Page images
PDF
EPUB

rio, connaissaient-ils le secret de Mercier ? Il y a lien d'hésiter. Mercier, en tout cas, jugea le moment bon pour faire donner à nouveau sa presse, avertir ceux des officiers, qui s'y seraient trompés, du véritable sens de ces témoignages. Le jour même de la déposition de Belhomme, le Nouvelliste de Bordeaux (1), reproduit aussitôt par cinquante journaux, en donna la clef : « Le gouvernement est à la merci de Mercier : d'un mot, d'un geste, le général peut amener un conflit avec l'Allemagne. Il n'a qu'à sortir de sa poche la photographie qu'il a conservée du bordereau annoté de la main même de Guillaume. Il y a longtemps qu'on le répète ; aujourd'hui, tout le monde le sait. Le conseil de guerre le sait encore mieux que tout le monde; ni Demange ni Labori ne l'ignorent. Il faut être lâche et canaille comme un dreyfusard pour avoir l'air d'en douter et pour exiger qu'on le dise publiquement, dans l'espoir, toutefois, qu'on n'osera pas le dire. »

Clemenceau lut l'article du journaliste girondin, le signala à Labori qui n'en fit rien (2).

XVIII

On entendit ensuite Freycinet, Lebrun-Renault et les témoins de Quesnay.

Freycinet, « sur les 35 millions venus de l'étranger », équivoqua. Il ne savait par lui même « rien de précis », avait répété seulement à Jamont, w au général en

(1) 29 août 1899, article signé Paul Duché.

(2) Aurore du 31 août : « Je suis sûr que Labori n'a pas lu le Nouvelliste de Bordeaux du 29 aout. C'est un lort. Voici ce que j'y recueille d'un ciseau satisfait... ».

chef de nos armées en lemps de guerre », les estimations, sans doute • arbitraires », de personnes compétentes, « ou se disant telles », et « sans se les approx prier ». – Roget, interrogé par Labori, sur le Syndicat, avait répondu : « C'est une institution publique, tout le monde en parle (1). » - D'ailleurs, cette somme représente « l'effort total depuis l'origine de l'Affaire dans le monde entier », mais la France exceptée, car « la campagne y a été très désintéressée », l'argent étranger « n'a joué aucun rôle dans le procès en revision », et il rend hommage à la haute probité de Scheurer.

Il sentit la grossière subtilité de ces propos (si c'était ceux qu'il avait tenus) ou de sa rectification, essaya de se dépétrer par des phrases qui sonnaient faux, des compliments à tout le monde : « La confiance des soldats dans les chefs... Les passions généreuses de ceux qui les attaquent... Apprenons à nous estimer. Ces aveux partent d'un cœur qui n'a plus grand'chose à souhaiter pour lui ici-bas. »

Mais comme il tenait à être réélu sénateur et à redevenir ministre, quand Brogniart lui demanda « s'il avait

[ocr errors]

(1) Rennes, II, 255, Roget. J'insistai, à plusieurs reprises, pour que la défense « liquidat » la question du « Syndicat » :

Les gens, imbéciles ou scélérats, qui parlent du Syndicat, doivent savoir au moins de quels membres il est composé, où il loge, quelles sont ses opérations. Il faut les mettre au pied du mur, les obliger à parler, à dire tout ce qu'ils savent de cette mystérieuse association. Alors, de deux choses l'une : ou ils donneront des noms, et l'on pourra enfin, devant des déclarations claires, nettes, précises, les poursuivre pour diffamation; ou ils se réfugieront dans l'équivoque et, par cela même, avoueront qu'ils sont ou des drôles ou des niais... Le Syndicat, s'il n'est pas composé de simples crétins, a dû faire des tentatives auprès des petites vierges du nationalisme et de l'antisémitisme, leur envoyer des émissaires autorisés. Nommez donc ces émissaires. Dites les sommes qui ont été refusées par ces pucelles. » (Siècle du 23 aoùt 1899.;

une opinion personnelle sur l'accusation », il déclina de répondre, parce qu'il ne connaissait pas assez « le dossier et les faits ». Le mot, le petit mot, qui, venant de lui, en raison même de ce que ses amis appelaient sa sagesse, eût été d'un si grand poids, il refusa de le dire 1).

Le plus intelligent des hommes sans caractère, il y avait longtemps qu'il avait renoncé à sa propre estime, l'avait sacrifiée à sa fortune.

