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pole. Les exportations de la France en Cochinchine s'élèvent précisément à la même somme de 8 millions, en sorte que le gouvernement aurait encouragé tout autant les industries d'exportation en Jeur achetant pour 8 millions de leurs produits et en jetant ces produits à la mer ou en les entassant sur un autodafé, comme la chose se pratiquait au beau temps du blocus continental; il aurait économisé, de plus, les frais de la conquête.

Si l'on faisait le même calcul pour l'ensemble de nos possessions coloniales, on trouverait que les 225 millions de produits que nous leur fournissons annuellement et qui ne forment guère que 1/15° de notre exportation totale ne représentent pas même l'intérêt du capital dépensé pour les conquérir et les administrer. Ajoutons que ce capital d'établissement et d'administration figure pour sa part dans le gros chapitre de la dette, et que les impôts nécessaires pour en servir les intérêts pèsent sur toutes les branches de la production et affaiblissent certainement de plus d'un quinzième la puissance d'exportation de notre industrie. La colonisation d'Etat n'augmente pas nos débouchés, elle les diminue !

Avec le militarisme et le protectionnisme métropolitain et colonial nous voyons se développer le fonctionnarisme. L'Etat avec ses annexes, le département et la commune, ne possède pas aujourd'hui moins d'un million de fonctionnaires et d'employés de toutes sortes et de tous grades, qui gèrent et administrent son budget de 4 milliards. Jusqu'à présent, grâce à la stabilité relative des fonctions publiques, l'administration française a joui d'une réputation particulière d'honnêteté; mais l'ingérence de la politique dans l'administration et l'abus des influences électorales et parlementaires agissent visiblement pour abaisser la qualité du personnel gouvernemental et administratif, et rendre sa situation précaire. Des scandales récents attestent que nous pourrions bien avoir à redouter une invasion plus dangereuse que celle des blés d'Amérique : l'invasion des mæurs américaines.

L'augmentation croissante des charges publiques à laquelle se joint la perturbation que la réaction protectionniste apporte dans tous les débouchés, en rendant l'existence de la multitude plus dure et plus précaire, contribue naturellement à favoriser les progrès du socialisme. Ces progrès sont particulièrement sensibles en Allemagne, en dépit des lois d'exception qui ont été édictées contre les socialistes; on en a eu la preuve manifeste dans l'accroissement considérable du nombre des voix qu'ont obtenues leurs candidats aux dernières élections du Reichstag. On peut trouver anssi un indice de l'extension du mouvement socialiste dans la multiplication des congrès ouvriers : on en a compté au moins une douzaine en Angleterre, en France, en Algérie, en Suisse, en Italie, aux Etats-Unis. Ces congrès ne nous ont rien appris de nouveau: sous le rapport des doctrines, si doctrines il y a, le socialisme demeure stationnaire. Au fond, tout le socialisme se résout dans la substitution de l'Etat ouvrier à l'Etat bourgeois et il est contenu dans cette formule médiocrement scientifique : Ote-toi de là que je m'y mette ! Cette substitution devra-t-elle être opérée par des moyens pacifiques et légaux ou par des moyens révolutionnaires, telle est la question essentielle sur laquelle les différentes sectes collectivistes, possibilistes, blanquistes, anarchistes, sont partagées. Les possibilistes français et les socialistes allemands veulent s'en tenir aux moyens pacifiques, et ces derniers ont déclaré même au Congrès de Bruggen que « la force est aussi bien un facteur réactionnaire qu'un facteur révolutionnaire » et de plus « qu'elle a été plus souvent le premier que le second. » Les blanquistes et les anarchistes, sans oublier les nihilistes, n'ont de confiance que dans les moyens révolutionnaires. Tout en félicitant les possibilistes et les socialistes allemands de leur humeur pacifique, nous ne pouvons nous empêcher cependant de constater que les procédés des blanquistes et des anarchistes sont visiblement mieux adaptés aux fins du socialisme. A moins de s'imaginer naïvement que la bourgeoisie se laissera exproprier et dépouiller sans résistance et même avec satisfaction, comme dans la scène célèbre du « guillotiné par persuasion », nous ne voyons pas comment les moyens pacifiques auraient la vertu de lui enlever la possession de l'Etat. Le faux a sa logique comme le vrai. Si nous n'avons rien de nouveau à signaler dans les théories du socialisme, en revanche nous pouvons signaler, dans sa pratique, une tendance manifeste au protectionnisme. En voyant les propriétaires et les chefs d'industrie s'ameuter contre la concurrence étrangère et réclamer pour leurs produits le monopole du marché national, en vue de protéger leurs rentes et leurs profits, les ouvriers ont fini par se demander pourquoi on ne protègerait pas aussi leurs salaires, soit en établissant une taxe sur les ouvriers étrangers qui viennent leur faire une concurrence au rabais, ou en interdisant à ces intrus l'accès de certains travaux et de certaines professions, comme la chose se pratique déjà pour les médecins, les avocats et les professeurs de l'enseignement public. Leur travail n'est-il point, après tout aussi national que celui des chefs d'industrie et des propriétaires, sans parler des médecins, des avocats et des professeurs ? Le Congrès d'Alger a émis un væu dans ce sens, une proposition a été déposée à la Chambre des députés pour l'établissement d'une taxe sur les

