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S'il n'est pas démontré que

Cernuski ait connu Przyborowski, il n'y a, par contre, aucun doute sur ses relations avec Brücker, dès 1896, et, par lui, avec le service des renseignements. L'un de ses mensonges familiers consistait à raconter qu'il avait noué, de Prague, un complot pour une révolution à Belgrade, et qu'il était à la veille de réussir quand un des conjurés, Hofmann, le dénonca au gouvernement autrichien, ami et allié des Obrenovitch. Il n'avait échappé à la prison que par la fuite. Pour Hofmann, il habitait maintenant Paris et s'était fait espion. Cette histoire étant venue aux oreilles de Brücker, à qui Hofmann était signalé, d'autre part, « comme allant fréquemment à l'ambassade de son pays », l'ami de la Bastian se rendit chez le prétendu descendant des rois serbes (1); celui-ci lui dit aussitôt qu'il était sur la bonne piste et que son délateur, bien que « fort riche », était en effet à la solde de l'Allemagne, mais sans en donner « aucune preuve (2) ». Brücker en fit un rapport à Henry (3).

Hofmann, négociant très estimé, n'avait d'autre tort

de tout. Cependant, mon mari vaut mieux que l'autre. » — Przyborowski : « Wessel est capable de tout. »

(1) Cernuski place cette visite « vers la fin de mai 1896 Rennes, III, 314), ce qui est exact, ainsi que cela résulte de la date mème du rapport de Brücker qui a eté retrouvé en 1904.(Voir p. 488.) Brücker dit faussement que ce fut «tout de suite après le mariage de Cernuski, 9 novembre 1895. » (Procès Dautriche, 633, et dép. du 4 juin 1904 devant Atthalin, à l'enquête de la Cour de cassation.)

2) Déposition Brücker. (3) Ibid. : «J'ai fait un rapport ; il n'a pas été peut-être conservé. Lettre de Cernuski à Jouaust : « Ce récit (celui qu'il aurait fait à Brücker) donna lieu à un procès-verbal signé de cet agent et de moi. Ce document doit exister au ministère de la Guerre. Je prie M. le Président de le faire rechercher. » (Rennes, III, 314.)

que de savoir, par le menu, les antécédents de Cernuski.

Les rapports de Brücker avec Cernuski se bornèrentils à cette seule conversation ? C'est ce que raconte Brücker. D'autre part, selon Przyborowski, « Cernuski avait été présenté à l'État-Major par un officier allemand, ancien propriétaire d'un tattersall à Munich », et « il se rencontrait habituellement dans un café du boulevard Saint-Germain, près du ministère de la Guerre, avec Mareschal (1) ».

Nécessairement, dès que l'Affaire avait éclaté, Cernuski s'était mis avec les « patrioles », ce qui était une façon de passer pour honorable; aussi bien, en sa qualité d'ancien officier de la Triple Alliance, il possédait des preuves certaines du crime de Dreyfus. Sa femme, désireuse de lui voir jouer un rôle, ne fût-ce que pour faire pièce à son père qui avait fait mettre sa dot sous séquestre, et « française dans l'âme », le poussa, surtout aux environs du procès de Rennes, à offrir son témoignage (2). Lui résistait, alléguant qu'il serait expulsé, a à cause de l'émotion » que produirait son secret une fois connu, et, déjà, il était sans le sou, « manquant même de pain par moments » et devant à tout le monde

(1) Tribunal de Nice, 23 et 24 mars 1904. – Przyborowski précise qu'il n'a pas vu lui-même Mareschal avec Cernuski, mais

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qu'il en a la certitude morale ». Le renseignement sur l'officier allemand qui aurait été l'intermédiaire entre l'État-Major et Cernuski lui vient d'une dame Winkler, qui avait des rela. tions avec beaucoup de personnages titrés et avait été expulsée de France ». - D'après Galmot (Petit Niçois du 13 mars 1904), qui prétend tenir le récit de Przyborowski, la première rencontre entre Cernuski et Mareschal aurait eu lieu à Paris, dans un hôtel de la rue Lafayette, le méme hôtel où Cernuski raconta qu'il reçut les confidences de l'officier allemand Schenebeck. (Voir p. 472.)

(2) Procès Dautriche, 661. Montéran ; 666, Deglas ; de même QUESNAY, Écho de Paris du 3 juin 1900, la Déposition Cernuski.

trente francs au boulanger, cent dix au crémier, qui se refusaient à rien livrer, trois mois de gages à son unique domestique, qui commettait des escroqueries, pour nourrir ses maîtres, chez les fournisseurs, ; en juin, pour se cacher de ses créanciers, il déménagea d'un petit rez-de-chaussée qu'il occupait à Passy et prit logement dans un hôtel garni avec sa femme; pour leurs enfants, il les avait laissés à la campagne, « dans un abandon complet (1) ». Cependant, il alla chez Quesnay, qu'il avait connu dans l'Orne et qui le prenait pour ce qu'il se donnait, un gentilhomme et un prince du Danube, et il lui raconta son roman, d'abord a avec quelque hésitation », dans « la crainte de compromettre l'officier prussien dont il avait reçu les confidences », puis, à une deuxième visite, « sans réserve, ses additions n'étant que le raccordement de ses réticences du premier jour (2) ». L'histoire était imbécile : à l'automne de 1894, peu de temps avant l'arrestation de Dreyfus, Cernuski avait vu, sur la table d'un officier allemand, de passage à Paris, un lot de papiers du ministère de la Guerre; l'officier lui avait nommé son fournisseur qui n'était autre que a ce canaille de juis », et deux autres officiers de la même armée le lui avaient confirmé

par

la suite (3). Quesnay trouva la révélation d'autant plus admirable qu'il était encore tout meurtri de son aventure avec