La légende des aveux occupa une audience que Jouaust présida avec plus d'incohérence encore qu'à

l'ordinaire, dur avec Lebrun-Renault, plus dur encore avec Forzinelti (pour son récit de la captivité de Dreyfus), et plein d'égards pour les officiers, Anthoine, Guérin, de Mitry, qui ne savaient rien que par ouï-dire. Lebrun, lourd, épais, penaud, portant sa mauvaise action sur un front de brule alcoolisée,s'en tint à l'exacte limite du mensonge qu'il s'était précédemment fixée. Dès que Jouaust fit mine de le presser, le caur lui manqua: « L'impression qui est restée pour vous a-t-elle été celle d'un aveu ? - Je n'ai aucune impression là-dessus. Je ne veux pas donner d'opinion. Je ne juge pas la chose, » Demange : - Comment conciliez-vous ces deux phrases : Je suis innocent, et J'ai livré des documents ? - Je n'ai

(1) Rennes, II, 555 à 363, Freycinet. Quelques jours après, Monod raconta, dans le Figaro, qu'il avait rencontré Freycinet à la gare du Mans et que « le délicieux vieillard » lui avait dit, avec un accent d'énergie particulier : « La condamnation, c'est la perpétuité de nos discordes ; tout le monde doit désirer l'acquittement. Ce que Monod interprétait : « Si M. de Freycinet croit que l'acquillement peut seul donner la paix à la France, c'est qu'il est convaincu que l'acquittement est la vérité.» 31 août 1899). Arthur Meyer, par dépêche, somma Freycinet de démentir le récit de Monod, ce que l'ancien ministre fit aussitôt. (De Thoune, jer septembre). Monod maintint « intégralement et textuellement

» son récit.

pas à les concilier. Je répète la phrase et c'est fini. » Quand il dit « qu'il n'avait pas eu le temps de parler des aveux à Casimir-Perier », Beauvais lui-même laissa échapper que « c'était fâcheux (1) ».

Guérin, avant de venir à Rennes, étant allé voir Saussier, lui rappela leur conversation, du jour même de la parade, et ce que le vieux général lui avait dit : que les aveux concordaient mal avec l'obstiné cri d'innocence. Saussier le pria de ne point parler de lui, toujours ennuyé d'avoir connu Esterhazy et Weil. Guérin, comme tous ceux qui l'avaient approché, lui était resté très dévoué, pour rien au monde n'aurait voulu lui causer des désagréments.

Ce mot de Saussier eût illuminé l'audience.

Cependant le terrain était si mauvais que Gonse, Mercier lui-même, battirent en retraite. Mercier « n'a pas pensé » à faire fixer les aveux de Dreyfus, Gonse à les objecter à Picquart, – c'est-à-dire que la légende était encore dans le devenir, à peine ébauchée.

Seul, Roget tenta une offensive, mais oblique. Forzinetti ayant déposé que d'Altel, son ami de vieille date, avec qui il s'était entretenu souvent de Dreyfus, ne lui avait jamais parlé des aveux, Roget lui demanda s'il savait où d'Altel avait logé à Paris. Comme le commandant ne le savait pas, Roget triompha, dit que d'Attel ne lui avait jamais parlé de Forzinelti. Par contre, Lebrun convint d'avoir dit à Forzinetti que Dreyfus n'avait pas avoué.

Dreyfus intervint à plusieurs reprises, confirma le récit de Forzinetti sur la hantise qui lui était venue, après sa condamnation, de se tuer. C'est sa femme qui lui a ordonné d'aller au supplice, « la tête haute », de

Risbourg avait

(1) Rennes, III, 73 à 112. (31 août 1899.) déposé précédemment. (II, 232.)

vivre pour elle et ses enfants : « Si je suis ici, c'est à elle que je le dois, mon colonel ! » et il éclata en sanglots.

Mais encore une fois, parlant avec toute son âme, il parla sans art. Un comédien, qui se trouvait parmi les spectateurs et des plus ardents pour Dreyfus, observa : « Si j'avais eu à dire ça, j'aurais fait pleurer toute la salle ! »

Aussi bien, il se préoccupait de moins en moins de parler aux imaginations, d' « avoir du succès », seulement de ne pas défaillir, d'entendre, de comprendre quelque chose à son « affaire ». Il y avait des jours où il ne percevait, au bout d'un quart d'heure, qu'un bruit de paroles, une espèce de vent, et, repris de ses fièvres, grelottait, malgré ses gilets superposés, dans l'élouffante atmosphère, claquait des dents. Il vivait de quelques litres de lait, avait encore maigri, paraissait « un squelette (1) ». Mathieu tremblait de voir s'évanouir ce souffle de vie : « Pourvu qu'il aille jusqu'au bout ! On le crucifie tous les jours (2) ! » Même les plus solides, les plus sceptiques, rien qu'à suivre depuis des semaines les interminables audiences, n'en pouvaient plus d'énervement et de fatigue. Cependant, ils avaient des heures de délassement, d'oubli, des flâneries à la promenade du Thabor, à la campagne, aux ruines de Combourg. Lui ne quittait les haines du prétoire que pour la solitude de sa cellule (3).

(1) CLAPETIE, dans le Temps du 30 aoùt 1899. – La presse féroce n'en continua pas moins à l'insulter : « Il marche d'un pas de caporal allemand... Son corps se secoue dans son uniforme, comme s'il s'y disloquail de rage et de souffrance... On sent, chez ce misérable, une hideuse comédie... Sous ce binocle, où son cil vous guette, il a toujours vendu la France. » (TALMEYR, dans le Gaulois du 26.)

(2) Lettre du 20.

(3) Un dessin d'lermann-Paul le montre s'aballant sur son lit; le geôlier, compatissant, lui dit : Vous trouvez que c'est long, mais on n'a pas encore eu le temps de trouver des

« PreviousContinue »