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de cet appareil grandiose et rassurant de la légalité, vous ne désarmez pas ! S'agirait-il d'un autre prévenu que l'innocent ou le coupable qu'ont introduit ses juges ? La vraie accusée ne serait-elle pas la République ? Qu'on n'espère pas, en tout cas, faire de cette affaire de partis une affaire de religion. Notre religion a déjà consacré la juste cause de plusieurs millions de martyrs. A qui le Colisée a-t-il conté ses drames lamentables qu'ont à tout jamais étouffés la poussière des ruines et le pardon des saints ? Notre leçon est, avec notre Maitre, au Calvaire. Heureuse la victime que Dieu reconnaît assez juste pour assimiler sa cause à celle de son propre ils sacrifié (1)!

Rome n’a coutume ni d'avancer l'aiguille sur le cadran ni d'attendre, pour élever une voix devenue inutile, que le dernier coup ait retenti. Apparemment, du haut de l'observatoire qui domine le monde, on avait enfin la claire vision, non seulement des faits de la cause, mais des temps qui étaient proches où cette entreprise des Jésuites contre la France de la Révolution tournerait au désastre pour l'Église, si elle s'obstinait à l'impossible, dans l'absurde iniquité. De là ce grave avertissement, sous une forme qui n'avait rien d'officiel, mais tout y était, l'appel à l'humanité, l'hommage aux magistrats calomniés, l'espoir d'un verdict « définitif » des juges civils, le refus net de laisser compromettre davantage l'autorité du Saint-Siège, la comparaison, qui de tout autre eût paru sacrilège, entre le martyr de l'île du Diable et le crucifié du Golgotha.

Ces agitateurs catholiques qui, dans leur folie ou leur rage froide, n'avaient plus rien de chrétien, solliciterent, attendirent un démenti. Et, comme rien ne vint plus qu'un sévère silence, les dévoles firent dire des messes pour le pauvre pape.

(1) Figaro du 15 mars 1899.

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Un tel état des esprits, toujours au maximum de la violence, n'était

pas
fait

pour rassurer les défenseurs de Dreyfus, malgré tant de progrès parmi les républicains et la force croissante de la vérité. L'idée que les Chambres réunies rejeteraient la revision sous quelque prétexte de droit qu'on peut toujours trouver, peut-être à une voix, obsédait les plus confiants. A la veille de la première réunion plénière de la Cour, Mornard déposa une requête tendant à la récusation des trois membres de la commission consultative, Pelit, Crépon et Lepelletier, qui s'étaient prononcés, en septembre, contre Dreyfus (1). Il invoqua les principes généraux de la législation; la disposition (due à l'initiative de Mazeau lui-même) de la loi de 1895, qui exclut « de la juridiction chargée de dire droit » les conseillers qui ont été appelés à donner un avis préalable; un autre texte, encore de Mazeau, sa lettre à Lebret, où il écartait de l'enquête sur les révélations de Quesnay ces mêmes magistrats, bien qu'ils fussent les doyens de la Cour (2); enfin la réponse de Guérin à Demôle, dans la dernière séance du Sénal, sur l'inutilité d'un texte spécial pour les exclure du jugement, puisque cela allait de soi.

Les Chambres réunies, après avoir déclaré la requête recevable en la forme (3), la rejetérent au fond, à la demande des trois conseillers, qui protestaient de leur entière indépendance d'esprit, et sur le rapport de Ballo:

(1) Requête du 20 mars 1899.
(2) Lettre du 12 janvier.
13, 21 mars.

Beaupré. Il soutint, contre Manau, qu'une « affaire nouvelle » était surgie de l'enquête; l'opinion de Guérin, pour considérable qu'elle fut, n'engageait que lui; l'amendement de Demôle ayant été repoussé par le Sénal, le silence de la loi, l'absence d'un texte spécial, ne permettaient pas la récusation (1).

Il était certain que le Sénat avait été trompé par la déclaration de Guérin, lui-même de bonne foi, mais qui ne parlait pas, comme on l'avait pu croire, au nom de Dupuy. Question fort complexe, dès lors, et propre à faire hésiter les meilleurs. Plusieurs, qui étaient déjà résolus à la Revision, votèrent avec Ballot par scrupule de jurisconsulte (le respect de la lettre écrite); d'autres, par camaraderie pour leurs trois collègues; d'autres, enfin, dans la pensée que Petit, Crépon et Lepelletier les aideraient à enterrer l'Affaire.

Guérin, fort gêné, déclara, dans les couloirs du Sénat, que les trois conseillers se devaient, après avoir eu gain de cause, de se récuser eux-mêmes. Mais ils n'en firent rien et reprirent leur siège (2).

Depuis dix-huit mois que durait cette lutte, quelquesuns des promoteurs de la Revision étaient devenus fort nerveux, dans une tension perpétuelle de toutes les fibres du cerveau, au milieu de tant de passions et sous cette impopularité dont on ne savoure les amères délices que par le souvenir, quand le temps a passé sur tant de douleurs et de dégoûts.

