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III

Lettre ouverte au général Mercier (1).

AU GÉNÉRAL MERCIER,

Général,

Dans votre déposition vaillante et loyale, irrésistible, vous avez dit une grande partie de la vérité; mais l'avez-vous dite tout entière ? J'en doute, voici pourquoi :

Vous constatez que l'Empereur d'Allemagne s'occupe personnellement des affaires d'espionnage, qu'à la suite de la remise du bordereau, l'Empereur d'Allemagne a éprouvé une violente colère, telle que, pendant quelques heures, la guerre vous parut imminente.

Mais ce que vous ne dites pas, c'est ce qui a d'abord irrité l'Empereur au point de menacer de la guerre et ce qui l'a ensuite calmé.

Votre silence sur ce point laisse planer sur votre déposition et sur toute l'allaire une obscurité regrettable et que je sens dans tous les esprits.

Un homme des plus sérieux m'a expliqué ainsi qu'il suit le drame dont vous n'avez soulevé qu'un coin :

Le bordereau avait été écrit par Dreyfus sur papier fort et envoyé au chef de l'espionnage allemand, l'empereur Guillaume. En face de chaque pièce se trouvait indiqué le prix exigé. L'empereur renvoya le bordereau à Paris avec une note de sa main, en allemand, dont le sens était que « décidément cette canaille de Dreyfus devenait bien exigeant et qu'il fallait veiller à ce qu'il livråt le plus tôt possible les documents annoncés ».

Le bordereau, ainsi annoté, fut remis au colonel Henry.

in Gaulois du ih aoùt 1899.

On comprend l'émoi à l'ambassade d'Allemagne quand on s'aperçut de la d sparition du précieux document. M. de Munster court à l'Elysée, tempête, menace. Il ne se calme que quand le bordereau lui a élé rendu, avee promesse solennelle de ne jamais parler de l'incident.

Mais, avant de communiquer aux ministres politiques le bordereau, le ministre de la Guerre en avait fait une pbotographie.

Vous possédez un des exemplaires de cette photographie et vous l'avez apporté sur vous à Rennes.

Ces faits expliquent le quiproquo Esterhazy. Four motiver la poursuite sans découvrir l'Empereur d'Allemagne, on chargea Esterhazy de décalquer sur papier pelure la photographie du bordereau, en omettant l'annotation de l'F mpereur d'Allemagne.

Ainsi Esterhazy a pu dire avec vérité que le bordereau avait été écrit par lui et vous avez pu soutenir avec vérité qu'il était l'ouvre de Dreyfus.

Si cette information très sérieuse est exacte, confirmez-la. Si elle est en partie erronée, rectifiez-la. Si elle est fausse, démentez-la. Quoi que vous disiez, la France honnête et patriote l'acceptera comme l'expression définitive de la vérité.

Respectueusement votre serviteur.

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Lettres du général de Galliffet å Waldeck-Rousseau.

Vendredi 8, septembre 1899.

Mox PRÉSIDENT ET AMI,

Je livre à vos réflexions les appréciations qui suivent :

S'il y a condamnation et condamnation à l'unanimité, ou presque unanimité; s'il arrive, comme c'est possible et pro

bable, que le conseil de revision de Paris, oubliant que sa mission consiste à envisager la forme et ses vices – et rien de plus entre dans la peau des juges de Rennes et se reí use à casser leur jugement, nous ne pourrons nous dissimuler qu'il y a dans l'armée un parti pris, et absolument pris de ne pas vouloir l'acquittement de Dreyfus.

Cet état d'esprit se généralisera d'autant plus que tous les indécis se rallieront à tous ceux que l'on nommera les vainqueurs - je parle des indécis de l'armée).

S'il en est ainsi, comme c'est arcbi-probable, il y aura d'un côté l'armée et de l'autre côté « les autres ». Si le ministère pouvait rester au-dessus des uns et des autres, la chose serait simple, et il suffirait d'un peu d'énergie.

