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la façon des dieux de l'Iliade qui, échappant aux yeux, ne frappent que plus sûrement).

Chaque fois que des adversaires sans scrupules abuseront contre lui du secret d'État qui les confondrait, mais dont la révélation entrainerait la guerre, - et de quoi ces malheureux soldals trompés auraient-ils peur sinon de la guerre ?-ils évoqueront l'annotation impériale, le véritable bordereau, sur papier fort, et toute la réalité s'évanouira aussitôt devant le spectre.

XI

Ainsi pour sa confrontation avec Casimir-Perier (1).

On n'a pas oublié l'intervention véhémente de l'ancien Président de la République à la fin de la dernière audience, sa surprise indignée au récit de la prétendue nuit d'angoisse à l'Élysée. Maintenant, à la barre, côte à côte avec Mercier vers qui il s'est tourné et qu'il dévisage de son mil clair, il lui inflige d'impérieux démentis : « Jamais Lebrun n'a parlé devant moi des aveux... Dans la soirée du 6 janvier, je n'étais pas troublé; je ne sais pas qui l'élait... Si l'incident avait été aussi tragique, l'ambassadeur en aurait référé à Berlin avant de prendre rendez-vous pour le lendemain avec le président du Conseil... Ce qui supprime la scène de l'Élysée, c'est que nous n'avons pas eu de nouvelles ce soir à minuil... Si l'on avait eu le 6 des nouvelles disant que l'incident était clos, on n'aurait pas attendu le 8 pour faire paraître la nole... » Mercier, très påle, mais se roidissant : « Le capitaine Lebrun

(1) Rennes, I, 149"à 155.

Renault, le général Gonse déposeront devant vous... J'ai accepté ce que disait M, Casimir - Perier que c'était la soirée du 6; je n'ai pas de souvenirs précis... (en ce qui concerne la date). Que faisais-je dans cette soirée à l'Élysée ? J'y étais comme ministre de la Guerre, « Sur quoi, Casimir-Perier, d'une colère croissante : « Je n'ai parlé d'aucune soirée, moi; le général Mercier n'a pas à accepter ce que j'ai dit d'une soirée... J'affirme l'exactitude absolue de ma mémoire... Je ne veux pas que mes paroles soient dénaturées, cinq minutes après que je les ai prononcées... » Et tout le temps, les formules les plus dures, comme à un ancien domestique : « Le général Mercier, que j'avais nommé ministre de la Guerre, n'avait pas à intervenir dans les questions diplomatiques ; s'il y était intervenu, je l'aurais rappelé à son devoir... Le général Mercier, étant mon subordonné, n'avait qu'à obéir aux ordres qu'il recevail de moi... S'il y avait eu des complications, il aurait reçu des ordres de moi... » Mais autant souffleter un masque de bronze. Mercier reste impassible ; seules, ses mains frémissantes, comme nouées derrière le dos, décèlent son trouble, pendant que son regard oblique, l'amertume de son rictus, disent aux juges : « Voilà comment on traite les soldats ! »

Accoutumé à parler à la raison et à ce qu'on le croie sur parole, Casimir-Perier n'a pas songé à se munir de preuves matérielles : l'agenda où il a écrit au jour le jour les incidents de sa courte présidence ; l'attestation des amis qui ont passé avec lui celle soirée du 6 janvier, non pas à l'Élysée, dans l'inquiélude, mais chez sa mère, dans la paix de l'intimité familiale (1). Le résultat, d'ailleurs, eût été le même. Dès que Mercier est

(1) Avec Rambourg et Montalivet. (Récit de Casimir-Perier).

»

chassé d'une date, il lui suffit de se replier sur une autre et sans plus s'y attacher qu'à la précédente, parce que sa loyauté lui défend d'attester autre chose que ce qui est resté sûrement dans sa mémoire, c'est-àdire -- hors des temps – le fait lui-même, l'ultimatum impérial. Il allègue ses ordres à Boisdeffre, preuve que, le jour où Casimir-Perier a donné audience à Mercier, la guerre était en vue. Demange : « J'ai lu dans la procédure (1), aux dépositions du général Gonse et de M. Cavaignac, que M. de Boisdeffre était absent le 6 janvier. Alors, c'est que la soirée n'aurait pas eu lieu le 6 (2).

Jouaust certainement, peut-être de Bréon, eurent la sensation aiguë que ce grand chef mentait; les autres juges, les officiers qui se pressaient dans la salle, se persuadèrent sans peine que c'étail Casimir-Perier.

Il y a un personnage de l'Affaire dont le nom n'y est nulle part et l'action partout : c'est ce sorcier des contes arabes « qui, brusquement, peut faire aux yeux de tous d'une chose une autre chose (3)

Demange prie Mercier d'expliquer par quelle étrange relation de cause à effet les fails qui se seraient passés dans la journée du 6 janvier 1895 l'ont décidé (aux termes de sa déposition de l'avant-veille) à faire une communication secrèle le 22 décembre 1894. « Effondrement de Mercier, écrit Clemenceau ; jamais men

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(1) Voir t. 1'', 546 à 548.

