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même que la cupidité ne fait paraitre aujour- église, et qu'il conserva les chrétiens exempts
d'hui d'ambition pour les dignités temporelles. de la persécution. Mais le même Eusébe dit
Les chrétiens ? aimaient mieux souffrir la faim ailleurs" que ces deux provinces souffrirent
et la soif, être percés de clous, brûlés vifs, pendant les deux premières années de la per-
dévorés par les bêtes, avoir les yeux crevés, sécution de Dioclétien; et on ne voit pas

d'au-
les membres rompus, être jetés dans la mer, tre moyen d'accorder cet historien avec lui-
que de renoncer au culte de Dieu et d'adorer même et avec Lactance, qu'en disant que,
des idoles; la persécution fut beaucoup plus malgré l'affection de Constance pour les chré-
cruelle et d'une plus longue durée dans la Pa- tiens des Gaules et d'Espagne, ils ne laissèrent
lestine, la Libye, l'Égypte, la Syrie, et dans pas de souffrir quelque persécution de la part
toutes les provinces de l'Orient jusqu'à l’illy- des gouverneurs, quoiqu'ils n'en eussent reçu
rie, que dans celles d'Occident. Elle dura pen- aucun ordre particulier de Dioclétien. Nous
dant huit ans dans celles-là; et Galère, à avons, en effet, des Actes de plusieurs martyrs
qui, après l'abdication de Dioclétien et du des Gaules et d'Espagne dont on ne peut guè-
vieux Maximien, elles étaient échues en par- re mettre la mort qu'en l'une des deux pre-
tage pour la plupart, y exerça des cruautés mières années de la persécution de Dioclétien,
inouïes. Il inventa contre les chrétiens une comme nous le verrons en parlant de saint
nouvelle manière de les faire brûler. Après Vincent, de sainte Eulalie, de saint Julien, de
les avoir mis à la torture, quand on les avait saint Ferréol et de quelques autres martyrs
attachés au poteau, on allumait au-dessous des Gaules et d'Espagne.
d'eux un petit feu qui n'était que pour leur
brûler lentement la plante des pieds. Ensuite

ARTICLE PREMIER.
on appliquait des torches ardentes sur tous

DES MARTYRS DE LA PALESTINE. leurs membres, afin qu'il n'y eût pas une partie de leur corps qui n'eût son supplice. Du- 1. C'est d'Eusébe que nous tenons ce que rant ces tourments on leur jetait de l'eau sur nous allons dire des martyrs qui souffrirent le visage, et on leur en faisait même avaler, dans la Palestine durant la persécution de lineare che sea de peur qu'une soif ardente ne les desséchât Dioclétien. Il avait recueilli leurs actes dans trop et ne les fit mourir avant que leur chair un ouvrage à parts, dont quelques-uns ont eût été toute rôtie. Néanmoins, après que le fait une partie du huitième livre de son Hisfeu les avait consumés entièrement et avait toire de l'Eglise; mais on l'en a distingué pénétré jusqu'au fond de leurs entrailles, on dans l'édition de Paris de l'an 1659. Quoiallumait un grand brasier, où on les jetait qu'il eût eu d'abord en vue de ne mettre Ensuite onmettait leurs os en poudre, que l'on dans ce Recueil que les actes des martyrs de précipitait ou dans la mer ou dans la rivière, la Palestine, il y joignit néanmoins ceux de dans la crainte que les chrétiens ne leur ren

saint Romain 10, martyrisé à Antioche, parce dissent quelque honneur.