Mais, d'après ce que vous m'avez dit hier soir, le gouvernement, par les actes du Garde des Sceaux, devra intervenir et provoquer la cassation du jugement de Rennes pour excès de pouvoir. Ce sera le combat contre deux conseils de guerre et deux conseils de revision. Ce sera le combat contre toute l'armée, concentrée dans une résistance morale. N'oubliez pas qu'à l'étranger, partout à l'étranger, la condamnation sera jugée avec une sévérité extrême ; que, parmi les revisionnistes de France, beaucoup, fatigués de la lutte, vont passer du côté des conseils de guerre. N'oublions pas qu'en France la grande majorité est antisémite. Nous serons donc dans la posture suivante : d'un côté toute l'armée, la majorité des Français (je ne parle pas des députés et des sénateurs), et tous les agitateurs; — de l'autre, le ministère, les dreyfusards et l'étranger.

Nous n'avons pas été et nous ne voulons pas être le ministère de l'acquittement, mais celui qui s'inclinerait devant la sentence du conseil de guerre quelle qu'elle fût. Cette solution sera moralement acquise lors même qu'elle aurait été précédée de vices de forme.

En supposant (ce que je ne puis admettre) qu'elle n'ait pas été résolue par des hommes s'inspirant de leur conscience, il faudr ait, pour la combattre, avoir pour soi une très grosse majorité dans le Parlement et dans le pays; ce ne sera pas le cas. D'où, sans vous ennuyer de plus longues réflexions, j'en arrive à conclure que le gouvernement ne peut entrer en lutte contre les arrêts réfléchis de deux conseils de guerre et, à mon avis, il entrerait en lutte s'il ne combattait pas tout ce qui peut, d'ailleurs sans résultat utile, prolonger l'agitation. Les Chambres seules pourront plus tard imposer à un ministère une pareille entrée en campagne. Ce ne sont que des réflexions. Amitiés.

GALLIFFET.

Mercredi, 13 septembre 1899.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT DU Conseil

ET CHER COLLÈGUE,

J'ai pu, depuis deux jours, recueillir l'impression de beaucoup de mes camarades de l'armée et je m'empresse de les porter à votre connaissance.

Aujourd'hui que la justice a suivi son cours régulier et que tout le monde s'est incliné devant le verdict du conseil de guerre de Rennes, chacun est envabi par la pitié. On constate que le condamné a subi, dans des conditions exceptionnellement dures, la moitié de la peine à laquelle il a été condamné au point de faire craindre pour sa vie. On sent que le moment est venu de pacifier les esprits, de mettre fin à nos querelles, pour nous permettre de songer aux besoins du pays et de ne pas oublier que l'Exposition universelle de 1900 doit ouvrir avec le nouveau siècle une ère de paix et de travail.

J'estime, et, en cela, je crois être d'accord avec la plupart de mes camarades, que M. le Président de la République nous obtiendrait les résultats que je me permets de souhaiter, s'il se décidait à signer un décret de grâce en faveur du condamné Dreyfus.

J'estime en même temps que cette mesure de souveraine pitié ne serait pas comprise de tous, s'il n'était pas résolu, en principe, de mettre pour toujours hors de cause les officiers généraux ou autres qui ont été mélés à cette malheurcuse allaire.

Il faut leur ouvrir les portes de l'oubli.

Croyez, Monsieur le Président et cher Collègue, à mes sentiments de haute considération.

Général GALLIFFET.

La grâce du capitaine Dreyfus.

MINISTÈRE DE LA GUERRE

RAPPORT AU PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE FRANÇAISE.

Paris, le 19 septembre 1899.

MONSIEUR LE PRÉSIDENT,

Le 9 septembre courant, le conseil de guerre de Rennes a condamné Dreyfus, par cing voix contre deux, à dix années de détention ; à la majorité, il lui a accordé des circonstances atténuantes.

Après s'être pourvu devant le conseil de revision, Dreyfus s'est désisté de son recours.

Le jugement est devenu définitif et, dès lors, il participe de l'autorité mème de la loi devant laquelle chacun doit s'incliner. La plus haute fonction du gouvernement est de faire respecter, sans distinction et sans arrière-pensée, les décisions de la justice. Résolu à remplir ce devoir, il doit aussi se préoccuper de ce que conseillent la clémence et l'intérêt

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