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ouvriers étrangers et l'administration, prenant les devants, a décidé, notamment à Paris et à Marseille, que ces « voleurs du travail national » comme les nomme fraternellement M. Jules Guesde, ne seraient plus admis que dans la proportion d'un dixième à participer aux travaux publics. Ce n'est encore qu'un premier pas, mais il est clair qu'on ne s'arrêtera point en si beau chemin et que la prohibition des ouvriers étrangers sera le complément logique et le couronnement humanitaire de l'édifice de la protection. Nous voudrions pouvoir signaler en revanche, comme un progrès, l'établissement d'une bourse du travail à Paris. Nos lecteurs connaissent l'intérêt paternel que nous portons à cette institution ; malheureusement, la bourse du travail, telle qu'elle a été organisée par les socialistes des chambres syndicales, avec la subvention du Conseil municipal, ne servira guère, selon toute apparence, qu'à créer des places de « fonctionnaires placiers. »

Le socialisme ne s'épanouit pas seulement dans les congrès, les réunions publiques et les conseils municipaux, il pénètre dans les parlements et il trouve dans les gouvernements des auxiliaires sympathiques. Aux différentes variétés du socialisme collectiviste et anarchiste est venu se joindre le socialisme d'Etat, et ce cadet de la famille, tout en s'efforçant de supprimer ses aînés, leur emprunte, d'une façon peu délicate, leurs doctrines et leurs procédés.

Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine ?

Le parlement anglais, par exemple, n'a-t-il pas visiblement emprunté au socialisme les dispositions du nouveau land bill qui accorde aux tribunaux le droit de réduire suivant leur bon plaisir la rente des propriétaires ? En vertu de ce bill socialiste, les fermages viennent d'être diminués de près de 50 0/0. Cela s'appelle, en bon français, une confiscation, et nous ne croyons pas que cela s'appelle autrement en anglais. Quand les socialistes voudront procéder à la « nationalisation du sol » en Irlande et même en Angleterre, n'est-ce pas un précédent qu'ils pourront invoquer à bon droit ?

Au milieu de ce débordement de fausses doctrines et de pratiques véreuses, nous nous plaisons à signaler la résistance victorieuse que les électeurs suédois ont opposée à l'établissement des droits sur les denrées alimentaires. La Chambre des députés ayant été dissoute sur cette question, les électeurs ont élu 139 libre-échangistes contre 81 protectionnistes. Nous leur en faisons notre sincère compliment. Félicitons aussi la Chambre de commerce de Verviers de ne s'être pas laissé emporter par la réaction protectionniste, et d'avoir renouvelé résolument son veu annuel en faveur de la suppression des douanes.

Nous pouvons enfin porter au maigre chapitre de notre actif de progrès économiques la constitution d'une«union internationale pour la protection des @uvres littéraires et artistiques » et le vote du peuple suisse, consulté par la voie du referendum, en faveur de l'extension du principe de la propriété aux inventions et aux modèles et dessins de fabrique. Joignons y une consultation du conseil de l'amirauté chinoise, concluant à l'établissement de chemins de fer en Chine « comme une protection pour les frontières et un stimulant pour le commerce des peuples », et nous aurons clos la trop courte liste de nos victoires et conquêtes.

Nous avons perdu cette année un des plus vaillants champions de la cause de la liberté commerciale, notre éloquent et aimable ami Raoul Duval; A. Batbie, l'ancien et distingué professeur d'économie politique à la faculté de droit, que la politique avait malheureureusement enlevé à la science; Arthur Mangin, le spirituel et savant collaborateur de l'Economiste français auquel il rendait compte des séances de la Société d'économie politique, et notre laborieux et regretté collaborateur Frout de Fontpertuis.

G. DE M.

LE MARCHÉ FINANCIER EN 1887

Si le fléau de la presse officieuse allemande et autrichienne venait à disparaître, si ces journalistes, affamés de nouvelles à sensation, cessaient de pratiquer la grande politique européenne, il y aurait lieu d'espérer une reprise des affaires dans l'année qui commence. Le terrain se trouve déblayé sur beaucoup de points ; les symptômes qui indiquent la possibilité d'une amélioration s'accumulent. Malheureusement les nécessités de la grande politique ont arrêté à maintes reprises l'essor économique, commercial, financier en 1887. Dans un intérêt électoral, le public a été terrorisé au commencement de l'année ; on a brandi le spectre de l'agression française afin d'arracher des votes aux électeurs du Reichstag, et ceux-ci en ont été récompensés par un surcroit de charges fiscales et militaires, par une augmentation des impôts indirects, de droits d'entrée sur les articles essentiels de l'alimentation, sur le seigle qui sert à faire le pain du pauvre. Après quelques mois de répit, les officieux berlinois sont montés à l'assaut du crédit de la Russie, que l'intervention de la Seehandlung avait contribué à consolider en 1884. Le mois de décembre enfin a vu s'élever un terrible fracas, destiné à secouer la paresse de l'Autriche, trop pauvre et trop lente à engloutir des millions dans des armements stériles, à faire passer une nouvelle loi militaire, enfin à montrer le mécontentement inspiré par la réserve et le refroidissement de la politique russe. Tandis que les bourses perdaient la tête, les diplomates et les gens bien informés ont conservé leur sang-froid et n'ont pas cru à l'imminence d'un conflit européen. Effrayer les rentiers est devenu un moyen de gouvernement ; la manœuvre a été couronnée de succès, mais au détriment de la prospérité publique. En même temps on s'est enfoncé davantage dans le protectionnisme. En dépit de tout cela, il y a un retour d'animation : les recettes des chemins de fer sont meilleures dans presque tous les pays. Sur les réseaux français, il y a une augmentation pour l'année 1887, de 22 millions de francs ; en Allemagne, en Autriche on constate le même phénomène. Pour l'ensemble du réseau russe, pendant les neuf premiers mois, l'accroissement est de neuf pour cent. Aux Etats-Unis, il y a, pour 73 lignes, une augmentation de recettes de 13 0/0.

Dans le mouvement du commerce extérieur, nous observons éga

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