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Mercier, à la fois pour supprimer le plus redouté des avocats de Dreyfus et pour s'emparer de son portefeuille; que l'assassin, ce gueux qui dînait pour quelques sous, couchait dans les champs et avait marchandé, l'avantveille seulement du crime, un mauvais pistolet, avait été grassement payé pour commettre son crime et risquer sa vie; qu'au surplus, la police elle-même avait favorisé sa fuite. Ce tas d'absurdités devint un article de foi, comme, dans l'autre camp, que j'avais fait étrangler d'Attel dans un compartiment de chemin de fer et empoisonner Félix Faure par une drôlesse juive. Quiconque expliquait que le meurtrier pouvait n'être qu'un fanatique isolé et que l'horrible prose des Croir, de Drumont et de Judet (1) avait suffi à suggestionner un cerveau rudimentaire et brutal, on le regarda de travers; il cessa d'être un « pur », devint suspect de faiblir.

Picquart a raconté plus tard qu'au moment où il était rentré au lycée, après sa vaine poursuite de l'inconnu, « il s'élait trouvé en face de Mercier, que celui-ci l'avait fixé longuement et qu'il n'oublierait jamais l'expression de défi et de triomphe que contenait son regard (2) ». La vraisemblance, c'est que Picquart dévisagea durement Mercier et que Mercier le lui rendit, le toisa de son regard aigu (3).

(1) Le 4 aoùl 1899, Pollonnais écrivait dans le Soir que, si la guerre était le résultat du procès de Rennes, « évidemment, avant de partir pour la frontière, on aurait à caur d'essayer sur les troupes du Syndicat l'efficacité des Lebel et l'effet des balles plus ou moins dum-dum ».

(2) Procès Labori, 13 décembre 1899, Picquart.

(3) « Sous l'arcade du corridor, le général Mercier apparail un instant, lugubre. Quelques poings se tendent vers lui. Mais il ne voit rien, perdu dans une songerie sans fin. » SERGE BASSET, dans le Valin du 15 août.)

A supposer que Mercier aurait eu intérêt à supprimer Labori et que ce plus précautionné des grands malfaiteurs se fût mis à la merci d'un assassin, il se serait gardé de lancer à son ancien lieutenant, devenu son adversaire, un défi niaisement triomphal et révélateur. Le plus cynique des Sforze ou le plus épais des Médicis, dans un temps où l'assassinat d'un ennemi par un sbire n'était pas beaucoup plus qu'un fail-divers, aurait pris un air étonné ou contrit.

En fait, l'attitude de Mercier fut des plus correctes. Il alla des premiers s'inscrire chez le blessé (1), ce dont Labori, par la suite, le remercia publiquement, et il retira sa plainte contre Bourdon, le journaliste qui l'avait insulté, en raison de l'odieux attentat et dans un but d'apaisement mo

ral (2) ».

Labori, s'étant mis à parler après son premier pansement, fit allusion à la note de Du Paty : « Dites au général Chamoin que je le questionnerai sur certaine pièce nouvelle du dossier secret (3) ». Ce n'était pas cette histoire que Mercier aurait voulu étouffer; Demange et Dreyfus la connaissaient; Chamoin était parti la veille pour s'en expliquer avec Galliffet (4). Enfin, si, parmi les amis de Mercier, beaucoup, en eflet, redoutaient pour lui le questionnaire préparé, annoncé depuis longtemps, et le clairon sonore de Labori, d'autres, au contraire, escomptaient ses inlem

(1'« Cet acte du général me parait simplement idiot. » (Libre Parole du 21 août 1899.)

12, 16 out. Vole de Mercier au Parquet.)

13! Temps du 15. récit d'un camarade d'enfance de Labori ; Procès Labori, 13 décembre 1899, Berl.

(6) Temps du 15 aout. Voir p. 300 et 418.

pérances et son perpétuel tonnerre 1). Qu'eût-on gagné à son remplacement par Mornard ou par Albert Clemenceau, pendant que de nouvelles sympathies viendraient de sa mort à la cause de Dreyfus ? De tous les défenseurs du juif, nul n'a soulevé moins de haines (2), n'a trouvé, malgré sa vaillance et son dévouement, plus d'indulgence. Depuis le début du procès, il n'a pas encore dit un mot dont le plus susceptible ait pu s'offenser, pas fait un geste, inême pendant la déposition de Mercier (3).

Les inventions mensongères, qui ne profitent que passagèrement aux mauvaises causes, desservent immédiatement les bonnes. Il n'y avait eu qu'un cri de réprobation dans l'armée à la nouvelle de l'attental ; le cri s'arrêta, l'indignation se retourna quand les socialistes, au lieu de s'en tenir à la responsabilité morale d'une presse sans conscience, mirent en cause, non seulement Mercier, mais l'État-Major lui-même, pris comme expression de la haute armée. Tout le corps d'officiers se cabrer contre les généralisations de Jaurès : « Pour perdre Dreyfus, l'État - Major, en 1894, avait supprimé la défense; cette fois, il

va

(1) BARRĖS, 167 : « Je réclame un peu de bon sens. Quel intérêt avions-nous à supprimer Labori ? Mort,

gros garcon eùt apitoyé l'opinion publique qui se fut tournée quelque peu vers les dreyfusards, tandis que, vivant et toniTruant, il ne cessait pas de nous servir. » - CASSAGNAC : « Un autre avocat surgissait... Labori, quelle que soil monestime pour lui, ne m'apparait pas encore comme l'unique représentant, au barreau francais, du courage et de l'éloquence. Au procès Zola, il m'a profondément ennuyé par son intarissable verbiage ; il me fait l'effet d'une outre gonflée par le vent. L'attentat commis sur lui est forcément l'acte d'un fou, doublé d'un imbécile. » (Autorilé du 19 août 1899.)

