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core une fois, se retourna, braqua son arme et échappa d'un bond, poussant toujours son cri de fou. Tantôt à grande allure, tantôt au pas allongé, pour reprendre haleine, il laissa bientôt ses poursuivants loin derrière lui (1). Il cria à un vieil homme : « Si je peux passer la rivière, je les em..... (2)!,

Pourquoi révéler son itinéraire ? Donnait-il le change? Une fois sorti de la basse ville, quand il aura plongé dans les fourrés des champs voisins comme dans une mer, il pourra, selon les circonstances, passer, au gué de Baud, de la rive gauche à la rive droite de la Vilaine, vers les grands bois de Rennes et de Sevailles qui remontent sur Saint-Aubin-du-Cormier et Fougères, ou prendre vers le Sud-Est, par l'ancien pays des Chaumes, dans la direction de Chantepie, Châteaugiron et des bois de la Guerche.

Au bout d'un quart d'heure, Picquart et Gast, essoufflés, ayant couru pendant près de deux mille mètres, s'étaient arrêtés (3); seul, le domestique galopait encore, à environ trente mètres, mais « tenu en respect » par le revolver. Il lui parut que « l'individu, dans le petit chemin étroit et couvert où il s'était maintenant engagé, avait toute facilité pour se dissimuler derrière un buisson et tirer ». Il s'arrêta donc à son tour et « battit en retraite pour chercher du renfort », criant à pleins poumons (4).

Comme il revenait sur ses pas, il rencontra un agent et un gendarme qui avaient pris la tête des forces de

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(1) Récits de Picquart et de Gart.

(2) Temps du 15 : J'interroge l'homme que m'a désigné le colonel Picquart...)

(3) « L'assassin nous échappe dans les prés et les haies, hors ville. » (Lettre de Gast.)

(4) Instr. Guesdon, Pierre Bouvier,

police que Viguié et Hennion lancérent à la poursuite de l'assassin, dès qu'ils furent instruits de l'attentat. « L'agent, sans s'arrêter, cria au domestique d'aller chercher des armes »; le gendarme lui fit faire demitour pour reprendre ensemble la poursuite (1). Mais l'inconnu, entre temps, avait disparu, servi à la fois par le répit que lui avait laissé la prudence du domestique et par l'orage qui éclata à ce moment, une pluie abondante d'été, secouée par de violentes rafales, et qui fit plus déserte encore cette banlieue (2) ».

». Personne ne savait plus où il était passé.

Il n'y avait pas une demi-heure qu'il avait fait son coup, mais il n'avait pas perdu une seconde ni commis une faute.

Pendant que l'homme s'échappait ainsi, s'évanouissait comme dans une trappe, Mme Labori était accourue auprès de son mari, que des passants relevaient et, qui n'avait point perdu connaissance. On raconta un peu plus tard, dans la fièvre de cette tragique journée, qu'il avait imploré le secours de dix ou douze personnes, que telle était la férocité, la terreur propagée par les pretres, que ces appels n'avaient pas été entendus; enfin qu'un jeune homme, se disant interne en médecine, sous prétexte d'examiner la plaie, lui avait volé son portefeuille qui contenait des pièces importantes (3)

(1) Instr. Guesdon, Bouvier. (2) BARRÈS, 171.

(3) Aurore du 13, Un Crime nulionuliste, récit d'un témoin : « On s'étonne (Labori une fois ramené chez lui de ne point trouver son portefeuille dans sa poche. Labori tout à coup s'écrie : : « On me l'a volé ! » (Suit l'anecdote du faux interne.) Cette abominable histoire m'est contée dans l'antichambre par Me Mild, le secrétaire dévoué de Labori, qui ajoute : « On a voulu lui prendre aussi sa serviette. Il s'en est aperçu

Rien de tout cela n'est vrai, sauf qu'un charretier continua son chemin. Des quelques personnes présentes au crime ou arrivées les premières au bruit, les unes s'empressèrent autour du blessé, les autres coururent au lycée donner l'alarme et chercher un médecin. Mme Labori, haletante, atrocement pâle, y vola elle-même, réclama les docteurs Reclus et Brissaud qui suivaient les débats du conseil de guerre. Elle fut, à travers toute cette nouvelle épreuve, d'un courage et d'un sang-froid virils. L'audience venait à peine de commencer, Jouaust lisait un petit discours sur son intention de sévir contre les manifestations, s'il s'en produisait à nouveau, comme à la fin de la précédente séance où Mercieravait été hué. Il y eut alors une confusion générale. Dans la salle du conseil, où la nouvelle fut criée par un journaliste (1) et la séance aussitôt suspendue, les deux camps

faillirent en venir aux mains (2). L'horreur d'un attentat contre le défenseur d'un accusé, les sympathies ardentes que lui avait values son courage au procés Zola et les espoirs qu'on fondait sur lui, le souvenir, violemment évoqué par ce nouveau crime, des meurtrières excitations qui remplissaient depuis deux ans la presse, les passions surchauffées à la fois par la tempête croissante de l’Affaire et par le lourd orage qui pesait depuis la veille sur tous les cerveaux, firent explosion, chez les revisionnistes, en invectives. On n'entendait que le mot d'« assassins » qui ne s'adressait pas seulement, même dans la pensée des plus modérés, au

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et, se retournant dans un esfort douloureux, il l'a couverte de son corps. "... etc. – Récits analogues dans les autres journaux.