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(1) Dossier de Rennes. Clemenceau, dans l'Aurore du 6 sep. tembre 1899, reproduit le billet par lequel Cernuski s'engage à payer à sa crémière, Mme Prinborgne, fin août, dans son domicile judiciaire », la somme de uo francs, « valeur reçue en marchandises ». QUESVAY : « M. et Mme Cernuski étaient très pauvres. »

(2) Écho du 3 juin 1900.

(3) Écho du 30 juillet 1899, dossier de Quesnay, 24 téKarl et que son visiteur, cette fois, lui donnait des preuves : « la photographie de l'officier prussien qui avait contribué à l'éclairer » et « le nom d'un officier supérieur français », à qui Cernuski s'était précédemment ouvert et qui l'avait précisément adressé à l'ancien magistrat, comme « à un convaincu et un indépendant (1) ». Il fit donc une place d'honneur dans son dossier au récit du prince serbe, lui promit de ne jamais dire le nom de l'officier français, ne lui demanda pas celui de l'officier prussien et l'assura de la reconnaissance des bons citoyens. Entre temps, il avait reçu la visite de Mme Cernuski, toujours très ardente, bien qu'effrayée à l'idée d'être expulséc (2), et celle de deux négociants qui avaient été honorés de la même confidence, mais qui étaient d'avis différent, l'un « vivement frappé », l'autre sceptique (3). Enfin, après que Jouaust eût refusé, en juillet, de faire usage de son dossier (4), il décida Mme Cernuski à lui écrire pour le conjurer de faire appeler son mari à Rennes. (15 août.)

Les choses en étaient là, l'héritier des Lazaréwitch se débattant contre sa propre imposture, la petite-fille du maréchal Sérurier et l'ancien procureur général l'excitant à faire son devoir, quand Przyborowski rencontra le capitaine Mareschal qui rentrait de Suisse où il était allé avec le commandant Rollin (5).

(1) Écho du 3 juin 1900.

(2) « Madame, lui dit-il, avec la bande qui est au pouvoir, vous avez tout à craindre, mais cela ne saurait durer, et, d'ailleurs, il ne faut pas songer à cela, mais au devoir... Si les amis de Dreyfus vous font partir, mes amis à moi, un peu plus tard, vous feront rentrer. »

(3) Procès Dautriche, 661, Montéran : " Frappé de l'importance et de l'intérêt... »; 666, Deglas : « Je n'étais pas du même avis. »

(4) Voir p. 226.
(5) Voir p. 471, note 2.

On a su d'eux-mêmes, mais cinq ans plus tard (1), qu'ils avaient eu rendez-vous à Zurich, le 16 août, avec un autre espion (peut-être un contre-espion allemand (2), qu'ils connaissaient seulement sous le pseudonyme d'« Austerlitz ». L'individu se donnait pour un homme du grand monde, s'était offert, l'année d'avant, du vivant d'Henry, par correspondance, était venu ensuite à deux entrevues avec Mareschal, à Bâle et à Berne (3), annonçait toujours des documents extraordinaires, n'en livrait que de médiocres, et, comme tous les agents qui exagèrent à la fois leurs prétentions et leurs risques, réclamail des sommes considérables. Dans les derniers temps, il promettait les états du XVI° corps allemand (Metz) et demandait jusqu'à 60.000 francs, tant pour cette fourniture qui eût été, en effet, importante, que pour payer ses dettes dont, à chacune de ses lettres, il accroissait le montant (4). Le général Brault, chef de l'État Major, convint avec Rollin qu'on pouvait aller à 25.000 francs (5) qui furent remis

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(1) Enquéle Athalin (mai 1901).

(2) Procès Dautriche, 108, Général Bertin, président du conseil de guerre.

(3 Ibid., 108, Dautriche; 109, Mareschal.

14. Ibid., 113, Mareschal: “ Austerlitz me demande des secours d'argent allant de 300 à 40 et 60.000 francs; il dit toujours qu'il est couvert de dettes... » C'est ce qui résulte, en effet, de sa correspondance : J'ai 25.000 francs de dettes... J'ai besoin de 30.000 pour payer mes dettes... J'espère que vous commence. rez par me donner 60.000 francs. » (Avril-juin 1899.) « Marchandage, dit Mareschal, qui dura un an. » - 333, colonel Hollender : « Tons sont exigeants, exagèrent leurs prétentions; d'ailleurs, ils courent de grands risques.

5) Ibid., 119, 172, Francois ; 228, Rollin. Brault étant mort bien avant le procès Dautriche, le 22 septembre 1899, le témoignage des officiers en ce qui le concerne échappe å tout contrôle. – Le 14 juillet, Mareschal écrit à Austerlitz : Cela pourra bien aller à 20 ou 30.000, selon que les renseignements donneront quelque chose d'important.

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