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Mathieu Dreyfus vit très bien qu'il fallait réserver le retour révolutionnaire de Zola pour la dernière extrémité, quand tout espoir serait perdu de conquérir la justice par la légalité, et que ce qu'il y avait à faire, c'était ce que Dupuy avait pris le plus de soin à empêcher: la publication de l'Enquête. Ce fut également l'avis de Trarieux, de Bernard Lazare, de Clemenceau, et le mien; mais comment avoir un des fameux exemplaires ? Mathieu nous laissa nous creuser la tête pendant quelques jours.

Quand la Chambre criminelle avait ordonné la communication des procès-verbaux à la défense (1), Mornard, comme c'était son droit, en avait donné connaissance à Mathieu, qui tantôt les lisait chez l'avocat, tantôt les emportait chez lui et en faisait prendre copie secrètement par sa femme. Mathieu, à l'insu de Mornard, nous confia, à Clemenceau et à moi, qu'il s'était procuré, mais sans nous dire comment, les copies des dépositions les plus importantes; sur quoi, je convins avec Victorien Sardou, qui était des plus passionnés dans l'affaire, qu'il les remettrait, au jour le jour, à Fernand de Rodays, pour les publier dans le Figaro ; elles seraient reproduites ensuite par les autres journaux revisionnistes. Un peu plus tard, Mathieu s'adressa, pour les dépositions qui lui manquaient, à Labori, qui avait un double du dossier; Labori ne posa qu'une condition, fort légitime, qu'il ne serait pas mis en cause; et Bernard Lazare fit transcrire toutes ces pièces par de pauvres juifs russes, qui travaillèrent nuit et jour et gardèrent scrupuleusement le secret. La divulgation anticipée d'actes de procédure étant interdite, des pour. suites correctionnelles étaient inévitables. Pour le cas où Dupuy et Lebret mettraient en cause des innocents

(1) Voir t. IV, 437.

(notamment Mornard qui fut, en effet, interrogé et qui, ne se doutant de rien, répondit qu'il n'avait communiqué les procès-verbaux qu'à Mathieu, à Demange et à Labori, ce qui était l'exacte vérité), Sardou proposa de prendre tout sur lui; il déclarera qu'ayant le dessein d'écrire une pièce sur Esterhazy, il avait employé, pour avoir les documents, un de ses moyens d'auteur dramatique. Un immense éclat de rire eût mis les alguazils en déroute. Par la suite, comme Sardou se crut surveillé, on mit dans la confidence une jeune femme de lettres (1), avec qui je me rencontrai tous les jours, soit chez moi, soit à des rendez-vous convenus de la veille, chez des tiers ou dans la rue, qui allait chaque soir au journal de son pied léger et s'amusa beaucoup de son rôle de « dame voilée ». Les précautions furent si bien prises que la police, malgré ses recherches, ne découvrit rien. On s'en tira par les inventions les plus extravagantes : tantôt le dossier d'un des conseillers avait été dérobé pendant l'espace de quelques heures et photographié; tantôt, c'était Mlle de Freycinet qui renseignait le journal. Le parquet perquisitionna au Figaro, où il ne trouva rien, puisque j'envoyais seulement dans la soirée celles des dépositions qui devaient paraitre le lendemain, et le journal en fut quitte pour cinq cents francs d'amende (2).

La publication de l'enquête, commencée le 31 mars, dura jusqu'à la fin d'avril, avec un succès d'autant plus vif qu'elle s'accompagnait d'une pointe de mystère et des cris de colère des nationalistes et des antisémites contre la nouvelle félonie de la Chambre criminelle (3).

(1) Mme Fred Grésac. (2) 9 avril 1899.

(3) Écho du 2 avril : « Pas une minute, on n'hésitera à penser que le secret a été trahi par les complices que possèdent Ils avouerent ainsi, une fois de plus, leur peur que l'opinion prononçat en connaissance de cause, collaborât, comme un immense jury, avec les Chambres réunies. Pourtant, ils donnèrent, eux aussi, quelque chose de l'enquête à leurs lecteurs, mais tronquant tant qu'ils pouvaient, furieux et comiques, également meurtris dans leurs intérêts de boutique et dans leur entreprise de patriotisme. Cornély les raillait sans merci : « Avonsnous été achetés ou avons-nous acheté ? Sommes-nous payés ou payons-nous ? » Et, pour donner à croire que le dossier venait de très haut : « Nous ne tenons le dossier ni d'un magistrat ni d'un avocat, et il ne nous a pas coûté un sou (1). »

Ce fut comme une immense explosion de lumière. Beaucoup d'incidents étaient déjà connus, mais les cerveaux surmenés les avaient laissé filtrer, et ils paraissaient nouveaux ; l'histoire commença à s'esquisser. L'innocence de Dreyfus n'éclatait pas seulement dans les témoignages à décharge. Les cinq anciens ministres et Boisdeflre qui refusaient de répondre sur la communication secrète; Guignet; avec son dossier en trois compartiments, dont un pour les faux; Du Paty, le premier juge de Dreyfus, « trainé dans le ruisseau » par les nouveaux porte-paroles de l'État-Major, ce qui rendait inutile, selon Drumont, « l'héroïque sacrifice d'Henry (2) »; – le carnet disparu de Lebrun-Renault et le papier pelure d'Esterhazy retrouvé; Roget, qui n'avait été mélé en rien au procés de 1894, le refaisant sur des hypothèses et mettant en miettes le réquisitoire de d'Ormescheville; Dupuy se lavant les mains de tout

dans la Chambre criminelle les meneurs de la campagne. » Libre Parole : « Une canaille en hermine a trahi... » Etc