que, dit-il, il était de la Palestine, et diacre 6. Les provinces d'Occident, comine l'Ita- de Césarée. Il y inséra aussi ceux de saint moindre du lie, la Sicile, les Gaules, l'Espagne, la Mauri- Ulpien et de saint Édèse", l'un martyrisé à

tanie et l'Afrique, ne ressentirent le feu de la Tyr, l'autre à Alexandrie; et il en donne pour
persécution que les deux premières années, raison la conformité de la mort du premier
Dieu, par sa bonté, l'ayant bientôt éteint dans avec celle de saint Aphien, un des martyrs
toutes ces provinces, à cause de la foi et de la de la Palestine, dont il avait raconté le triom-
simplicité des fidèles. Il parait même, par Lac- phe dans le chapitre précédent.
tance ', que les Gaules étaient en paix tandis 2. L'édit de Dioclétien, par lequel il était
que Dioclétien, Maximien et Galère persécu- ordonné de démolir les églises, de brûler les s. Procope,
taient les autres provinces; Eusébe dit ex- livres saints, de priver les officiers de leurs
pressément que Constance, qui avait en par- charges et de réduire en servitude les per-
tage la Gaule et l'Espagne, ne fit abattre aucune sonnes de basse condition, s'ils continuaient

Les Actes des martyrs de la Pales

be de Césa. rée.

Elle fut de

Tée en Occideal.

en 303.

3

1 Euseb., lib. VIII Hist., cap. 14.
2 Euseb., lib. de Martyr. Palæstinæ, cap. 13.

Laci., lib. de Mort. Persecutor., num. 20 et seq.
- Euseb., lib. de Martyr. Palæstinæ, cap. 13.
* Lact., lib. de Mort. Persecut., num. 16.
• Euseb., lib. I de Vita Constantini, cap. 13.

7 Euseb., lib. de Martyr. Palæstine, cap. 13.

8 Euseb., lib. VIII Hist., cap. 13, et Vales., in
Notis ad lib. VIII Hist. Euseb., p. 168.

· Euseb., lib. de Martyr. Palæst., c. 1 et 2,
10 Idem, lib. de Martyr. Palæst., cap. 2,
11 Ibid., cap. 5.

Autres martyrs de Palestine

à faire profession de la religion chrétienne, maitres, qu'il n'y a qu'un seigneur et un roi. fut, comme nous avons dit, publié à Nico- Flavien, prenant cette réponse pour une inmédie le 24 février de l'an 303 ; mais il ne le jure faite aux empereurs, lui fit aussitôt tranfut que vers Pâques ?, à la fin de mars et cher la tête. C'était le septième de juillet ?. au commencement d'avril dans la Palestine. 3. Après lui *, dans la même ville de CésaFlavien était alors gouverneur de cette pro- rée, plusieurs évêques du pays souffrirent avec en $03. vince. On y publia bientôt après d'autres édits joie de cruels supplices. Quelques-uns, néanqui portaient que les évêques seraient mis moins, cédèrent à la première attaque. Ceux en prison et contraints par toutes sortes de qui demeurèrent fermes furent tourmentés moyens de sacrifier aux dieux. Le premier en différentes manières. On fustigea cruellemartyr de la Palestine, dans cette persécution, ment les uns; on déchira les autres avec des fut Procope. Il était de Jérusalem", mais de- ongles de fer. Les autres furent accablés de meurait à Scythople, sur le Jourdain, où il chaînes avec une telle violence, qu'ils en euservait l'Église en qualité de lecteur et d'in- rent les mains démises; mais ils endurèrent terprète en langue syriaque. Les lectures pu- tous ces tourments avec une patience invinbliques de l'Écriture se faisaient en grec, cible. A l'un on tenait les mains, en l'approet il l'expliquait au peuple en syriaque, qui chant de l'autel des idoles, et on lui jetait était la langue vulgaire. Il y faisait aussi les dans la main droite quelque chose du sacrifonctions d'exorciste, en imposant les mains fice profane, afin qu'il parût y participer ; et sur ceux qui étaient possédés du démon. Dès on le laissait aller en liberté, comme s'il eût sa jeunesse il avait eu un grand soin de con- sacrifié. Un autre traîné au pied de l'autel, server la chasteté et de pratiquer les autres n'ayant pas touché à l'encens, se retirait sans vertus. Sa nourriture n'était que de pain et rien dire, tandis que les païens assuraient d'eau, qu'il ne prenait que de deux ou trois qu'il avait sacrifié. Un autre emporté demijours l'un, et quelquefois au bout de sept mort, était jeté comme s'il eût déjà rendu jours; en sorte que son corps, abattu par l'âme: on le relâchait ensuite, et on le compl'austérité, semblait être mort et ne se soute- tait entre ceux qui avaient sacrifié. Un autre nir que par la vigueur de son esprit, à qui la criait et protestait qu'il n'obéirait pas ; mais parole divine donnait une force merveilleuse. on le frappait au visage, plusieurs mains lui Il la méditait jour et nuit, ne s'appliquant fermaient la bouche, et on le repoussait avec guère aux lettres humaines, dont il était force, quoiqu'il n'eût pas sacrifié. Les païens peu instruit. Envoyé de Scythople à Césarée, comptaient pour beaucoup de paraître réussir avec quelques autres, il fut arrêté à la porte dans leur dessein. de la ville et mené aussitôt au gouverneur, 4. Il y en eut deux seulement, entre tous