On lui a volé les papiers qu'il avait dans sa poche intérieure. » (Lettre de Gast.)

(1) Taunay, de la Gazelle de France.
(2) BARRÈS, 165; Aurore, Siècle, etc., du 15 août 1899.

malfaiteur inconnu (1). Et, nécessairement, les amis de Mercier relevèrent l'atroce injure, d'autant plus irrités qu'ils n'avaient pas hésité à s'indigner contre l'attentat et qu'ils avaient en même temps conscience d'avoir semé de leurs mains cette sanglante moisson. Ils n'ont point armé l'assassin, mais il est leur produil; il y a de leur prose et de leur haine dans l'âme, farouche ou détraquée, du misérable. Tout acte, héroïque ou criminel, n'est qu'une idée qui se concrète. On s'amuse aux listes rouges : « Pour pendre Zola... Pour saigner le porc Reinach... », puis les pistolets ou les poignards font spontanément leurs fonctions 2). On dénonce un vaste Syndicat de traitres, puis une brute frappe l'avocat aux portes du prétoire, crime encore sans exemple dans le musée de crimes qu'est l'histoire. Jouaust, qui n'avait trouvé, dans son premier trouble, que ces quatre mots : « Cela est profondément regrettable...”, fil sagement saisir les cannes et les sabres par ses gendarmes. Au dehors, dans une course folle, fonctionnaires, journalistes et policiers se précipitèrent vers le quai où gisait Labori.

Il y avait déjà autour de lui une foule de curieux qu'il fallut écarter pour donner passage aux médecins et aux magistrats. Sa femme, la première revenue, luitenait la têle sur ses genoux, et c'était un spectacle lamentable que celui de ce grand corps étendu dans la poussière, sous le ciel noir de nuées, et qui, tout à l'heure, serait peut-être un cadavre. La stupeur, une immense pitié, pålissaient tous les visages; beaucoup pleuraient. Labori s'était tourné sur le côté droit et, d'une voix très faible, se plaignait de soufrir. L'un des médecins s'assura

(1) Malin, Pelite République, Écho, Lanterne, etc.
(2) Journal des Débats, Temps, Liberté du 15 août 1899.

qu'il pouvait remuer les jambes, indice qu'aucun organe essentiel n'était atteint (1); il n'avait eu aucun crachement de sang; impossible pourtant de se prononcer avant d'avoir examiné la plaie et sonde la blessure. Des soldats allèrent chercher une civière, on l'étendit sur un matelas et on l'emporta chez lui où les médecins le major Renaud, les professeurs Reclus, Brissaud et Widal) procédèrent à une minutieuse inspection. La balle, en pénétrant dans la région postérieure du thorax, avait déterminé « un gros épanchement sanguin qui empêchait momentanément l'exploration des parties profondes » ; probablement le projectile était resté « dans l'épaisseur des muscles de la gouttière vertébrale » ; il fallait encore « faire toutes réserves sur l'intégrité des poumons et de la moelle épinière (2) ».

Entre temps, toutes les forces disponibles de police et d'importants détachements militaires se mobiliserent à la recherche de l'assassin. Picquart et Gast, revenus, sous une pluie battante, de leur course infructueuse, donnèrent des indications jusqu'au moment où l'homme, poursuivi seulement par le domestique de Labori, s'était jeté dans les prés de Baud. Là, les patrouilles de gendarmes à cheval pouvaient réussir à le cerner, « mais les haies étaient épaisses et les grands bois proches (3) ».

La disposition du pays (dont Balzac a fait, dans les

(1) Selon Claretie, ce serait Labori lui

même qui aurait demandé aux médecins : « Est-ce que je remue l'orteil en ce moment ?» — Récit de l'Aurore : « Le docteur Brissaud demande à Labori de remuer les jambes; il les replie lentement : « Maintenant, je suis rassuré, dit avec joie Brissaud. La blessure n'est surement pas grave, mon bon ami.

(2) Bulletin du 14 août 1899, 8 h. 20 minutes du matin. (3) Récit de Picquart. (Temps du 15.)

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