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Il est probable que ses lettres à Carrière, que celuici jeta au panier, a parce qu'il n'y avait rien dedans (1) », étaient du même ton et aussi dénuées d'intérêt.

Mais Esterhazy écrivit aussi à Mercier, — pour plus de sûreté sous le couvert de Saint-Germain (2); — Mercier se garda d'en aviser Jouaust, comme avait fait Roget; et Jonaust, sur ces entrefaites, reçut d'Esterhazy une lettre où, cette fois, il n'y avait pas seulement des injures :

Quant à la culpabilité de Dreyfus, lui écrivait Esterhazy, elle ne ressort pas du bordereau; elle ressort d'ailleurs, de ce que devait dire le général Mercier et de ce qu'il n'a pas dit; elle ressort de ce qui éclaterait comme une fanfare de trompette si ce gouvernement ignoble n'avait fait de la vieille et grande France une chose sans nom, tremblant de peur à la pensée du canon de l'ennemi... Dreyfus est un misérable, mais vous êtes de bien laches coquins (3).

Relisez la lettre d'Esterhazy à Félix Faure sur le document libéraleur : « Celle pièce est un danger pour mon pays, parce que sa publication, avec le fac-similé de l’écrilure, forcera la France à s'humilier et à faire la guerre (4).

Et c'est exactement le secret de Mercier.

(1) Rennes, III, 391, Carrière. (2) Dép. à Londres, 11l.

(3) Cette lettre à Jouaust, qu'Esterhazy a publiée lui-même en 1901 Dép. à Londres, édit. du Siècle, 217), ne porte pas de date, mis est certainer at de septembre, des derniers jours du procès : « J'ai écrit à maintes reprises au général Roget... Or, les lettres à Roget sont des 19, 21, 22, 25 et 30 août.

(4) Voir t. II, 656.

XX

« Le conseil de guerre n'ayant rien voulu savoir de l'enquête de la Cour de cassation, ni du programme judiciaire où l'enferme la loi, il en résulte que toutes les anciennes démonstrations sont à refaire. »... Seulement, depuis dix-sept séances, « il n'a pas encore été dit un mot de l'unique question posée devant le conseil : Connaîtriez-vous quelque fait qui vous permît de penser que Dreyfus, ici présent, ait pu livrer à une puissance étrangère les pièces mentionnées dans le bordereau d'Esterhazy (1) ? »

Ainsi parlait maintenant Clemenceau, après avoir aidé, lui aussi, à démolir les instructions de Galliffet à Carrière ; mais il se rendait compte de la faute commise à ses conséquences.

Obliger le conseil de guerre à revenir au cas étroit de Dreyfus, qui n'était point, comme Waldeck-Rousseau n'avait cessé de le dire, l'affaire Dreyfus, l'opération, qui n'aurait été aisée à aucun moment, était plus difficile de beaucoup qu'il y a un mois. Il y avait pourtant un moyen d'endiguer le flot, à savoir, comme c'était la constante prière de Mathieu Dreyfus et la mienne depuis le premier jour du procès, d'obtenir de l'Allemagne les notes du bordereau. Demange, puis Labori, adressèrent à Waldeck-Rousseau la même requête : « Sinon, disait Labori, tout est perdu, irrévocablement per

du (2). »

(1) Aurore des 24 et 30 août 1899.

(2) Labori fit porter sa lettre par un de ses secrétaires qui me la communiqua. Mathieu m'écrivit presque dans les mêmes termes : « Il n'y a que cette solution ; c'est là qu'est le salut, C'eût été si certainement le salut que les journaux de Mercier, se méfiant du coup, s'essayaient déjà à le parer, et s'en prenaient à Zurlinden pour avoir dit des notes du bordereau « qu'elles étaient la clef du procès (1) », (sur quoi Dreyfus, comme on s'en souvient, avait demandé aussitôt qu'on les réclamat). Les Allemands seraient gens à communiquer des pièces apocryphes, ou qu'ils auraient fait écrire plus récemment par Esterhazy. Au surplus, même si elles étaient démontrées authentiques et contemporaines du bordereau, Dreyfus n'en restait pas moins un traître (2). Et ces vilenies étaient à deux tranchants : discréditer les notes par avance; empêcher l'État-Major allemand de les livrer (pour éviter de nouveaux outrages à l'Empereur et un incident diplomatique).

Waldeck-Rousseau connaissait trop bien les gens de Mercier pour supposer qu'ils ne mettraient pas leurs menaces à exécution ; seulement, cette fois, il sera armé contre eux, puisque l'accusation de faux contre l'Empereur allemand se doublera d'une accusation d'usage de faux contre le gouvernement français et que, dès lors, il pourra saisir lui-même les tribunaux et prévenir de la sorte toute mise en demeure de l'étranger. Il hésita cependant et, précisément, pour la même raison qui faisait l'espérance de Mercier: la crainte d'un refus.