Marty: de nommé Flavien, qui, sans l'avoir fait mettre ceux-là °, qui reçurent la couronne du mar

S. Alphée et

des Zachée. en prison , lui commanda de sacrifier aux tyre, Alphée et Zachée. Celui-ci était diacre dieux. Procope répondit qu'il n'en connaissait de l'Église de Gaddi ou Gadare, au-delà du qu'un, créateur de l'univers, à qui il faut sa- Jourdain. Après avoir enduré les chaines les crifier en la manière qu'il le désire. Flavien, plus dures, les fouets, les ongles de fer, ils n'ayant rien à répliquer sur cela, lui ordonna furent tenus pendant vingt-quatre heures de sacrifier aux quatre princes qui régnaient dans les entraves, écartés jusqu'au quatrième alors, savoir Dioclétien, Maximien, Constance trou. Enfin, comme ils confessèrent qu'il n'y et Galère. Le Saint, pour se moquer de cette avait qu'un seul Dieu", et que Jésus-Christ est demande, lui répondit par un vers d'Homère, l'unique roi, ils eurent la tête tranchée le dixqui porte qu'il n'est pas bon d'avoir tant de septième du mois de novembre.

· Euseb., in Prologo de Martyr. Palæstinæ.

? La même ville que Bethsan, aujourd'hui Bisan, ville de Palestine, en Samarie. (L'éditeur.) 3 Acta sincera Martyr., pag. 353.

Valesius, in Notis in lib. VIII Euseb., pag. 172; Fleury, lib. VIII, p. 423, num. 31.

Assémani ne doute pas que Eusébe lui-même n'ait
écrit en langue syriaque les Actes des saints martyrs
de Palestine, de saint Apphien, de saint Edésius, de
saint Agapius, de saint Pierre, aussi appelé Apsélame,
de sainte Théodosie. (L'éditeur.)

8 Act. sincera Martyr., pag. 353. 6 Homerus, Iliad. II.

7 Les Actes publiés par Assémani contiennent, en langue syriaque, le martyre des saints Alphée, Zachée et Romain, de saint Timothée et de saint Procope.

Ces Actes sont plus complets que ceux qui étaient déjà connus.

8 Euseb., lib. de Martyr, Palæst., cap. 1.
9 Idem, ibid.

10 Unum Deum, unumque regem ac Dominum Jesum Christum confess. Ibid.

S Romain et

Martyre de 5. Le même jour, saint Romain souffrit le coulait de tous côtés. Ce spectacle tira les de s. Baru- martyre à Antioche. Il était de Palestine, larmes de tous les assistants, même des bour,

diacre et exorciste de l'Église de Césarée; car, reaux. La mère, en qui l'amour de Jésusdans les premiers siècles de l'Église, comme

