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parce qu'on est accoutumé à proportionner les crimes au dommage; - l'assassin toujours introuvable, - ce qui ajoutait au mystère; - et la persistance des accusations contre Mercier, - quand on savait maintenant qu'aucun papier n'avait été volé, - firent l'opération possible. Dès que l'avocat aura fait sa rentrée au conseil de guerre, Drumont lancera son nouveau roman : le « pseudo attental », « le pseudo-meurtrier », le « coup machiné en vue d'un effet de théâtre (1) » ; les Pères Assomptionnistes en feront une ignoble chanson (2), et les deux versions (le « faux assassiné » et Mercier assassin) se partageront l'opinion des agités et des badauds jusqu'à ce que Labori lui-même en laissera accréditer une troisième, sur « l'altitude plus qu'étrange de la police » dont « quelques louches auxiliaires auraient joué un rôle dans le crime (3) ».

L'invraisemblance des légendes, surtout quand elles servent les haines des partis, n'a jamais arrêté que les esprits critiques et de bonne foi. Il y avait une grande différence entre les auteurs de ces applications contradictoires du cui prodest au même fait : Jaurès et Mirbeau croyaient au produit de leurs imaginations excitées, tandis que Drumont et les moines de la Croix savaient qu'ils mentaient. Mais les deux foules hallucinées, les deux France qui se heurtaient dans cette lutte, ici la démocratie des villes, là les paysans, les classes conservatrices et l'armée, acceptaient les inventions de leurs meneurs avec la même crédulité furieuse, soit

qu'il pourra être debout lundi. » - Note du 16 août 1899, remise au conseil de guerre : «Les médecins soussignés estiment qu'il n'est pas impossible que M. Labori soit en état de reparaitre à l'audience le lundi 21 aout prochain. » (Rennes, I, 228.) Bulletin du 19 avec l'analyse radiographique.

(1 Libre Parole, du 23 aoul. - Articles analogues dans la Pairie et l'Intransigeant. Des maneuvres aussi grossières que l'attentat Labori, (MACRRAS, Revue des machinations dreyfusiennes, dans l'Action française du 1er janvier 1901.)

2) Croix du 26 : la Chanson de l'assassiné bien portant.

(3) La Libre Parole du 11 décembre 1901 publia une conversation qu'un de ses rédacteurs aurait eue avec un ami intime de Labori : « Il croyait, il croit encore qu'une grosse partie a été jouée sur sa peau. - Qui l'aurait jouée? - Le ministère Waldeck.

Cela peut-il être dit? – Labori l'a déclaré vingt fois devani vingt personnes différentes, il n'est pas homme à renier ses propos, » Labori, dans le Journal du lendemain, répondit : « Je n'ai jamais lenu ces propos. Je les ai entendu tenir devant moi ;

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j'ai toujours répondu que cela ne me paraissait ni possible, ni vraisemblable, et je le pense encore. Ce que j'ai pu et ce que j'ai dù dire à plus d'une reprise, c'est que l'attitude de la police dans cette circonstance avait été plus qu'étrange, » Puis, le 13 : « Il me parait manifeste que, seuls, certains de adversaires avaient intérêt à ce que je fusse couché par terre, le jour où j'ai été frappé. Quelques Touches auxiliaires de la police auraient-ils joué un rôle dans le crime et, dans ce cas, à l'instigation de qui exactement ? Je l'ignore. Mais l'état d'esprit qui régnait à Rennes dans certains milieux dreyfu sards, officiels ou non, suffit amplement, selon moi, à expliquer l'inertie de la police. Il paraissait convenable alors, non de dire toute la vérité et de provoquer, de la part de tous, de complètes explications, mais de ménager tout le monde pour obtenir ce que j'appellerai un acquittement de bienveillance. Cela devait suffire pour qu'on ne recherchåt pas avec un zèle excessif un assassin qui eût pu en dire trop long. - De même Picquart : « Waldeck-Rousseau nesut ou ne voulut rien faire pour retrouver l'assassin de Labori. » (Gazette de Lausanne du 1er décembre 1904.1 Barris, nécessairement, adopta les insinuations de Labori iloc. cit., 172 et 174): « Le meurtrier serait un professionnel du crime, chose rare, ou un auxiliaire de la police, chose commune dans Rennes à cette date... La Sûreté fonctionne moins par des agents officiels que par des agents occasionnels... Écoutez el pesez les terribles paroles de cet avocat de qui j'aime mieux les réquisitoires que les plaidoyers. » (Suit la citation du Journal.) – Selon Pollonnais (Gaulois du 7 décembre 1901), un policier » aurait assisté à l'attentat, « à deux pas de l'homme qui pressa la détente de l'arme »; il n'avait qu'à étendre la main pour se saisir du coupable. « Quand on interroge ce témoin, il se contente de sou

re discrètement. »

pour faire le crime plus affreux, soit pour s'en débarrasser sur l'ennemi:

Les accusations, dirigées de part et d'autre contre la police, sont gravement injustes, sawf de n'avoir pas attaché un agent spécial à Labori; mais le tort n'en incombail qu'à Viguié pour ne s'être pas conformé aux minutieuses prescriptions de Waldeck-Rousseau et avoir imaginé que Mercier était plus sérieusement menacé que les défenseurs de Dreyfus. Le malheur arrivé, la police fit tout son devoir. Ce n'était pas sa faute si l'assassin avait couru plus vite que Gast et Picquart, si les quelques Rennais qui auraient pu l'arrêter au passage avaient eu peur de son revolver, et si le domestique de Labori, pris de la même peur, avail lâché la partie, perdu la piste de l'homme, quelques minutes avant l'arrivée des gendarmes. Agents et soldats, après avoir battu le pays pendant toute cette lourde journée, ne rentrèrent qu'à la nuit, harassés, trempés de pluie et de boue, déchirés par les ronces, faisant pitié (1); ils recommencèrent le lendemain et les jours suivants, renoncèrent seulement quand il n'y eut plus, à vingt lieues, une ferme, un fossé ou une broussaille qu'ils n'eussent fouillés (2). Le signalement de l'inconnu ayant été télégraphié partout, on arrêta une vingtaine de sosies qu'il fallut relâcher aussitôt. Le teint chaud, l'accent « méridional » du meurtrier, selon certains lémoins, firent supposer, un instant, qu'il était l'un des

(1) Aurore du 16 août 1899 : « Les agents étaient fourbus...» De même le Temps, le Figaro, etc.

(2) C'est ce dont convient Barrès : « Il n'y avait plus un pouce de ce terrain que ces centaines d'hommes n'eussent examiné vingt fois et l'on continuait à le retourner... Toute la région rennaise était sens dessus dessous. Chaque broussaille dissimulait un agent. » (173.) – Mêmes constatations dans tous les journaux de l'époque.

Algériens de la bande de Guérin. Les recherches, dans cette direction, restérent également vaines. Ce n'était pas le premier malfaiteur qui, son coup fait ou manqué, avait disparu; les coupables évanouis, devenus invisibles, se comptent par centaines ; tous les parquets de France sont remplis d'affaires classées : seulement, comme ces affaires sont étrangères à la politique, la soltise, la mauvaise foi et la passion n'accusent pas le gouvernement et la police « de n'avoir pas voulu retrouver l'assassin ».

La convalescence de Labori fut très rapide. Dès le premier soir, l'absence de fièvre rassura les médecins qui le firent transporter le lendemain dans la maison du professeur Basch, presque à la campagne, avec un grand jardin où il reprendrait plus vite ses forces (1). La joie de vivre, après cette terrible alerte, l'orgueil légitime des témoignages innombrables de sympathie qui lui arrivèrent (2), la belle impatience de reprendre

(1) Lettre de Victor Basch, du jeudi 17 aoùl 1899 : « Labori est en train de renaitre. Il est sous mes fenêtres, étendu sur la chaise longue, au milieu d'une pelouse, à respirer et à fumer. J'ai le ferme espoir qu'il pourra tenir audience mercredi au plus lard. »

(2) Dépèches des ministres, des principaux barreaux de France et de l'étranger, des associations républicaines, etc. Les fils de Sadi Carnot provoquèrent un incident à l'occasion de la dépêche suivante de leur cousin : « Profondément indigné, j'adresse à l'éloquent apolre el au martyr de la justice et de la vérité l'expression de ma vive admiration. Paul CARNOT. Les journaux ayant fait suivre le nom du signataire de cette désignation : « neveu de l'ancien Président de la République , Ernest Carnot télégraphia au Temps : « Je vous prie de vouloir bien insérer la protestation des fils de l'ancien président Carnot contre l'usage du nom de leur père fait par votre journal dans les circonstances actuelles. (17 aoùt.) Sur un vif article de Pelletan dans le Malin, François Carnot expliqua que ses frères et lui réprouvaient l'attentat de Rennes, mais qu'ils ne voulaient pas « que le nom de leur père fut jeté dans les polé

le combat, firent le reste. La balle s'étant arrêtée dans les chairs (1), juste où il fallait, à quelques millimètres de la moelle où elle eût été mortelle (2), Reclus jugea inutile de l'extraire (3).

C'est une question de savoir si les projectiles, retenus dans les plaies, ne doivent pas toujours en être retirés, a même au prix de longues et pénibles opérations (4) »; dans l'espèce, au dire d'un autre chirurgien, le docteur Doyen, qui connaissait Labori depuis l'enfance et était spontanément accouru de Paris, l'opération eût été très simple. Doyen, comme beaucoup de jeunes chirurgiens, était d'avis que la présence d'un corps étranger dans l'organisme peut y devenir une cause permanente, bien qu'obscure, de troubles; Reclus, avec l'école de Verneuil, appliquait le même raisonnement aux interventions, quand elles ne sont pas rigoureusement indiquées et que la nature semble n'avoir pas besoin du secours de l'art. Il avait développé cette théorie dans plusieurs brochures et dans ses cours.

Reclus, tout grand savant qu'il fût, était d'abord une conscience, avec toute la générosité ardente de ses frères, mais clarifiée par la raison ; Doyen, un couteau merveilleux, l'esprit le plus inventif, mais

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miques » (20 aoul). Pelletan observa qu'il était fàcheux que l'auteur du télégramme au Temps n'y eut pas indiqué son indignation “ par un simple petit mot ».

(1) « La radiographie a permis de constater que la balle a traversé la peau, le tissu cellulaire sous-cutané, l'aponévrose, les muscles de la gouttière vertébrale, et qu'elle est venue fléchir en se déformant sur l'apophyse vertébrale droite de la 5" ou 6- vertèbre dorsale; elle est restée au niveau de l'articulation costo-transversale. » Signé: RENAULT, P. RECLUS, BrisSAUD, WIDAL et PIERRE DELBET.

2. Procès Labori. 13 décembre 1899, Brissaud. 3) Ibid., Reclus : « Le cas de 11° Labori est un nouvel argliment en faveur de la doctrine de la non-extraction.

16) Littré et Robin, Dictionnaire de Médecine, article Plaie.

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