Il faut avoir du pour et du contre dans l'esprit. Il en avait beaucoup, mais aussi la plus haute idée de ses de voirs. Il s'agissait à la fois de ne pas compromettre les bons rapports avec l'Allemagne, dans une affaire aussi

et le seul. » (20 août 1899.) A cette date, Waldeck-Rousseau avait déjà agi; il m'écrivit : « J'ai fait tout ce qui pouvait être fait pour obtenir le nécessaire et j'attends la réponse.

(1) Rennes, I, 205, Zurlinden. – Voir p. 358.
(2) Écho du 26 août, Éclair, Libre Parole, etc.

délicate, et, sans presser sur les juges, rien qu'en leur fournissant les pièces dont Zurlinden lui-même regrettait l'absence, d'épargner à l'armée l'éclaboussure d'une nouvelle injustice.

Il se décida ainsi, après mûre réflexion, à sonder d'abord le gouvernement de Berlin et, pour qu'une réponse décourageante, si elle se produisait, eut le moins possible d'inconvénients, non seulement à ne pas employer Delcassé, mais encore à ne pas intervenir luimème à titre officiel et à s'adresser d'homme à homme au comte de Below qui gérait l'ambassade en l'absence de Munster. Below, prévenu par un intermédiaire, se prela de la meilleure grâce à cette procédure inusitée; le jour même où il eut à son domicile particulier un entretien prolongé avec Waldeck-Rousseau, il télégraphia au comte de Bulow, qui était à la fois chancelier et ministre des Affaires étrangères, et qui en référa à l'Empereur.

La réponse, de Bulow à Below (du 21 août), fut négative :

Le gouvernemand allemand a le désir sincère de rendre service au gouvernement français; mais la façon dont les organes officiels français ont ignoré la déclaration faite par M. de Bulow, en sa qualité de représentant du gouvernement impérial devant le Parlement, « que jamais l'Allemagne n'avait eu affaire avec Dreyfus ni directement ni indirectement », exclut, d'après l'opinion et d'après la volontée exprimée par S. M. l'Empereur, la possibilité que le gouvernement impérial s'intéresse désormais, par des démarches quelconques, à cette affaire intérieure française.

Le refus, d'une dure franchise, semblait péremptoire. D'autre part, le seul argument invoqué était inexact,

car « les organes officiels français ou ce qu'on pouvait entendre par cette formule non seulement n'avaient pas ignoré la déclaration de Bulow, mais en avaient au contraire fait étal à la Cour de cassation. Même à Rennes, au huis clos où Paléologue, au nom de Delcassé, avait rappelé la déclaration allemande, et à l'audience publique, où Demange en avait donné lecture, aucune objection ne s'était produite; Roget seul avait essayé de dire qu'elle excluait aussi bien Esterhazy que Dreyfus, puis élait convenu « qu'il y avait (au moins une nuance (1) ». En conséquence, Waldeck-Rousseau observa au comte de Below que le chancelier faisait erreur, que le gouvernement français ne pouvait pas accepter un reproche immérité et que, pour sa part, toujours à titre personnel, il croyait devoir insister sur une question qui intéressait à un si haut degré la manifestation de la vérité.

Below télégraphia donc à nouveau, mais sans plus de succès, sauf que Bulow donna cette fois le fond de la pensée impériale : Le gouvernement allemand « reconnait volontiers la correction du gouvernement actuel de la République française, toujours et partout»; « cepen

(1) « Je me bornerai donc à déclarer de la façon la plus formelle et la plus catégorique qu'entre l'ex-capitaine Dreyfus et n'importe quel agent allemand, il n'y a jamais existé de relations ni de liaisons de quelque nature qu'elle soit. Les noms de Walsin-Esterhazy et de Picquart, je les ai entendus, pour la première fois de mon existence, il y a trois semaines. » (Déclaration de Bulow du 24 janvier 1898. —- Rennes, 1, 335, Demange: « Je demande à M. le général Roget s'il ne trouve pas, lui qui connait très bien le langage diplomatique, le langage des hommes d'État, qu'il y a une différence de nuances entre la dénégation absolue au point de vue des relations avec Dreyfus et cette indication quant au nom d'Esterhazy. Roget : Il y a certainement une nuance. Donc, en fait, il a été tenu état, à l'audience publique, de la déclaration officielle de M. de Bulow... » (Lettre de Demange du 29 août 1899.)

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