Christ étouffait tous les sentiments d'une piles clercs étaient en petit nombre, ils exer- tié trop molle, voyait seule son enfant avec un çaient souvent deux et quelquefois trois fonc- visage serein, et l'encourageait. Elle le reprit tions différentes. Il se trouva à Antioche dans même, comme d'une faiblesse, de ce que, le temps qu'en vertu de l'édit on détruisait les brûlé d'une soif ardente que lui causait la églises, et voyant plusieurs personnes, hom- rigueur des tourments, il demandait à boire, mes, femmes et enfants, courir en foule an et lui dit qu'il ne devait plus souhaiter que temple des idoles pour y sacrifier, son zèle l'eau vivante de la vie éternelle. On détacha pour le culte du vrai Dieu lui rendit ce spec- l'enfant, et on le conduisit en prison. Le juge tacle insupportable. Il s'avança et leur fit des

fit appliquer de nouveau saint Romain à la reproches à baute voix. Il attaqua même le question; et, après l'avoir renfermé en prison, juge, qui triomphait de tant de personnes qu'il il le condamna à être brûlé vif, et l'enfant à avait vaincues. Cette hardiesse fut cause qu'on avoir la tête tranchée. La mère porta son ense saisit aussitôt de lui, et le juge, nommé As- fant entre ses bras jusque sur l'échafaud, et clepiade, s'imaginant qu'il a l'abattrait avec le donna au bourreau sans répandre de laraussi peu de résistance que tant d'autres, lo fit mes. Seulement elle le baisa pour la dernière amener devant lui et lui reprocha de détour- fois, et se recommanda à ses prières. Le bourner les chrétiens d'obéir à l'empereur : Romain reau prit d'une main cette tête innocente, et ne le désavoua pas. Le juge le fit tourmenter la coupa d'un seul coup. La mère étendit son en toutes les manières que sa rage put inven- manteau pour recevoir le sang et la tête, ter. Le Saint ne laissait pas, au milieu des tour- qu'elle emporta dans son sein. On amena ments, de confesser que Jésus-Christ est le vrai saint Romain au même lieu, où l'on avait roi. Comme on continuait à le tourmenter et préparé un grand bûcher : il portait sur ses qu'on le menaçait de le faire brûler vif, au lieu épaules et sur son front le signe royal de la de s'en épouvanter, il proposa à Asclepiade croix. On l'attacha à un poteau, les mains d'interroger un enfant innocent, pour voir ce liées derrière le dos, et on l'entoura de bois. qu'il dirait de Jésus-Christ. Le juge accepta le Plusieurs Juifs qui étaient accourus à ce specparti, et on prit un enfant d'environ sept ans, tacle, disaient: «Où est donc le Dieu des chrénommé Barulas'. Romain lui demanda lequel tiens ? Chez nous, les trois enfants furent sauil valait mieux, d'adorer Jésus-Christ, et par vés de la fournaise; mais ceux-ci brûlent. » lui le Père, ou la multitude des dieux. L'en- Aussitôt le ciel se couvrit, et une pluie mêlée fant répondit sans hésiter : «Ce que les hom- de grêle tomba avec tant de force et d'abonmes appellent Dieu, quel qu'il soit, doit être dance, qu'on ne put pas même allumer le feu. un. Ce Dieu a un Fils unique avec qui il n'est Cela causa un grand bruit parmi le peuple ; qu'un, et c'est Jésus-Christ. Mais qu'il y ait et comme l'empereur Maximien Galère était plusieurs dieux, les enfants mêmes n'en croient alors à Antioche, on lui rapporta ce qui venait rien.» Le juge, étonné d'une réponse si précise, d'arriver. Pendant qu'on attendait sa réponse, demanda à l'enfant qui lui avait appris ce qu'il le martyr s'écria : «Où est donc ce feu? » L'emvenait de dire. Il répondit : « C'est ma mère 5. pereur fit délivrer le confesseur; mais le juge En suçant le lait de ses mamelles, j'ai suce la obtint de l'empereur que le Saint serait conconnaissance de Jésus-Christ et j'ai appris à damné à avoir la langue coupée. Un médecroire en lui.» Le juge fit approcher la mère, cin nommé Ariston, qui, par faiblesse plutôt et ensuite fit mettre l'enfant sur un chevalet, que de propos délibéré, avait renié la foi, où on le fouetta si cruellement, que le sang se trouva présent, avec les instruments néces

1 Euseb., cap. 2.- Euseb., lib. de Resurrectione , et Prudentius, Hymno 10; Act. Martyr., pag. 358 et 360.

3 Baillet nie le martyre de cet enfant, parce qu'Eusébe de Césarée n'en parle pas, comme si cet écrivain avait entrepris de tout dire (voyez Honoré de SainteMarie, Réflexions sur l’usuge et l'abus de la critique, tom. I, p. 259.) (L'éditeur.)

