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DES

ÉCONOMISTES

L’ANNÉE 1887

Militarisme et protectionnisme, telle est la devise caractéristique de l'année qui vient de s'écouler; plus que jamais, l'Europe est un vaste camp où des millions d'hommes, enlevés malgré eux aux travaux de la production, se tiennent sur le qui-vive, comme si les hordes barbares d'un Attila ou d'un Tamerlan sortaient de nouveau des steppes de l'Asie centrale pour piller et ravager le monde civilisé. Les hordes barbares ont cessé d'être redoutables et le foyer de leurs invasions a été, cette année même, rattaché à l'Europe par le chemin de fer transcaspien; mais la race des Attila et des Tamerlan n'a point disparu : les descendants de ces grands destructeurs d'hommes et de ces illustres pillards se sont civilisés et européanisés à leur manière et ils dirigent la politique des Puissances en suivant les traditions de leurs ancêtres. La paix du monde est à la merci de leur fantaisie ou de ce qu'il leur plaît de considérer comme leur intérêt: du jour au lendemain, un signal parti de Berlin, de Vienne ou de Saint-Pétersbourg peut plonger l'Europe au milieu des horreurs de la guerre. Et ce qu'il y a de singulier, c'est que cet état de choses paraisse normal ; c'est que les 330 millions d'hommes qui peuplent l'Europe, et parmi lesquels 300 millions pour le moins redoutent la guerre comme le pire des fléaux, supportent cet effroyable risque, et laissent mener leurs enfants comme des moutons à la boucherie. Que l'on nous parle encore après cela du fatalisme des musulmans ! Il n'approche pas du nôtre.

Commencée par une panique, causée par des discours belliqueux de M. de Bismarck et la dissolution du parlement allemand, qui ont fait subir à notre 3 0/0 en trois semaines une baisse de 8 fr. (cours du 15 décembre: 83,92, du 3 février : 75,75) l'année s'est terminée par une autre panique provoquée par des bruits de guerre entre la Rus

sie et l'Autriche. Dans toute l'Europe, on a renforcé plus que jamais les armements, développé et perfectionné le matériel de guerre, et augmenté les dépenses avec les armements. Comme d'habitude, les ressources ordinaires de l'impôt n'y ont pu suffire, il a fallu recourir aux ressources extraordinaires de l'emprunt. On a constaté

que,

depuis 1870, les différents Etats de l'Europe ont emprunté en moyenne 2 1/2 milliards chaque année et augmenté de 125 millions les intérêts de leurs dettes. Le rendement des impôts ne suffisant point pour assurer le service de ces intérêts croissants, ils ont dû se procurer un supplément régulier de ressources. Ces ressources, ils les ont demandées, pour une part, aux conversions de rentes, et, pour une autre part, à la création de nouveaux impôts ou à l'augmentation des anciens. La France, l'Allemagne, la Suisse, Portugal, le Danemark ont fait cette année, des conversions de rentes. On connait notre opinion sur ces opérations plus financières qu'économiques. C'est une manière comme une autre de manger son crédit en herbe. On réduit l'intérêt de ses dettes aux dépens des rentiers, mais ceux-ci ne manquent pas de se rembourser avec usure de la perte qu'ils ont subie lorsque l'Etat redevient de convertisseur emprunteur. On lui fait payer alors sur les conversions futures une prime d'assurances qui absorbe et au delà le bénéfice des conversions passées. Quant aux impôts, les financiers, qui connaissent la répugnance naïve des populations pour les impôts directs qu'on voit, se rabattent de préférence sur les impôts indirects qu'on ne voit pas, tels que les droits d'accises et de douanes. L'Allemagne et la France ont élevé de nouveau les droits sur les céréales, le sucre, le bétail, les alcools; la Suisse, naguère un modèle d'économie, a ouvert la porte aux gros budgets en établissant le monopole de l'alcool, sous prétexte d'encourager la tempérance; la Belgique a taxé le bétail, apparemment pour engager ses populations catholiques à agrandir le carême.

Ces aggravations d'impôts ont été déterminées, les unes, par l'accroissement des dépenses du militarisme, les autres, par les exigences non moins croissantes du protectionnisme. Est-il nécessaire d'ajouter que ces deux fléaux ont entre eux des rapports de parenté tout à fait intimes ? Le militarisme, en exhaussant et en multipliant les impôts, provoque l'augmentation des frais de production, et rend, par conséquent, plus laborieuse et pénible la lutte contre la concurrence étrangère. Les agriculteurs et les industriels aux abois ne manquent pas de rendre cette infâme concurrence responsable de leur maux, et ils demandent au gouvernement de les protéger contre ses atteintes destructives, en élevant les droits de douanes. Le gouvernement, qui est en quête de ressources pour

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combler les déficits du militarisme, ne se fait pas trop prier pour céder à leurs instances. L'augmentation des droits devient bientôt générale : chacun ferme son marché, et retrécit d'autant le débouché d'autrui ; mais autrui exécutant la même maneuvre, il en résulte un simple déplacement d'industries, avec les maux accidentels qui accompagnent tout déplacement, et le mal permanent, bien autrement, grave, de l'enchérissement de la production, artificiellement localisée dans des conditions moins économiques. En outre, cette guerre à coups de tarifs réveille et fomente les animosités de peuple à peuple : si l'importation des produits étrangers est considérée comme funeste, s'il est avéré qu'on devient tributaire de l'étranger en lui achetant des denrées alimentaires, des étoffes et des outils, ne doit-on pas être tout naturellement porté à détester la nation qui produit ces articles calamiteux et à laquelle on paie ce tribut honteux ? Les esprits s'échauffent et se montent ; la guerre à coups de tarifs prépare la guerre à coups de canon, et c'est ainsi que le militarisme et le protectionnisme se prêtent une assistance mutuelle et fraternelle.