(1) Figaro du 2 avril 1899. (2) Libre Parole du 30.

et plaisantant que la condamnation d'un innocent n'était peut-être qu'une mystification ; c'était pour le moins aussi démonstratif que la claire déposition de Picquart, celle d'Hartmann, si forte, celle de Ducros, si loyale, celle de Bertulus, si dramatique, et les révélations de Paléologue, de Monod et de Trarieux. Beaucoup avaient cru, sur la parole de Quesnay, que la Chambre criminelle avait traqué les témoins de questions captieuses. Elle parut, au contraire, presque faible et l'on s'étonna de sa mansuétude, quand Mercier signifiait à Læw qu'il n'avait pas à l'interroger sur les pièces secrètes.

Les écrivains revisionnistes commentaient ces témoignages (1), discutaient les explications, d'ordinaire confuses, des avocats de l'État-Major, et de ces polémiques jaillirent de nouvelles clartés. Ce fut alors que Painlevé connut et dénonça comment Gonse avait falsifié son simple récit sur sa conversation avec Jacques Hadamard, et comment Roget avait falsifié ce faux; ils avaient fait du cousin (par alliance) de Dreyfus son beau-père et de la protestation du professeur à la Sorbonne en faveur de son parent une diatribe du négociant en diamants « qui avait eu à payer des dettes pour son gendre (2) ». - On savait déjà, par Trarieux, que l'entourage de Freycinet avait cherché à faire passer le

(1) Les articles d'Yves Guyot ont été réunis en volume (Analyse de l'Enquêle), ainsi que ceux de Clemenceau (Des juges), ceux de Cornély (Notes sur l'Affaire Dreyfus) et les miens (le Crépuscule des traitres, Tout le Crime et les Faits nouveaux). Jaurès, dans la Petite République, discuta, au jour le jour, les dépositions. Il faut citer, parmi les publications de l'époque, la Déposition du général Roget, par Paul MARIE, et l'Histoire des Variations de l'Étal-Major, par deux anciens normaliens qui gardèrent l'anonyme.

(2) Lettres au Temps du 10 et du 19 avril 1899, à Mazeau du 12; Rennes, II, 337, Painlevé. Voir t. III, 592, et Cass., I, 672, Roget.

faux témoin Savignaud pour l'ordonnance de Picquart alors que l'ordonnance du colonel s'appelait Roques), et à fortifier le mensonge de cet homme par cette supercherie (1). — Et, tous les jours, Henry s'élargissait; dès qu'on faisait le tour d'un des crimes du drame, on l'y trouvait. J'établis ainsi qu'il avait été l'âme du complot contre Picquart (2), que le grattage du petit bleu était son ouvre (3), qu'il était l'auteur des fausses dépêches si longtemps attribuées à Du Paty (4), qu'il avait commis bien d'autres faux que celui qui portait son nom (5); pendant des années, il avait tout mené, tout combiné, tout surveillé, inlassable et insaisissable, sauf par l'histoire, et, sans lui, il n'y aurait pas eu d'Affaire 6). Papillaud ayant laissé prendre copie de la lettre où Henry lui révélait l'arrestation de Dreyfus (7), je la publiai : dans quel intérêt Henry avait-il jeté le nom du juif à la meule hurlante, à l'heure même où Mercier inclinait à abandonner les poursuites (8) ?

(1) Lettres de Freycinet à Zurlinden, du 16 décembre 1898 (Cass., II, 309), et de Traricux à Freycinet, du 20 mars 1899 (Rennes, III, 455).

(2) Siècle du 7 mars 1899, la Genèse d'un crime.
(3) Siècle du 4, Henry contre Picquart,
(4) Siècle du 2 avril, Du Paly, Henry el Esterhazy:

(5) Siècle des 23 et 24, Autres faux. Je contestai notamment la fameuse pièce Canaille de 1..., parce qu'il ne pouvait venir à l'idée ni d'un Allemand ni à celle d'un llalien de mettre au masculin un mot qui, élant le mème en italien el en allemand qu'en français, y est également du genre féminin,

(0) Siècle des 7, 9, 21, 29 avril, etc., la Grande Lumière, Essai de psychologie, llenry, Guénée père et fils et Cie.

(7) La copie me fut communiquée par un rédacteur du Siècle, qui l'avait d'un ami de Papillaud.

8) Siècle des 2 et 4 avril. - Voir t. I, 191. Le 11 avril, un ancien employé de l'État-Major où il servait de secrétaire à Henry, Lorimier, se pendit au Catelet, près de Saint-Quentin, dans des circonstances restées mystérieuses. Il était revenu « au pays », après la mort d'Henry, avec un certificat de mise en disponibilité pour raison de santé.

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