* Est quid quid illud quod ferunt homines Deum, unum esse oportet, et quod uni est unicum. Cum Christus hoc

sit, Christus est verus Deus. Genera Deorum multa nec pueri putant. Prudent., Hymno 10 de Coronis; Act. Martyr., pag. 361.

5 Mater et Matri Deus. Ila ex parente spiritu docta imbibit, quo me inter ipsa pasceret cunabula. Ego ut gemellis uberum de fontibus lac parvus hausi, Christum et hausi credere. Ibid.

6 Portans et in humeris crucem et in fronte signum regale. Euseb., lib. de Resurrectione, p. 358.

A

saires pour cette opération ; car les méde- qui signalèrent en cette rencontre leur foi et
cins faisaient alors toutes les opérations de leur constance, furent Timothée, Agape et
chirurgie, ordonnaient et composaient les mé- une vierge nommée Thècle". Ils souffrirent
dicaments. On l'obligea, malgré lui, à cou- tous trois le martyre à Gaza, ville de Pales-
per la langue du martyr, et il la garda · dans tine. Timothée, après avoir enduré une infi-
sa maison comme une relique précieuse, pour nité de supplices, fut enfin consumé à petit
se mettre en quelque sorte à couvert de la feu, et donna, par sa patience invincible, une
colère de Dieu, qu'il s'était attirée par sa pré- preuve certaine de la sincérité de sa piété et
varication; et c'est ainsi, dit Eusébe, que ceux de son amour envers Dieu. Sainte Agape et
qui ont la faiblesse de trahir leur foi, tâchent sainte Thècle furent exposées aux bêtes. Quel-
d'avoir quelques reliques des martyrs qu'ils que temps après, il y eut à Césarées une
honorent particulièrement. Après que cette grande solennité, où le bruit se répandit
incision eut été faite, le martyr fut envoyé en qu'outre les gladiateurs ordinaires, on ferait
prison. En entrant, le geôlier lui demanda son combattre des chrétiens qui avaient depuis peu
nom : il le dit, et parla encore depuis, à toute été condamnés à mort. A ce bruit, six jeunes
occasion, prononçant mieux qu'il ne faisait hommes, savoir Timolaüs, natif du Pont;
auparavant; car, naturellement, il bégayait. Denys, qui était de Tripoli en Phénicie; Ro-
Le juge et l'empereur, l'ayant appris, soup- mule, sous-diacre de Diospolis dans la Pales-
çonnèrent le médecin de l'avoir épargné. On tine; Paèse et Alexandre, égyptiens, et un autre
le fit venir, il montra la langue qu'il avait Alexandre, qui était de Gaza, s'étant lié les
gardée, et dit : «Qu'on fasse venir un homme mains pour montrer qu'ils étaient résolus au
qui ne soit point assisté de Dieu, qu'on lui martyre, se rendirent promptement à l'am-
coupe autant de la langue : s'il peut vivre phithéâtre, dans le moment que le gouverneur
après, accusez-moi d'artifice. Là-dessus on fit Urbain y entrait pour prendre sa place, et
venir un homme condamné à mort, et le mé- confessèrent tous qu'ils étaient chrétiens. Leur
decin, ayant pris la mesure sur la langue de hardiesse donna de l'étonnement au gouver-
Romain, coupa à la même distance celle du neur et à ceux qui l'accompagnaient; et on
criminel, qui tomba mort aussitôt. Cependant les fit à l'instant mettre en prison. Peu de
saint Romain était gardé en prison, et il y de- jours après, on y en enferma deux autres avec
meura plusieurs mois, les pieds étendus dans eux, un nommé Denys, qui leur fournissait
les ceps jusqu'au cinquième trou. Il était en- les choses nécessaires à la vie, et un Agape,
core aux fers lorsque la solennité de la ving- différents de ceux dont nous venons de parler.
tième année de l'empereur Diocletien arriva. Ces huit saints furent décapités en un même
On mit partout les prisonniers en liberté, selon jour à Césarée, qui était le 24 mars.
la coutume. Saint Romain fut excepté seul de 7. Cependant 6 Maximien Galère ayant été
cette grâce, et, au lieu d'être délivré comme élevé à l'empire après que Dioclétien et Ma- en 305.
les autres, on l'étrangla tout étendu comme il ximien Hercule se furent réduits à une vie
était dans les ceps, et il arriva ainsi à la cou- privée, la paix dont l'Église avait joui en quel-
ronne du martyre, qu'il souhaitait depuis si ques provinces, à l'occasion de ces change-
longtemps. Cela se passa la première année ments dans les affaires de l'empire, fut bientôt
de la persécution, où l'on attaquait principa- troublée. Ce prince persécuta les chrétiens
lement les évêques et les ministres de l'É- avec plus de fureur que n'avaient fait ses pré-
glise 2