(2) Rennes, I, 156 : DEMANGE : Comment cela se conciliet-il? JOUAUST: M. de Boisdeffre était-il présent le 6? - MERCIER: Il était certainement à Paris ce soir-là; il en déposera lui-même. Quant à la date du 6, je vous ai dit que j'acceptais cette date, mais je n'ai pas un souvenir précis à cet égard... DEMANGE : Je prierai seulement le conseil de retenir cette date du 6 janvier et la déclaration du général Mercier que le général de Boisdeffre élait à Paris. MERCIER : Nous verrons. »

(3) Les Mille Nuils et une Nuit (Edit. MARDRUS, II, 149).

songe ne fut mieux écrasé dans la bouche du menteur (1). » Point du tout. Mercier répond que « ce qui s'est passé le 6 janvier est l'épilogue d'une crise qui durait depuis longtemps ; M. Hanotaux dira combien la situation était délicate, périlleuse. » Comme Hanotaux conviendra, en effet, que le procès, qu'il avait vainement essayé d'empêcher, s'était compliqué de difficultés avec l'Allemagne, ce peu qu'il dira contre Mercier tournera encore pour lui; Casimir-Perier « n'a vu Munster qu'une fois, il n'a rien su des autres entretiens de l'ambassadeur avec le ministre des Affaires étrangères (2) », et cela aussi est à l'avantage de Mercier.

se

(1) CLEMENCEAU, dans l'Aurore du 16 août 1899: «M•Demange, qui avait laissé toute cette partie de sa tâche à son collaborateur,

trouvait hors d'état de le remplacer à l'improviste. Par un véritable prodige, il a pu suppléer dans une certaine mesure à l'aide si nécessaire qui lui faisait subitement défaut. »

(2) Rennes, I, 159, Casimir-Perier.- Un rédacteur de la Gazette de France, Henry Dutrait-Crozon, a publié, en 1905, un gros volume intitulé : Joseph Reinach historien, Revision de l'Histoire de l'Affaire Dreyfus, avec préface de Charles Maurras. Ces deux jésuites de robe courte, passés maîtres dans l'art d'arranger les textes et les faits, ont découvert, après six années de réflexion, une impudente réponse aux démonstrations de Casimir- Perier et de Demange : La vérité est aujourd'hui connue : le récit de Casimir-Perier, en ce qui concerne la visite de M. de Munster le 6 janvier, est parfaitement exact, mais les affirmations du général Mercier et du général de Boisdeffre sur la réalité de la nuit historique sont non moins exactes. Seulement cette nuit se place à la date du 12 décembre 1894, douze jours avant le pro. cès, et non douze jours après. Nous garantissons l'exactitude absolue de ce renseignement, puisé aux sources les plus sûres. » (279.) Mais, nécessairement, Dutrail-Crozon ne donne pas sa source et il n'explique pas davantage pourquoi ni Mercier ni Boisdeffre n'ont donné la date du 12 décembre 1894 au procès de Rennes. D'autre part, il est certain pour Dutrail-Crozon que je connaissais cette date, parce que, dans mon tome ler (343 et suiv.), je fixe précisément à cette époque la naissance de la légende d'une pièce mystérieuse rendue à l'Allemagne. (Articles de la Libre Parole et de la France des 8 et 11 décembre 1894, note Havas du 13 démentant que Munster ait entretenu Hano

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Même jeu encore de Mercier quand l'avocat le questionnesurla dépêche de Panizzardi et sur le commentaire des pièces secrètes. Il n'a fait aucun usage de la dépeche, parce que la première traduction semblait dénoncer l'Italie comme au courant de la trahison de Dreyfus et que la seconde traduction n'indiquait pas d'une manière formelle la culpabilité. - Les juges ont vu les pièces de leurs propres yeux; Chamoin et Paléologue, aux audiences secrètes, Delaroche-Vernet, à la précédente audience publique, ont établi que la première ébauche fut présentée à Sandherr comme douteuse, que la traduction définitive fut reconnue exacte par Sandherr lui-même, et que toutes deux étaient également favorables à Dreyfus ; l'explication de Mercier n'en parait pas moins plausible. – Pour le commentaire des pièces secrètes, s'il l'a détruit, en 1894, c'est « qu'il l'avait fait faire pour son compte personnel »; au surplus, la « loi de revision de 1895 n'était pas votée; il n'y avait, par conséquent, plus de suites judiciaires à donner au procès »; et s'il a brûlé en 1897 « la copie » du commentaire, en fait, le texte même de Du Paly, qui n'avait pas servi, remplacé par la notice biographique, – «c'est qu'il estimait, par des considérations patriotiques, qu'il ne fallait fournir aucun prétexte pouvant faire décider la revi

sion (1) ».

On pensa alors, assez généralement, que Mercier se

laux de l'Affaire, autrement que pour protester formellement contre les allégations qui y mêlent l'Allemagne, etc.) - L'auteur et son préfacier esquivent d'ailleurs toute discussion sur le borderean annolé, parce que Mercier et Boisdeffre ont précédemment affirmé sous serment devant la Cour de cassation qu'ils ne l'avaient jamais employé ni vu. - Leur livre est dédié à Mercier et à « l'ancien Etat-Major ».

(1) Rennes, I, 160 à 163, Mercier. Voir l. 1er, 245 à 250, 359, 401; t. III, 193 ; etc.

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