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Chasseloup-Laubat était le troisième fils du général marquis de Chasseloup-Laubat, qui commanda en chef le génie, en 1796 et eni 797, à l'armée d'Italie, et en 1813, pendant la campagne de Russie, fitle siége de Mantoue, ainsi que ceux de Stralsund et de Danlzig, en 1807, et fortifia, entr'autres places, Alexandrie, Peschiera, Mantoue (1).

Après de brillantes études littéraires au collége Bourbon et à Henri IV et de solides études de droit à la faculté de Paris, le jeune Prosper de Chasseloup entrait au Conseil d'État, comme auditeur, en 1828, sous le ministère de M. de Martignac (2). — A cette

(1) Le général de division marquis de Chasscloup-Laubal (François), sénateur, pair de France, grand'croix de la Légion d'Honneur, commandeur de Saint-Louis, commandeur de la Couronne de Fer, né à Saint-Sornin (Charente-Inférieurc) le 18 août 1751, décédé à Paris le 6 octobre 1833.

(2) Voici sur les circonstances de cette nomination quelques détails recueillis de la bouche mème de M. de Chasseloup. Il y avait déjà quelque temps que M. de Chasseloup désirait entrer au conseil d'État comme auditeur; mais une circonstance mettait obstacle à la réalisation de ce désir; son père faisait de l'opposition à la Chambre des pairs. Lorsque fut discutée dans cette chambre la pétition de M. Portalis contre les jésuites, en 1827, (affaire à laquelle est attaché le nom de M. de Montlosier, qui publia un écrit resté célèbre), le général de Chasseloup, alors âgé el goutteux, se fit porter à la Chambre des pairs pour voter en faveur de la pétition Portalis. Cet incident produisit une assez vive sensation et excita contre lui, à la Cour, beaucoup d'irritation.

Quelques mois après, le maréchal duc de Raguse, vieil ami du général de Chasseloup, voulut faire néanmoins une tentative pour aplanir les obstacles qui s'opposaient à l'entrée deson fils au Conseil d'État. Il le présenta à M. de Peyronnet, alors garde des sceaux.

époque, le conseil d'Etat comptait dans ses rangs : Bérenger, Cuvier, de Gérando, Villemain, Agier, de Laborde, Allent, etc. Allent, l'une des gloires du Conseil d'État du premier Empire, siégeait au contentieux et prit tout de suite en affection le jeune de Chasseloup. Trouvant en lui le goût du travail, une

A cette époque, les auditeurs, nommés pour six ans, étaient choisis : deux parmi les fils de pairs, deux parmi les fils de députés, deux parmi les fils de magistrats et d'administrateurs marquants. Le fils de M. Portalis se trouvait écarté pour les mèmes causes que M. Prosper de Chasseloup.

Le duc de Raguse s'étant donc rendu chez M. de Peyronnet, avec M. de Chasseloup, lui dit:

Monseigneur. je viens vous présenter M. le vicomte de Chasseloup. fils de mon vieil ami le Général. Il désirerait a entrer au Conseil d'État. » M. de Peyronnet se tournant vers le jeune homme (il avait alors 22 ans, lui dit: « Votre père, a monsieur, fait de l'opposition à la Chambre; et vous devez

comprendre que le Roi doive tenir à n'admettre au Conseil

d'État que des hommes sur le dévouement desquels il puisse u compter. »

M. de Chasseloup se leva aussitôt, s'inclina profondément devant M. de Peyronnet et lui dit : « Monseigneur, j'attendrai, , - u Eh! bien, monsieur, attendez. » Oui, monseigneur, « j'attendrai le temps nécessaire. »

M. de Chasseloup eut alors un instant la pensée d'entrer dans la diplomatie. M. le comte de Sémonville, grand référendaire à la Chambre des pairs, dissuada M. de Chasseloup de ce projet et lui conseilla d'attendre.