décesseurs, comme s'il eût affecté de signaler Martyre de

6. L'année suivante, la persécution s'étant son impiété et sa haine contre Dieu. L'alarme SS Timothée échauffée, Urbain, gouverneur de la Pales- et le trouble se mirent parmi les fidèles, et ils cheerede buit tine, reçut les lettres de l'empereur, par les- fuyaient de tous côtés pour se mettre à l'abri

quelles il était ordonné à tous les sujets de de cet orage. Il y en eut néanmoins quelques-
l'empire de sacrifier aux dieux. Les premiers uns sur qui la crainte des tourments ne fit

Martyre dc S. Apphien,

304.

1 Cum autem incidisset ipsam linguam, usus est ad tutelam sui : non enim projecit quam incidit, sed accipiens eam ut medicamen ad sunitatem illius delicti quod admiserat abnegando; accipiens domi recondit, ut consuerunt infirmiores, fideles tamen, honorare si quid u martyribus sumpserint, Euseb , ibid., pag. 352.

Voyez les Actes de saint Alphée, Zachée et Romain,

dans Assémani, Actes des Martyrs de la Palestine.
(L'éditeur.)

3 Euseb., lib. de Martyr. Palæst., cap. 3.

• Les Actes de Timothée se trouvent aussi dans
Assémani. Ibid. (L'éditeur.)

$ Euseb., lib. de Martyr, Palæsting, cap. 3.
6 Ibid., cap. 4.

