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avec quelque chose d'inquiétant, presque d'effrayant.

Il ne manquait au drame qu'une querelle de médecins. Labori ne voulut recevoir Doyen qu'en « camarade »; Reclus et ses confrères l'écartèrent de leurs consultations et même de l'examen radiographique de la blessure. Doyen, humilié, irrité surtout qu'on l'accusat d'être moins l'ami du blessé que de la réclame, s'en prit publiquement aux « non-interventionnistes » ; leur seule excuse, « c'était qu'on succombait en général à leurs opérations » ; sur quoi, déclaration de Labori qu'il ne se serait adressé à lui en aucun cas, et conclusion de Drumont que

la balle était aussi introuvable que le meurtrier (1).

Le 14, quand Jouaust avait rouvert l'audience, après une suspension d'une heure, Demange se borna à indiquer « qu'on espérait que les blessures de Labori ne seraient pas graves et qu'il pourrait reprendre bientôt sa place au procès (2) ». Cela parut froid. Le 16, sur une note des médecins « qu'il n'était pas impossible que Labori fut en état de reparaître le 21 » Dreyfus demanda l'ajournement des débats jusqu'à cette date (3). C'était un hommage mérité à Labori, mais contraire å une disposition formelle du Code militaire : « Les débats ne peuvent être interrompus plus de quarante-huit heures sans être recommencés en entier(4). » Le conseil, à l'unanimité, décida de continuer (5).

(1) Figaro des 18 et 19 aoùl 1899, conversation avec Doyen et dépêche de Labori; Libre Parole du 23, Croix du 26, etc.

(2) Rennes, I, 117, Demange.

(3) Requête de Dreyfus au président du conseil de guerre : « Ma défense est complètement désorganisée, chacun de mes avocats ayant un rôle absolument distinct. Le conseil n'avait pas siégé le 15, jour férié.

16 Article 129. (5) Rennes, 1, 229.

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Bien que Demange eut développé en termes pressants la requête de Dreyfus, on lui reprocha de n'avoir pas trouvé les mots qu'il fallait pour exprimer sa propre émotion et soulager l'indignation des revisionnistes; au surplus, la demande d'ajournement a été tardive ; il eùl fallu, disait-on, la présenter aussitôt après l'attentat où elle aurait eu plus de chances d'être accueillie, sans qu'elle eùt élé cependant plus conforme à la loi. Or, Demangene pouvait point ne pas être lui-même, avec ses défauts comme avec ses qualités, qu'on connaît déjà el qu'on aperçut à Rennes en plus de lumière. Ainsi ses questions aux témoins (pendant l'absence de Labori), à Mercier, bien que judicieuses et topiques, paraissent molles et timides, et son honorable aversion pour les grands mots et les grands gestes, sa courtoisie et sa bonhomie, qui lui vaudront la sympathie des juges, ont un air de nonchalance et de faiblesse. Mathieu Dreyfus, préoccupé des avantages que ce manque de vigueur donnait à des adversaires sans scrupules et, aussi, de la santé de Labori qui certainement présumait trop de ses forces, ent alors l'idée d'adjoindre Mornard à la défense (1). C'eût élé peut-être la victoire. Avec Mornard à la barre, l'arrê! de la Cour de cassation, que les juges affectaient d'ignorer, rentrait dans les débats et les dominait. Mais Labori s'y opposa formellement, déclara qu'il rendrail son dossier, et Mathieu dut s'incliner. Cependant Mornard accourut à Rennes, malgré de cruelles préoccupations (sa fille malade qui mourut le mois d'après), et il suivit tout le procès, le plus attentif des spectateurs et le conseiller à la fois le plus avisé et le plus ferme.

1) Mathieu m'écrivit le 16 aoùt 189: « Labori va aussi bien que possible, mais il est impossible de savoir à quelle date il sera sur pieds. J'ai télégraphié à Mornard de venir de suite. » « Le président Jouaust ne s'opposera point à celle substitution qui hàtera la fin du procès. » CLEMENCEAU, dans l'Aurore du 15.) - Ce fut également l'avis de Rane, celui de Jaurès, le Tui II.

IX

Revenons maintenant à l'audience du 14, quand Jouaust rouvrit les débats et fit d'abord rappeler Mercier.

Les juges (Jouaust, puis Brogniart) lui posèrent un petit nombre de questions, mais les trois dernières étaient, dans leur esprit, toute l'Affaire.