On s'alarma donc fort de ce premier vote, qui semblait hostile, et l'inquiétude s'accrut des rumeurs que répandaient les amis de Dupuy, qui se disaient assurés de la majorité.

Les projets les plus divers furent agités : Galliffet

(1) 24 mars 1899. (2) 27 mars.

proposa d'aller à Berlin et de s'adresser à l'Empereur allemand, qui n'hésiterait pas à ouvrir ses dossiers au chef de la charge héroïque de Sedan; plusieurs tenaient pour le retour de Zola, dans l'espoir que Dupuy convoquerait aussitôt les assises et que les témoins de la Chambre criminelle y rediraient publiquement leurs dépositions. On objectait, d'autre part, à la démarche de Galliffet, que, Munster ayant répété à Delcassé ses anciennes déclarations à Hanotaux et y ayant ajouté une attestation formelle au sujet du petit bleu, le gouvernement allemand s'en tiendrait là; et, au retour de Zola, qu'il n'en résulterait qu'un surcroit inutile d'agitation; Lebret, ayant refusé de relever les témoins du secret professionnel lors de mon procés, s'y refusera de nouveau. Cependant Labori se rendit en Angleterre pour conférer avec son client (1).

La terre étrangère et l'isolement auxquels il s'était condamné lui avaient été plus durs encore qu'il ne l'avait cru, et le travail même (2) ne le distrayait pas de l'obsédante pensée du drame, où il avait tenu une si grande place, qui se déroulait maintenant sans lui, « rayé de son pays et muet », et que, de loin, à travers la tristesse des brumes de l'hiver anglais, il voyait courir à un nouveau désastre (3). Il tremblait, et c'était

(1) Zola m'avait écrit en août, avant les aveux d'Henry, qu'il était disposé à rentrer en octobre, « même s'il ne se passait rien de nouveau jusque-là », et « à se faire étrangler à Versailles, pour la beauté d'un nouveau crime judiciaire... J'irai ensuite faire mon année de prison. Si l'on pense que cela soit bien, que je servirai ainsi la cause, je suis prèt ». Il inclinait, cependant, à « attendre à l'étranger, aussi longtemps qu'il le faudrait. Ainsi « nous resterons les maîtres de l'agitation, de la plaie que nous pourrons toujours rouvrir et faire saigner

(2) Son roman Fécondité. (3) Après avoir passé l'été à Oatlands, il s'était installé à l'Hôtel de la Reine à Upper-Vorwood, à une petite distance de

aussi la crainte de Labori, que Dupuy poursuivrait « le plein effet de la loi de dessaisissement » et que les Chambres réunies déclareraient « juridiquement » qu'il n'y avait pas de fait nouveau (1). Il n'écrivit : « Je crois bien qu'ils vont commettre l'abominable crime jusqu'au bout. C'est, chez moi, de la stupeur. Comment une grande nation va-t-elle vivre, devant tous les autres peuples, avec ce forfait avoué, étalé en plein soleil ? Je suis triste à mourir, mon cher ami, comme si nous avions tous perdu l'être cher (2). » Et plus il se trompait dans ses prévisions, plus grande et plus touchante fut sa noblesse à se déclarer prêt à revenir au premier appel, non pas pour partager la victoire, mais pour s'offrir à de nouveaux coups. Déjà, à plusieurs reprises, il avait voulu rentrer, n'y tenant plus, «

« tomber à Paris, un beau soir, sans prévenir personne, contre tous les conseils des amis (3) ».

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Londres, où Mme Zola le rejoignit. Il y reçut la visite de quelques amis, Desmoulin, Bruneau, Georges Charpentier, Yves Guyot, Fasquelle.

(1) Lettre du 18 avril 1899 : « Je n'ai pas votre optimisme. Pour moi, le complot continue, on ira jusqu'au bout du plein effet de la loi de dessaisissement. Quand on a risqué la honte d'une telle loi, c'est que tout le monstrueux plan de campagne est arrêté, c'est qu'on est bien résolu à marcher quand même. Et vous allez le voir aboutir, ce plan... Le président BallotBeaupré peut très bien déclarer juridiquement qu'il n'y a pas de fait nouveau, en croyant qu'il sauve la France. Ne dit-on pas déjà que la Cour tout entière s'inclinera devant son opinion ? Voilà ma terreur, c'était celle de ce pauvre Labori, et je tremble que nous seuls ayons vu clair. Je ne cesse d'écrire à mes amis que la revision sera rejetée... Je vous dis là ce que mon cerveau roule pendant mes promenades solitaires. Du lointain où je suis, je crains bien d'avoir la vue nette des choses. Et Dieu veuille que je me trompe !» — Cf. VIZETELLY, loc. cit., 257.

(2) Lettre du 16 février 1899. (3) La Vérité en marche, 137.

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