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Quant aux ministres, ce n'est point en général sur les principes qu'ils ont professés à la tribune que s'est exercée la censure indépendante des écrivains constitutionnels ; c'est sur l'application immédiate de ces mêmes principes. Je ne connais que l'institution du jury étendu aux délits de la presse qui ait excité un dissentiment réel de principes. Nous nous en sommes rapportés sur ce point aux leçons de l'expérience; cette conseillère inévitable a plaidé aussi énergiquement que nous l'espérions en faveur du jury. Il n'y a point eu de débats judiciaires relatifs aux écrits politiques où l'on n'ait puisé quelque instruction utile., Nous devons à cet égard beaucoup de reconnaissance à MM. les avocats du roi.

Quels sont donc ces principes qui portent ombrage aus auteurs des notes secrètes, et qui exigent une dénonciation formelle aux puissances alliées ? Ne seraient-ce pas ceux qui tendent à consolider l'union de la liberté avec la monarchie, et à placer ainsi hors des atteintes de l'arbitraire tous les genres de légitimité. Si c'est là ce qu'on appelle le triomphe de la révolution, il faudra bien s'y accoutumer; car ce triomphe a été amené par la force irrésistible des choses. Ce que la nation voulait en 1789, elle l'a voulu à toutes les époques de nos troubles civils ; elle le veut ercore. L'amour de la liberté fondée sur les lois a traversé l'anarchie et le despotisme , el nous est resté comme la der. nière consolation de nos revers, la dernière espérance de la patrie ; il serait aussi difficile aujourd'hui de ressusciter l'ancienne monarchie que de donner une forme solide å des fantômes, ou de réveiller la poussière des tombeaux.

Les auteurs du manifeste n'avouent pas franchement leurs opinions; inais il est facile de les pénétrer; les choses qu'ils blâment nous apprennent celles qu'ils approuvent; et, comme la loi des élections et celle du recrutement leur ont inspiré une haine irréconciliable, il est évident qu'ils repoussent les élections populaires, et que la composition d'une armée ou le privilege du mérite

est le seul qui soit admis est à leurs yeux une innovation révolutionnaire. Avec ces données positives on peut résoudre sans peine le problème de leur politique.,

Cette solution devient plus facile à mesure que nous avançons dans l'examen de ces notes secrèles. « Des écrits audacieux , dit-on , sapent les fondemens de l'ordre social; » et, au noinbre de ces productions téméraires , la Minerve se trouve placée en première ligne. Quel est donc cet ordre social dont nous sommes occupés à saper

les fondemens? Il n'est pas difficile de l'indiquer; c'est celui dans lequel les intérêts du grand nonbre seraient sacrifiés aux intérêts d'une caste privilégiée, et où les doctrines serviles triompheraient des doctrines libérales. Cet ordre social, ou plutôt anti-social, existe encore dans la pensée et dans l'espérance de quelques hommes dont les préjugés sont devenus des passions. C'est pour nous y ramener qu'on représente les droits légitimes des citoyens comme des concessions faites à des esprits malades, et qui sont révocables à volonté; c'est pour arriver à un tel résultat qu'on accuse d'esprit révolutionnaire tout écrit destiné à répandre les lumières de la raison , et à fortifier dans les cours français le sentiment d'une sage indépendance et l'attachement aụx principes de la liberté. Le bonheur de la Minerve est d'être également en butte aux invectives des ultra-royalistes et des ultra-ministériels (1). Cela se conçoit facilement; l'exagération , sous quelque bannière qu'elle se pré

(1) Un journal, soumis à la censure , nous annonçait, il y a quelques jours, une guerre de personnalités. Quelques recueils assez médiocres , et qui n'ont encore pu obtenir un regard du pablic, avaient déjà effectué cette menace,, qui n'a excité parmi nous que le sentiment de la pitié. Nous ne répondrons point aux invectives, de quelque source qu'elles arrivent, pas même à celles qui seraient officiellement autorisées. Que les écrivains anti libéraux abusent de la presse , rien de plus naturel ; quant à nous, c'est l'usage seul que nous réclamons. D'ailleurs , l'art de dire des injures est trop facile; il faut abandonner cette ressource aux sots et aux méchans.

sente est constamment intolérante; elle ne supporte pas le raisonnement; et, lorsqu'elle est vaincue dans la discussion, elle se venge par des injures.

Un tort de la Minerve que les ennemis de l'honneur national ne lui pardonneront jamais, c'est d'avoir parlé avec estime et avec admiration de ces merveilleuses

campagnes dont le souvenir vivra éternellement dans l'histoire. Tout en blâmant le désir effréné des conquêtes, nous avons rendu justice à ces braves guerriers dont l'héroïsme n'a jamais été surpassé, et dont la gloire peut être comparée à cette peinture si renommée parmi les anciens, qui parut plus belle et plus éclatante après avoir été deux fois touchée de la foudre.