Lui, sur la corde roide de son imposture, où le moindre déplacement d'équilibre, un grain de trop de vérité ou de mensonge, le faisait chavirer, pesa, calcula tous ses mots.

A la question de Jouaust si Esterhazy a été employé par Sandherr : « Non, jamais à ma connaissance. »

« Esterhazy, reprend Jouaust, a d'abord nié être l'auteur du bordereau ; depuis quelque temps, il dit qu'il en est l'auteur ? Je crois que c'est un mensonge. » (A la différence de Gonse, Boisdeffre et Roget qui vont déclarer formellement (1) qu'Esterhazy ment.)!I rappelle sa déposition de l'avant-veille, la précise: « Quand même ce serait l'écriture d'un autre, l'examen du bordercau impose la conclusion qu'il a été fait sous l'inspiration de Dreyfus. »

:1) Rennes, I, 208, Roget; 328, Boisdesire ; 537, Gonse.

Sur quoi, Brogniart : « Mon général, n'a-t-on jamais fait l'hypothèse que le bordereau sur papier calque pouvait être la copie d'un bordereau original ? »

Comme on s'en souvient, la lettre « ouverte » à Mercier paraissait, ce même matin, dans le Gaulois. Les journaux de Paris n'arrivant à Rennes que l'après-diner, rien que l'heure où les juges ont posé leurs questions (1) fait voir que l'auteur de la lettre n'avait rien à leur apprendre.

Mercier peut détruire d'un mot le système des deux bordereaux : « L'hypothèse est stupide, outrageante pour moi qui aurais, en 1894, fait usage d'un faux. » Si, au contraire, son dessein est de suggérer que c'est bien le secret de l'Affaire, il ne confirmera pas, ne démentira pas, donnera seulement à entendre que la vérité officielle et diplomatique n'est pas la vraie (2).

Mercier, en conséquence, répond à Brogniart : « J'ai vu cette hypothèse dans les journaux; mais elle n'a jamais été faite à ce moment-au ministère de la Guerre . » – C'est-à-dire qu'elle a pu y être faite depuis 1894 et qu'elle n'a rien d'impossible.

« Nous avons toujours admis que le document sur papier pelure était bien le document original du bordereau. » C'est-à-dire que le bordercau sur papier pelure pourrait ne pas être le document original, qu'on a seulement admis qu'il l'était.

Ainsi Mercier dit tout ce qu'il peut dire ; si Dreyfus, à son banc, ne réclame pas, c'est que nul n'a plus grand intérêt à laisser le débat sur le bordereau d'Esterhazy; et tout à l'heure va arriver la lettre « ouverte » à Mer

(1) Rennes, I, 147 : « L'audience est reprise à 7 h. 30. »

(2) JAURĖS, discours du 7 avril 1903; ALLIER, loc. cit., 101, MATHIEU DREYFUS, Souvenirs.

cier : « Vous avez sur vous une photographie du bordereau annoté. » Un mois durant, ce sera l'objet des conversations militaires (1); mais le « Syndicat » s'en taira, ni Demange ni Labori n'exigeront un désaveu.

Pourquoi ? Parce qu'il a été « admis », convenu, depuis cinq ans, avec Dreyfus lui-même, que le bordereau sur papier pelure serait le bordereau original.

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Je tiens de l'un des juges du premier procés que, le troisième jour, comme il croyait Dreyfus et Demange informés du pli que Maurel avait reçu de Du Paty et avait placé devant lui sur la table du conseil, il s'impatienta d'entendre chicaner sans fin du bordereau et fut sur le point d'interrompre : « Mais parlez donc des preuves qui sont là-dedans! » – le pli de Mercier avec les pièces secrètes. Tout le reste du procès lui parut être du « battage ». Même phénomène à Rennes, sauf que

la

preuve décisive, dont la défense se garde de parler, c'est le bordereau sur papier fort. Correctement, ces soldats, en service commandé, vont écouler jusqu'au bout l'interminable défilé des témoins. Mais l'Affaire n'est pas là ; plaidoyers et réquisitoires, ceux des militaires comme ceux des civils, c'est pour le public, et les quelques questions qu'ils posent ou sont banales ou se référent au redoutable sous-entendu qui domine tout.

Mercier sait que le faux invisible combat pour lui (à

(1) Récit du général Jourdy.

Voir p. 219.

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