grande dépenfe pour ne pas faire en forte de fe raffurer d'avance fur leur qualité & la bonté de leur fervice. La théorie qui démontre les causes de ces différentes qualités, qui fait voir fi les défauts qu'il s'y rencontrent proviennent de leur forme ou de quelqu'autre sujet, eft donc très-importante. Mais le fondement de cette théorie, c'est à la pratique & à l'expérience de le donner. On peut par conféquent encore conclure que la fcience de conftruire les Vaifleaux ne peut jamais être portée au dernier dégré de perfection, & qu'on ne peut leur donner toutes les qualités poffibles fans la réunion des connoiffances théoriques & pratiques.

De pofféder cette théorie dans toute fon étendue, cela paroît furpafler les forces de l'efprit humain ; on eft donc obligé de fe contenter d'une partie de cette Science vaste; c'est-à-dire, d'en savoir affez pour donner aux Vaiffeaux les qualités principales, que j'eftime être:

1o. Qu'un Bâtiment, avec un certain tirant-d'eau, puiffe contenir & porter une charge déterminée.

2o. Qu'il ait une ftabilité fuffifante & auffi déterminée. 3°. Qu'il fe comporte bien à la mer, de façon que les mouvemens de roulis & de tangages n'en foient pas trop vifs. 4°. Qu'il marche bien vent-arriere comme au plus près, & qu'il gagne dans le vent.

5°. Qu'il ne foit pas trop ardent, & cependant qu'il vire facilement de bord.

Dans toutes ces qualités, il y en a dont les causes fe contrarient directement; il s'agit de trouver au moyen de la théorie & de la pratique, un milieu entre ces contra

>

[ocr errors][ocr errors][ocr errors]

dictions qui produife un maximum pour l'objet qu'on fe propofe.

C'est le fujet de ce petit traité. Si j'ai réussi, c'est ce qu'on verra par la lecture de l'Ouvrage. On y trouvera des choses, tant de théorie que de pratique, qu'on chercheroit vainement ailleurs, & qui pourront mériter l'attention des perfonnes qui veulent s'appliquer à cette Science: on y reconnoîtra d'ailleurs que fes principes font de nature à fe pouvoir démontrer, quoiqu'elle foit une des plus difficiles.

Au furplus on ne peut diffimuler qu'elle a un grand défagrément, en quoi elle differe des autres Sciences: c'est que, quand même on auroit fuivi la théorie avec la plus grande exactitude, & qu'on auroit, d'après fes regles exécuté avec le plus grand foin *, le Constructeur peut

Ce foin, dans l'exécution, eft de la plus grande importance, & on ne peut être trop vigilant pour ne pas fortir de fes projets de conftruction; le concours de plufieurs écarts, chacun peu confidérable en lui-même, peut être caufe que l'on faffe de mauvais Bâtimens fur de bons plans. Il peut arriver que le Vaiffeau fe trouve avoir un échantillon différent de celui qu'on avoit arrêté; les Charpentiers, en travaillant leurs pieces, laiffent toujours plus de bois que moins ; ils jugent que cet excédent fera jetté bas dans le paré mais fi la bâtiffe fe trouve plus uniforme qu'ils ne l'avoient penfé, il refte trop de bois fur le tour, & cela augmente la pefanteur de coque.

Il peut naître, parmi les perfonnes qui font conftruire, des idées après coup auxquelles il eft dangereux de fe rendre on voudra, par exemple, faire boifer en plein bois les hauts d'un Vaiffeau de guerre ou Corfaire pour leur donner plus de réfistance au boulet; il faut que la forme des fonds puiffe permettre ce furcroît de poids auffi défavantageufement placé. Le Conftructeur qui n'a pas été prévenu à l'avance, doit le refufer à une pareille propofition; ou, en molliffant fur ce point, il pourra donner à fon Vaiffeau un défaut de ftabilité & de déplacement: le défaut de déplacement augmentera encore celui de ftabilité, fi, pour conferver de la batterie, on embarque moins de left, tandis que le furcroît de poids, dans les hauts, exigeroit qu'on en prît davantage.

« PreviousContinue »