C'est ainsi que nous sapons les fondernens de l'ordre social, ou que, suivant une autre opinion non moins ridicule, nous cherchons à embarrasser la marche du gouvernement. On suppose que nous sommes les ennemis du ministère; et cependant nous avons dit plus d'une fois

que

les membres du ministère, en 'exerçant le pouvoir dans des temps orageux, et dans les circonstances les plus difficiles ou des hommes d'état se soient jamais trouvés, avaient rendu d'éminens sérvices à leur pays. Nous avons été ainsi les interprètes de l'opinion générale; nous l'avons encore été, lörsque , plus empressés à remplir un devoir qu'à plaire à l'autorité, nous avons signalé les abus de pouvoir dont la connaissance nous est parvenue. De quelle valeur serait l'éloge si la vérité n'osait faire entendre sa voix? Le plus grave reproche que nous ayons fait au ministère, c'est de n'ayoir pas réparé toutes les injustices comunises avant l'ordonnance du 5 septembre. Que de malheureux, dont la délation a détruit les moyens d'existence, ont vu les emplois qu'ils avaient long-temps occupés avec honneur devenir le salaire de la calomnie! Que d'hommes ont abusé de leur autorité, qui l'exercent encore aux yeux de leurs concitoyens indignés ! La sagesse , la justice, l'intérêt public demandent que ces tyrans subalternes soient mis hors d'état

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de troubler de nouveau la paix des familles ; car il ne faut pas s'y tromper, les méchans sont incorrigibles. Si les hoinmes de 18:5 reparaissaient encore armés du pouvoir, ils retrouveraient jusque dans les dernières places des suppôts et des instrumens. L'intérêt du gouvernement s'accorde donc ici avec l'intérêt général. Il ne suffit pas de proclamer les principes et les bienfaits de la charte, il faut encore que l'exécution n'en soit pas confiée à des mains ennemies.

L'expression de ces vérités a pu irriter, du moins en apparence, certains personnages qui, pour obtenir quelques faveurs, font parade de leur zèle emprunté, et proposerajent volontiers, comme un dogine politique, l'infaillibilité ministérielle. Mais, nous avons trop bonne opinion des premiers dépositaires du pouvoir pour croire qu'ils puissent blâmer la franchise de nos observations. Si nous nous trompions encore à cet égard, il serait au moins difficile d'accuser cette erreur de malveillance.

Ce n'est pas en agissant ainsi qu'on sape les fondemens de l'ordre social; étrangers à toute espèce d'intrigue, ne désirant d'autres suffrages que ceux des hommes de bien, nous regardons déjà comme une récompense la haine des ennemis de l'ordre social actuel.

« Les jugemens dos tribunaux, ajoutent-ils dans leur notes clandestines, sont livri's aux diatribes les plus violentes; » et, à l'appui de cette imposture, ils citent le mémoire du colonel Fabvier sur les événemens de Lyon; et les lettres de M. Benjamin Constant dans l'affaire de WilfridRegnauli. Ce mémoire et ces lettres. ont eu le plus grand 'succès; chacun , en les lisant, s'est convaincu que les auleurs n'avaient écrit que sous l'inspiration de l'humanité et du patriotisme; c'est inanquer également de pudeur et de bonne foi de représenter leurs ouvrages comme de violentes dialribes. Sans doute on doit respecter les tribunaux; mais les juges ne sont point infaillibles, et ils seraient indignes de servir d'organes à la justice, s'ils refusaient d'ap

plaudir au talent courageux qui relève de funestes et trop souvent d'irréparables erreurs. Un malheureux est livré sans défense à la calomnie qui le traîne à l'échafaud, et veut lui faire subir à la fois deux supplices, la perte de l'honneur et celle de la vie ; de sorte que le calomniateur, s'il eût réussi dans ses projets, aurait pu se vanter, comme je ne sais quel satellite de Néron, d'avoir tué deux fois sa victime. Fallait-il respecter la décision d'un tribunal au point de laisser périr l'innocence injustement accusée et poursuivie ? M. Benjamin Constant, en portant la lumière dans cette affaire ténébreuse , s'est acquis des droits à la reconnaissance de ses concitoyens ; car, chez un peuple libre et digne de la liberté, il n'y a point d'isolement, et l'injustice qui frappe un citoyen blesse l'ordre social et porte atteinte aux droits de tous.

Le mémoire du colonel Fabvier est un de ces documens historiques qui prouvent jusqu'où peuvent aller la fureur et l'aveuglement des partis trompés dans leurs espérances. L'observateur attentif aperçoit aisément l'ensemble du système adopté par quelques ambitieux. On a d'abord supposé que l'esprit révolutionnaire dominait en France; qu'il existait une conspiration générale contre l'autel et le trône; mais il fallait donner quelque couleur à cette chimère. C'est de la que sont venus ces mouvemens artificieusement excités, dans lesquels de pauvres paysans ont appris, à leur grande surprise, qu'ils étaient de redoutables conspirateurs , et ont été envoyés comme tels à la mort; de là, ces secousses dans le Midi , dont les sociétés secrètes pourraient sans peine expliquer l'origine; de là, ces missions extravagantes destinées à répandre en Europe l'idée que le peuple français est composé d'idolâtres ou d'athées. Tout s'enchaîne dans ce plan ténébreux suivi avec tant de persévérance par des hommes qui, ne pouvant entraîner avec eux le gouvernement, applaudiraient sans doute à son renversement.

Ne soyons pas surpris si le duc de Raguse, le colonel Fab

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