(2) Il ne figure que deux fois aux Lisles rouges 537, 5319). (3) Écho du 16 aout.

trouve plus simple de supprimer les défenseurs (1). »

Séverine s'écriant : « Maintenant, c'est dent pour dent, homme pour homme... »; Mirbeau désignant Barres comme « otage », si Demange ou Picquart étaient frappés à leur tour, ou sommant Arthur Meyer de déguerpir au plus vite de Rennes, amusaient le public. Traiter l'armée, ou une fraction de l'armée, de parti de l'assassinat, cela piquait à nouveau le pays au vif, refoulait le flux de l'émotion.

D'autres fautes encore furent commises. Par un contre-coup que Mercier, le premier, avait senti, Dreyfus profitait de l'attentat contre le plus populaire de ses défenseurs. Il n'y avait qu'à laisser les réflexions qui sortaient du crime se propager elles-mêmes, s'étendre comme des ondes. Certaines vérités ne pénè. trent qu'à la condition qu'on s'en taise; dès qu'on les exprime, elles en meurent, comme les lignes gravées sur la plaque photographique s'évanouissent au contact de la lumière. Il était vrai qu

« ce coup de revolver valait une plaidoirie », mais il ne fallait pas le dire, et les revisionnistes enfiévrés le répétèrent avec Claretie (2), un mol d'homme de lettres, le contraire d'un

(1) Petite République du 15 août 1899, etc. Sébastien Faure, dans le Journal du Peuple, intitule un de ses articles : « Nos otages »; cinq « meneurs » seront tenus « personnellement responsables » devant les «compagnons » à savoir Drumont, Rochesort, Judet, Mercier et Cavaignac. Ces misérables extravagances permirent aux nationalistes de retourner contre les amis de Dreyfus l'argument de la complicité morale : C'est l'appel pur et simple à l'assassinat... Ces allumeurs de foule prêchent l'assas-inat aux idiots de leur parti. » (Autorité du 19.)

(2) « Claretie, devenu livide, répélail cette phrase, étonnante en ce pareil moment... » (Écho de Paris, antidaté, du 16). « Il dit très haut... » (Figaro du 15.) Claretie attribue le propos à Labori lui-même : « Voici la meilleure plaidoirie que j'aie pu faire pour Dreyfus. C'est vrai. Il l'a dit aver un confiant sourire. » (Temps du 16.)

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mot de politique. En se donnant l'air d'exploiter le crime, on le stérilisa.

Mercier vit le parti à tirer de ces bévues : prendre ses accusateurs en flagrant délit de mensonge ; en déduire que les autres affirmations de ces défenseurs patentés de la vérité n'étaient pas plus exactes; insinuer que cel attentat qui valait une plaidoirie, ce coup, si profitable, pouvait bien avoir été monté par les gens du Syndicat.

Déjà, la contre-calomnie était dans l'air. Le matin, au passage d'une bande de manifestants qui avait escorté Barrés et Judet en criant : « Assassins ! Assassins (1)! », quelqu'un avait dit que « tout cela avait l'air d'une comédie »: probablement, « Labori lui-même s'est fait tirer une balle dans le dos (2) »

Cependant, pour impudents qu'ils fussent, les gens de Mercier n'eussent pas osé cette riposte, autrement que dans le particulier, si la blessure de Labori avait été mortelle. Au contraire, l'annonce, dès le lendemain, que le coup n'avait atteint aucun organe et que Labori, avant huit jours, aurait repris sa place à la barre (3),

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« A la sortie de l'audience, Judet a été conspué : « L'assassin, voilà l'assassin! » disait-on autour de lui. » (Aurore du 15 aout 1899.) « Quand nous quittàmes le lycée, Jaurès, avec une bande, nous suivait le long de la Vilaine en scandant sur l'air des lampions : « Assassins! Assassins ! » C'est à Judet principa: lement que ces romantiques en voulaient. (BARRÉS, 166.) « Les socialistes criaient : Vive la Sociale ! A bas les asssassins ! » (Pelit Bleu.)

(2) La Petite République et l'Aurore du 15 attribuent le propos au lieutenant-colonel de gendarmerie de Rennes. L'officier, ainsi mis cause, s'indigna, fil aussitôt démentir « ces odieuses paroles ». CLEMENCEAL', Aurore du 17.) Le propos, qui fut certainement tenu, le ful vraisemblablement par un journaliste.

(3) Bulletin du 15 août 1899 : Même état, pas de fièvre. » Dépêche de Jaurès : « Tout péril est écarté ; . Labori espère

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