Sans doute, cet état dangereux et couteux des relations politiques et économiques des nations les plus civilisées (?) de la terre ne saurait durer toujours, mais on ne voit pas encore comment il pourra prendre fin. Une arbitration and peace society s'est fondée à Londres et elle a envoyé à Washington une députation que le sage et libéral président des Etats-Unis, M. Cleveland, a fort bien accueillie; mais ne serait-ce pas se faire une illusion trop forte que de croire à la vertu de l'arbitrage, appuyé sur une simple sanction morale pour imposer la paix à des gouvernements belliqueux et armés jusqu'aux dents ? Autant vaudrait entreprendre de régler par l'emploi de la persuasion les différends des tigres et des ours, des requins et des cachalots. Le seul moyen efficace d'empêcher l'abus de la force, c'est de lui opposer une force supérieure et d'interdire la guerre en se fondant sur les intérêts et les droits de la communauté civilisée, mais c'est une utopie ! Selon toute apparence, le militarisme fournira encore une longue carrière et sa fin ne sera hâtée que par son excès.

Il en sera de même pour le protectionnisme. Aussi longtemps que l'expérience ne nous sera pas venue en aide, nous essayerons vainement de dissiper les illusions des agriculteurs et des industriels sur la vertu de cette panacée, et de les mettre en garde contre les charlatans qui l'exploitent. Il nous faut attendre que l'expérience ait porté ses fruits, et peut-être n'aurons-nous pas longtemps à prendre patience. Déjà on commence à s'apercevoir qu'en matière de tarifs 2 et 2 ne font pas toujours 4, et qu'il ne suffit pas d'augmenter un droit pour le rendre plus productif. Le gouvernement russe, par exemple, qui avait compté sur une plus-value de 30 millions de roubles dans ses recettes douanières, a éprouvé la plus désagréable des surprises en constatant que toutes les aggravations protectionnistes de son tarif n'en avaient élevé le produit que de 93 1/4 millions à 95 millions de 1879 à 1885. D'un autre côté, les chambres de commerce allemandes, échos des grandes industries d'exportation, se plaignent avec amertume de l'accroissement de frais de production que leur impose l'augmentation des droits sur les denrées alimentaires et les matières premières, telles que les fils de coton. Ces industries, qui ont gagné aisément du terrain sur celles des autres nations protectionnistes, ne soutiennent qu'avec un désavantage de plus en plus marqué la concurrence des industries de l'Angleterre libre-échangiste. Que sera-ce lorsque les Etats-Unis, écoutant les conseils judicieux de M. Cleveland, auront renoncé à la politique d'enchérissement pour revenir à celle du bon marché ? Il est fort possible que les protectionnistes américains réussissent encore, cette année, à faire ajourner la réforme du tarif, mais à mesure que les illusions de la protection s'évanouissent, à mesure que les maux qu'elle entraîne après elle, l'encombrement du marché, l'avilissement des salaires et le paupérisme, apparaissent et se multiplient, la réaction se fait dans l'opinion, et plus la réforme sera retardée, plus elle pourrait bien être radicale. Or, le jour où l'agriculture et l'industrie américaines seront débarrassées du boulet de la protection, comment nos producteurs, accablés sous le poids des impôts et des redevances protectionnistes, pourront-ils supporter leur concurrence? Il faudra bien alors que le vieux monde se décide à se débarrasser des charges du militarisme et du protectionnisme sous peine d'être supplanté par le nouveau sur tous les marchés du globe.

A la vérité, les vieilles nations essaient aujourd'hui de se dérober aux dangers de la concurrence en se créant des marchés réservés ; elles étendent leur domaine colonial et elles y appliquent les procédés d'exploitation usités au xvie siècle. C'est ainsi que la France a donné cette année le détestable exemple de fermer aux autres nations le commerce de l'Indo-Chine en soumettant à son tarif géné. ral, dont on connaît le libéralisme, la Cochinchine et les pays protégés du Tonkin, de l'Annam et du Cambodge. Mais les colonies coûtent cher à conquérir et à gouverner. Le compte de la conquête du Tonkin n'est pas fermé, et ce n'est rien exagérer que de l'évaluer à un demi-milliard. En Cochinchine, les frais du gouvernement militaire et civil sont pɔrtés au budget de 1887 pour 33 millions, sur lesquels 8 millions sont à la charge des contribuables de la métro

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