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Avec les témoins de Quesnay, on toucha le fond du fond de la sottise. C'étaient l'avocat Mertian et le boyaudier Villon, dont on connait déjà les racontars, le maquignon Germain (deux ou trois fois condamné pour escroquerie), qui avait vu Dreyfus suivre les manæuvres prussiennes à Mulhouse; son ancien patron, non seulement lui donna le démenti, mais raconta que Sandherr avait assisté à des exercices de tir en Alsace et le lui avait dit à lui-même; et un propriétaire normand, du Breuil, ancien magistrat, qui savait d'un mari trompé que Dreyfus fréquentait des étrangers et était « indigne de porter l'uniforme (1) ».

Entre temps, Drumont révéla des propos de Schwarzkoppen au comte de Chézelles : « Oui, Dreyfus, nous a livré des documents! » et du général Bronsart de Schellendorf à un Anglais : « Dreyfus est un coquin et un espion. » Chézelles répliqua que Schwarzkoppen ne lui avait jamais parlé de Dreyfus et le général prussien qu'il n'avait rien dit de tel à personne (2).

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preuves. L'iconographie de l'Affaire est considérable; il faut citer, en première ligne : Forain, du côté des nationalistes, et, du côté des revisionnistes, Renouard, Couturier, Hermann-Paul, Ibels, Feuillet.

(1) Rennes, II, 101 et III, 112, du Breuil (il fut démenti par Linol, liquidateur judiciaire, à qui Bodson avait dit, au contraire, qu'il tenait Dreyfus pour innocent); III, 118, Germain (démenti par le commandant d'Infreville : « C'est une confusion de noms »; et par Kulmann, marchand de chevaux : « Jamais je ne suis sorti à cheval avec Dreyfus ») ; 135, Villon – Du Breuil fut condamné par la suite pour diffamation à un mois de prison (avec sursis). (Tribunal de Coutances, 7 septembre 1903.)

(2) Libre Parole du 24 août. Démentis du comte de Chézelles (27 août), de Bronsart dans la Gazelle de Cologne du 31. XIX

Esterhazy étant toujours défaillant, Jouaust avait fait donner lecture de sa déposition devant la Chambre criminelle (1). Gonse demanda aussitôt à s'expliquer sur les incidents de 1897, les raconta à sa manière, protesta surtout qu'Esterhazy n'avait jamais été l'homme ni de Sandherr ni de l'État-Major. Boisdeffre prit son plus grand air, regretta de n'avoir pas devant lui « le commandant »; il eût voulu lui dire en face « son mépris ».

Ils avaient eu beau accréditer qu'il s'était vendu aux juifs, que ses aveux élaient aussi suspects que ceux de Dreyfus étaient certains : ils eussent apparemment parlé d'un autre ton si, tout à coup, la tête de Méduse se fût dressée devant eux.

Non seulement son absence leur donnait pleine licence de se dégager de lui, de démentir en bloc l'inextricable tissu de mensonges et de vérités qu'était son récit de ses aventures, el, en outre, de le dire l'homme des Dreyfus; mais elle le faisait comme étranger aux débats, réalisait la vieille consigne de Gonse :

Séparer les deux aslaires, l'affaire Dreyfus, l'affaire Esterhazy (2) »; il n'y avait pas d'affaire Esterhazy. Le conseil de guerre prononcera sur Dreyfus comme si Esterhazy n'existait pas.

Entre tant d'absurdités du procès, ce n'était pas la moindre el, peut-être, ce fut la plus fatale. Il n'était pas au pouvoir de la défense de faire venir Esterhazy; d'autant plus, elle eut dù loul ramener à Esterhazy,

(1) Rennes, II, 122 et suiv. (23 aout.) (2 Voir t. II, 299.

empêcher les généraux, par tous les moyens, de mettre à exécution leur plan : Pour faire dire aux généraux que Dreyfus est coupable, il faut qu'ils pensent le moins possible à Esterhazy, qu'ils l'oublient, qu'il flotte loin de leur esprit comme de leurs yeux, en dehors du procès, comme une ombre påle, qu'une savante distribution de lumière et d'ombre le rende comme invisible ( 1 ) ». Or, l'absence opérait aussi sur les deux avocals; ils laissèrent Esterhazy tourner au mythe, au fantôme, quelque chose d'obscur et de lointain.