aucun effet. Apphien fut de ce nombre, et Eu- vérité avec une plus grande liberté qu'aupasebe n'a point trouvé de paroles assez éner vant, et d'exhorter les persécuteurs à renoncer giques pour exprimer l'ardeur de la charité et à l'erreur et aux superstitions. » Aussitôt ceux la confiance avec laquelle ce généreux martyr qui étaient autour du gouverneur se saisirent confessa le nom de Jésus-Christ, quoiqu'il d'Apphien, lui donnèrent mille coups par tout n'eût pas encore atteint l'âge de vingt ans. Il le corps, puis le jetèrent dans une prison, où il était né à Pagas?, ville de Lycie, d'une famille demeura un jour et une nuit, les pieds étendus considérable et fort riche, et avait étudié les dans les ceps. Le lendemain on l'amena delettres humaines à Béryte, où était alors une vant le juge, qui, le voulant contraindre à école célèbre de droit civil. Pendant le long sacrifier, lui fit souffrir les plus grands tourséjour qu'il fit en cette ville , il s'y préserva ments. On lui déchira les côtés, non-seulement des tentations de son âge et des mauvaises une et deux fois, mais plusieurs, en sorte que compagnies, vivant avec la gravité, la mo- l'on y voyait les os et les entrailles. On le battit destie et la piété que demandait le christia- sur le visage et sur le cou avec tant de cruauté, nisme, dont il faisait profession. Quand il fut qu'il devint méconnaissable, même à ses amis, de retour de Béryte à Pagas, où son père te- tant la tête lui était enflée. Sa fermeté ne panait le premier rang, il ne put demeurer avec raissant point ébranlée par ce supplice, le juge ses parents, parce qu'il n'y possédait pas la lui fit envelopper les pieds avec des linges liberté de vivre suivant la religion chrétienne, trempés dans de l'huile, auxquels on mit le et il s'enfuit secrètement de la maison pater- feu. La flamme, ayant consumé ses chairs, nelle, sans se mettre en peine d'emporter de pénétra ses os, fit fondre comme de la cire quoi subsister, tant il avait de confiance en toutes les graisses et toutes les autres humila Providence, qui le conduisit à Césarée, en dités de son corps; et on les voyait tomber par Palestine, où il vécut avec Eusébe l'historien. gouttes. Mais il ne fut point abattu par ce Il s'y appliqua à l'étude des divines Écritures, tourment, et on le remit en prison. Le troiautant que le peu de temps qu'il demeura dans sième jour on le présenta encore au juge. Il cette maison le lui put permettre, et s'y pré- témoigna la même constance dans sa foi, et, para au martyre par divers exercices de pé- quoiqu'à demi-mort, il fut jeté dans la mer. nitence et de piété. Lors donc que le césar Dans le moment même il s'éleva une si grande Maximien, qui gouvernait sous Galère la pro- tempête, non-seulement sur la mer, mais dans vince d'Orient, eut publié contre les chrétiens l'air, que la terre et toute la ville en furent de nouveaux ordres, avec commandement aux ébranlées : la mer rejeta le corps du saint gouverneurs de faire sacrifier tout le monde, martyr sur le rivage, devant les portes de et que le cri du héraut par toute la ville de Césarée, comme n'étant pas digne de le garCésarée appelait tout le monde au temple des der. Tous ceux qui étaient alors dans la ville idoles, Apphien, sans communiquer son dus- furent témoins de cette merveille, entre autres sein à personne, non pas même à Eusébe ni Eusébe, de qui nous l'apprenons . Saint aux autres avec qui il demeurait, se glissa au Apphien consomma son martyre le 2 d'avril de milieu des gardes jusqu'auprès d'Urbain, alors l'an 305, un jour de vendredi. gouverneur de la Palestine, et qui allait sacri- 8. Presque dans le même temps, un autre Marlyre de

S Ulpien, en fier. Le voyant prêt à faire les libations devant jeune homme nommé 5 Ulpien, après avoir été 305. les idoles, il le prit hardiment par le bras, fouetté cruellement et avoir souffert d'autres l'empêcha de sacrifier, et, d'un ton grave, il tourments horribles, fut enfermé dans un sac lui dit qu'il n'était pas raisonnable de quitter de cuir avec un chien et un aspic, et jeté dans le seul vrai Dieu pour sacrifier à des idoles et la mer; ce qui était l'ancien supplice des parà des démons. « Dieu le poussa sans doute, dit ricides; car alors on ne s'en servait plus, comme Eusébe ", à une action si extraordinaire, pour trop cruel, même pour ceux qui étaient cou. faire connaître, par cet exemple, que les véri- pables des plus grands crimes. tables chrétiens, bien loin d'être détournés de 9. Peu de temps après, Edèse 6, né du la piété par les menaces et par les supplices, même père qu'Apphien, et autant son frère 305. en tirent une nouvelle confiance de publier la selon l'esprit que selon la chair, le suivit dans

Martyre de S. Edese en

1 Euseb., lib. de Martyr. Palæst., cap: 4. 2 Euseb., lib. de Martyr. Palæst., cap. 4.

3 Voilà bien des iniracles, et pourtant c'est une histoire authentique. (L'éditeur.)

1. Voyez aussi Assémani, Actes des Martyrs de Palestine. (L'éditeur.)

$ Euseb., lib. de Martyr. Palæstine, cap. 5.

6 Ibid.

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