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ce feu eût été plus vif & mieux dirigé , tout le détachement tartare étoit perdu. Un grand tiers seulement resta sur la Place , tandis que

le reste s'étant dégagé peu à peu, arriva par pelotons aux portes de Nankin. Le Général, qui du haut de sa tour avoit vu au moins en partie l'accueil qu'on avoit fait à ses gens, fe contenta de marquer

sa surprise sur ce que des Marins étoient bons Cavaliers, & sçavoient se battre en terre ferme. Tout son chagrin fe réduisit à ce peu de paroles : en quoi on peut dire qu'il fut louable, puisqu'après tout le détachement tartare avoit fait fon devoir.

Il est évident que ce petit échec n'annonçoit rien de bon aux Mancheoux : mais telle est la fatalité des événemens, ce fut cet avantage même des Corsaires qui entraîna bientôt leur ruine & fauva la Ville de Nankin. Ces affiégeans, tous fiers d'avoir mis en déroute douze cens Tartares se crurent désormais inyincibles.

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, que d'agir

Leur confiance dégénéra même en mépris pour un ennemi, qui après s'être bien battu , venoit de perdre quatre à cinq cens hommes ; & avec ce mépris , que pouvoientils faire autre chose toujours plus mal & de le perdre? Pourquoi nous morfondre ici , disoient-ils tout haut? Les Mancheoux de Nankin tremblent de peur , & penfent aux moyens d'évacuer la Place, pour se retirer dans le Chantong. La Ville est dans le plus grand trouble : sur le point qu'elle est de fe voir affamée elle nous ouvrira bientôt ses portes. Repofons-nous donc tranquillement, & profitons avec joie de notre abondance. · Le jour de la naissance de Chinchikong approchoit: autre circonftance de bonheur, qu'il ne falloit pas laisser échapper , fans en tirer un très-bon parti. On sçait que les gens de mer du plus bas étage, réduits fi fouvent à une abstinence rigoureuse, ne manquent pas de s'en dédommager avec usure, à la première occasion qui se présente.

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rates, &

Cette régle au moins étoit en vigueur parmi ceux dont il s'agit ici. La fête venue, on la célébra de la manière la plus éclatante , en vrais Flibustiers, par tout ce que la débauche à de plus outré.

Le Tsongtou & le Général Tar- Grand tare furent inftruits à point nom

désormé du véritable état des affiégeans; camp. & ils voulurent y prendre part.

des Pic La nuit même de ce jour de folie levée du ils firent prendre les armes à toute fége de la garnison & à un assez bon nom-kin. bre de Nankinois. Cette petite armée sortit ensuite par différentes portes, pour fondre sur plusieurs quartiers à la fois ; ce qu'elle fit vaillamment & sans confusion. Ce ne fut d'abord qu’un pur malsacre de gens qu'on égorge impunément dans le sommeil de l'yvrefse ; mais enfin les horribles cris de quelques mourans éveillant peu à

peu leurs voisins, tout fut en agitation dans le camp,

sans

que personne se présentât pour diriger cette multitude de Corsaires, pour les rallier autant qu'il étoit pofli

ble, & les mettre en voie de re défendre. Plusieurs cependant eurent encore assez de raison pour se souvenir de leurs vaiffeaux : ils y coururent avec ardeur , laissant au pouvoir des Tartares tout ce qu'ils avoient débarqué d'armes de bagages & de provisions. Chinchikong piqué au vif de la liberté qu'on s'étoit donnée de troubler la fête , fe vit hors d'état d'en tirer vengeance. Il rappella tous ceux de ses gens qu'il avoit envoyés d'un côté & d'autre pour lever des contributions, & defcendant le fleuve sans se trop presser , il se retira confus dans

son Isle. Vic- Il n'y fut pas long-temps sans toire navale apprendre que la Cour de Pekin, deC hin- résolue qu'elle étoit de le détruire chikóg. une fois pour toutes

venoit d'équiper une nombreuse flotte qui avoit des ordres précis de chercher les Corsaires, & de les combattre en quelque endroit qu'on pût les trouver. Sur cette nouvelle il arma luismême , & tint ses vais:

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feaux prêts à tout événement.

Ce Corsaire fit même plus : comme au bout de quelques mois les Tartares ne paroissoient point, il se détermina à aller au devant d'eux, pour sçavoir, disoit-il, à quoi s'en tenir touchant leur capacité en fait de marine. Dès qu'il les eut rencontrés , fa curiosité fut fatisfaite, autant qu'il pouvoit le souhaiter. Chinchikong vit claire. ment à la mancuvre des Mana cheoux, que leur habileté répons doit assez bien au peu d'expérience qu'ils avoient sur mer. Il les mit comme il voulut au-deffous du yent,

les attaqua avec vigueur, & les battit fans beaucoup de peine. Plusieurs de leurs bâtimens furent coulés à fond , il en prit un plus grand nombre , & détruisit si bien cette première armée nayale des Conquérans de la Chine , qu'on pouvoit douter qu'elle eût jamais existé : c'est l'expression d'un Ecris vain du temps.

Le lendemain de fa victoire Chinchikong se fit amener envi

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