Pourtant, quelques témoins l'évoquèrent, moitié traître, moitié escroc : Grenier, Jules Roche, l'anglais Strong, l'agent Desvernine qui l'avait suivi chez Schwarzkoppen; surtout Émile Picot, qui savait directement de l'attaché autrichien comment Esterhazy, cassé aux gages par l'attaché allemand, avait essayé de renouer, d'où le petit bleu dicté, puis déchiré; et le lieutenant Bernheim qui lui avait prêté une réglette de tir qu'il n'avait jamais rendue (2). – Seulement, dès que des accusations d'Esterhazy contre l'Etat- Major on passait aux preuves des témoins à charge contre Esterhazy, de menteur il redevenait sur l'heure calomnié, l'Esterhazy d'autrefois, non plus le stipendié, mais le martyr des juifs. -- Si Esterhazy avait voulu avoir le Manuel de tir, il l'aurait eu du capitaine Lerond qui accompagna aux écoles à feu les officiers étrangers à l'artillerie. – Labori demande à Roget comment il concilie la visite d'Esterhazy à Schwarzkoppen et son rôle d'agent du Syndical; Roget : « Je n'ai pas à dire ce que j'en pense. » Mercier fait venir du régiment de Bernheim une réglette pareille à celle qui aurait été

(1) Jaurès, Petite République du 12 aoùt 1899.

(2) Rennes, II, 3, Grenier; 244, Roche; 251, Desvernine ; 287, Strong ; III, 53, Picot; 141, Bernheim.

prétée à Esterhazy, explique « qu'il n'y a pas corrélation indispensable entre cette réglette et le Manuel de tir (1)». Et tout cela pris aussitôt avec un empressement extrême par les juges. Jouaust, qui a laissé Mercier mettre en cause l'Empereur allemand, bouscule Picot pour avoir nommé l'attaché autrichien, Bruyerre et le capitaine Carvallo pour avoir démenti Lerond sur le prétendu secret du matériel de 120 (2); Brogniart et Beauvais malmènent Bernheim. Labori : « Il faut bien que le conseil sache quel est le rôle d'Esterhazy. Jouaust : « Soyez bref ! »

De Londres, Esterhazy suivait les débats de Rennes avec beaucoup d'altention, tantôt s'amusant des imbéciles qui imputaient encore

encore son crime à Dreyfus, tantot s'échauffant contre les généraux qui le « làchaient » ; il les avisait alors « qu'il avait toujours été un tireur de riposte (3) » et harcelait Roget de lettres où l'annonce qu'il allait sortir ses documents alternait avec de monotones injures.

Que voulait-il exactement ? Comme il écrit que le manque d'argent est la seule cause de son absence, il est à croire que son unique objet est de tirer un dernier subside avant que le dénouement de la tragédie, quel qu'il soit, l'ait rendu définitivement inoffensif). D'autre part, il souhaitait avec violence la recondamnation de Dreyfus, le haïssait cent fois plus qu'il n'en était haï.

Il s'appliqua, finalement, à faire de son mieux le jeu de Mercier.

Roget, après avoir lu la première épitre qu'il reçut de lui, s'élait empressé de la faire tenir à Jouaust :

(1) Rennes, II, 113, Lerond ; 257, Roget ; III, 245 et 523, Mer. cier.

(2) Ibid., III, 144, Bruyerre; 153, Carvallo. (3) Matin du 12 août 1899.

« Il n'a jamais eu, dit-il, de relations avec le commandant, n'a pas envie d'en avoir (1) » et « ne veut pas se laisser compromettre (2) » ; et il remit pareillement les suivantes, « sans même les ouvrir », « dès qu'il les reconnaissait à l'écriture ».

Labori, ayant eu vent de ces lettres dont Roget convint sans le moindre embarras, les fit verser aux débats (3), mais n'en put rien tirer. Celles qu'il fit lire à l'audience tombèrent à plat (4); dans toutes, rien que des gros mots, des fureurs contradictoires qui s'annulaient : Bertillon est « un dément », mais Paraf-Javal qui l'a réfuté est un « idiot »; les généraux, «Mercier excepté, le seul de vous qui soit crâne », sont des lâches, Boisdeffre un « insensé », Roget un « bou rreau » « l'assassin d'Henry », et tous leurs journalistes, Rochefort, Sabatier, « des gueux », « des brutes », « une bande stupide de sales juifs »; mais Dreyfus, lui aussi, est un « infâme » et « il voudrait fusiller les juifs jusqu'au dernier »; enfin, tantôt « il veut éviter de frapper la tête l'armée que les siens ont illustrée », tantôt, las de sa duperie de « chien fidèle », crevant de fièvre et de faim, « il va envoyer à Demange des documents qui ne feront pas rire l'État- Major (5) ».

(1) Lettre de Roget à Jouaust du 21 août 1899.

(2) Rennes, III, 392, Roget. Cette première lettre d'Esterhazy est du 19 aout.

(3) Esterhazy avait télégraphié à Serge Basset pour lui demander l'adresse de Roget à Rennes; le journaliste en informa Labori qui le lui fit répéter à la barre.

(6) Rennes, III, 393 et 597. Esterhazy, dans sa déposition à Londres, n'en dit pas moins que ses lettres à Roget furent étouffées. (117.)

(5) Lettres à Roget du 19 et du 21 aout. (Dép. à Londres, 120, et Rennes, III, 597). Parmi les journalistes, il en voulait surtout à Rochefort : « L'esprit de celui-là, c'est comme le cheval que le grand homme montait à Marengo ; cet animal était extrêmement brillant en juin 1800...»

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