Sur ces entrefaites, le ministère Peyronnet avait été remplacé par le ministère Martignac, dont M. Portalis fut appelé à faire partie. M. de Chasseloup reprit de l'espoir ; puisque la pétition Portalis l'avait empèché, l'année précédente, d'entrer au Conseil d'État, il pouvait désormais compter sur une réparation toute naturelle. Il s'en expliqua avec M. Portalis qui l'accueillit bien, mais sans lui faire aucune promesse. Enfin, il fut nommé à la fin de l'année.

intelligence des plus ouvertes, une aptitude merveilleuse à s'assimiler toutes choses, il se plaisait à lui confier des recherches, des rapports, et à l'initier ainsi aux méthodes de cette grande école d'administration. Mais le Conseil d'État n'absorbait pas tellement le jeune auditeur qu'il le laissât étranger aux préoccupations de la politique. Toute la jeunesse libérale d'alors se passionnait pour M. de Martignac qui, avec autant d'abnégation que de talent, cherchait vainement à faire entrer le gouvernement monarchique dans la voie constitutionnelle.

Martignac et Allent, sous le patronnage desquels il faisait son entrée dans la vie publique, semblent avoir été, chacun dans sa sphère, les deux hommes que M. de Chasseloup a cherché à prendre pour modèles.

Le premier, spirituel, insinuant, affectueux dans ses manières, poli dans son langage, conciliant dans ses transactions, captivait plus qu'il ne maitrisait l'attention des Chambres. Le second, d'une délicatesse exquise de sentiment, modeste, versé dans la littérature ancienne, nationale et étrangère, ingénieur civil ou militaire, artiste, administrateur, financier, jurisconsulte, avait une variété et une profondeur d'instruction prodigieuses (1).

Tous ceux qui ont connu M. de Chasseloup-Laubat conseiller d'État, député, ministre, ont pu retrouver

(1) Cormenin,

en lui la plupart de ces dons, à la fois solides et brillants, du ministre libéral et de l'ancien conseiller d'État de 1828. Jl avait l'universalité de connaissances d'Allent, le caractère loyal, l'esprit élevé, la nature séduisante de Martignac. Ces qualités de l'esprit et du caur lui ont valu de laisser une longue traînée d'estime et d'affection partout où il passait et de marquer tour à tour d'un cachet indélébile les productions les plus diverses : questions de contentieux, problèmes politiques et sociaux, études de grands travaux d'utilité publique, création d'un matériel d'artillerie et d'une flotte de combat, rénovation de nos institutions maritimes, émancipation commerciale et industrielle de nos colonies, affranchissement administratif de l'Algérie, colonisation de la Cochinchine, organisation militaire de la France. N'allons pas plus loin.....

Ceci, c'est l'oeuvre tout entière de M. de Chasseloup-Laubat, trois fois ministre, député, et, avant de la retracer, il nous faut revenir au jeune auditeur des dernières années de la Restauration.

A la révolution de 1830, M. de Chasseloup-Laubat fut nommé capitaine de la garde nationale et attaché à l'état-major du général Lafayette. Puis, quand l'ordonnance du 2 février 1831 prescrivit la publicité des séances du conseil d'État au contentieux, il fut désigné pour remplir les fonctions du Ministère public. Il les conserva jusqu'au milieu de 1836. Chargé

alors d'une mission du gouvernement, il se rendit à Alger, à Bône, à Tunis et il assista, comme volontaire, à l'expédition de Constantine, sous le maréchal Clausel. Rentré en France au cominencement de 1837, il reprit ses fonctions au Conseil d'État, après avoir remis à M. le comte Molé un mémoire sur l'Algérie, où se trouve cette observation dont l'expérience a prouvé la justesse :

« A côté des colons européens, nous avons des « colons tout trouvés qu'on pourrait très-bien fixer « définitivement au sol et avoir ainsi, en quelque a sorte, sous la main; en effet, une fois l'indigène a cultivant les mêmes champs, se construisant une « habitation, enfin, ayant des intérêts permanents à « la paix, aux progrès de toutes sortes, la conquête « véritable serait faite et peu à peu une partie de nos « idées, de nos principes s'infiltrerait dans cette < population si intelligente. »

Cette idée de l'individualisation de la propriété, substituée au régime de l'indivision de la terre, un premier séjour de six mois en Algérie avait suffi à M. de Chasseloup pour la lui inspirer et il lui était réservé, vingt-huit ans plus tard, d'en faire, comme ministre, la première application.

L'année suivante, il est envoyé à la Chambre des députés par l'arrondissement de Marennes (CharenteInférieure) et, à la fin de 1838, nommé conseiller d'État en service ordinaire. Il avait ainsi, en dix ans, passé par tous les grades du Conseil. Dans les diffé

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