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commissaires, que jusqu'ici on n'a pas encore rangés dans la classe des Maratistes, qui nous annonce que Bordeaux tient un peu au royalisme. Voyant donc cette dénonciation, nous avons requis la municipalité d'empêcher provisoirement le départ de Miranda; sans cela les dénonciateurs auraient pu prétendre que le comité etait dans le complot. Le maire de Paris l'a fait mettre en arrestation chez lui. »

L'assemblée porta aussitôt le décret suivant : « La Convention nationale, ouï le rapport de son comité de salut public, approuve la conduite qu'il a tenue en chargeant le maire de Paris d'éloigner Capet, détenu au Temple, de sa mère, et de mettre en état d'arrestation le général Arthur Dillon, Esprit-Boniface Castelane, Ernest Bucher dit l'Épinay, Edme Rameau, Louis Levasseur, sur la dénonciation qui lui a été faite d'un projet de conspiration pour rétablir la royauté. ›

La Convention approuva aussi l'arrestation du général Miranda. Camille Desmoulins essaya d'obtenir la parole pour défendre Dillon, mais ce fut en vain. Je demande, s'écria Billaud-Varennes, qu'il ne soit pas permis à Camille de se déshonorer. >

« Si Desmoulins veut devenir le défenseur officieux de Dillon, qu'il aille, dit Legendre, au tribunal révolutionnaire. L'assemblée passa à l'ordre du jour.

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Déjà la veille, Desmoulins avait eu une querelle dans la Convention au sujet de Dillon; il s'agissait de renouveler le comité de salut public. Desmoulins reprocha à ce comité de s'ériger en chambre haute, et rejeta sur lui tous les revers des armées, notamment la prise du camp de Famars. Bréard déclara que la haine de Camille pour le comité venait de ce qu'on n'avait pas, sur sa demande, confié le commandement de l'armée du Nord au général Arthur Dillon. Desmoulins entra à cet égard dans l'explication suivante : Au commencement de l'institution du comité de salut public, un de ses membres dit à Dillon vos talens militaires sont connus; mais votre patriotisme ne l'est pas de même; faites un plan militaire, je le présenterai au comité, il en demandera l'auteur, je vous nommerai, et alors son opinion à

CONVENTION NATIONALE.

votre égard changera. Dillon fit ce travail ; j'en fus enthousiasme; le député à qui je le confiai en donna la lecture au comité où l'on avait convoqué tous les généraux. Tous dirent: mais vous avez donc dans votre comité des hommes bien instruits dans l'art militaire. Alors le membre qui lisait, au lieu de dire que le travail était de Dillon, s'en fit passer pour l'auteur; et, sur la surprise qu'on montra de ce qu'à son âge il avait combiné un plan aussi sage, il répondit, en se rengorgeant : « Oui, cela n'est pas étonnant, dès mes plus jeunes ans, j'ai étudié Turenne et Montécuculli.-Le fait était vrai; ce membre était Delmas. Dans le cours de ce débat, des mots piquans avaient été échangés. Bréard avait dit : « Camille Desmoulins s'absente fréquemment de l'assemblée, et ses liaisons les plus intimes sont avec des aristocrates. Lorsqu'on lui en fait le reproche, il répond ridiculement que c'est afin de connaître leur façon de penser et de les dévoi ler. A cela Desmoulins avait répondu, comme un écolier parasseux, qu'il était souvent malade et qu'il apporterait, si on l'exigeait, un certificat du médecin.

La verve de Desmoulins fut excitée par l'humiliation qu'il venait d'endurer, et aussi par la nécessité, où il sentait bien qu'il était tombé, de faire absoudre sa conduite; il publia un pamphlet avec cette épigraphe: Le tailleur de Henri IV lui ayant parlé d'affaires, celui-ci dit qu'on allât chercher le chancelier pour lui prendre mesure d'un habit. C'était un propos insolent et d'un aristocrate. Il faut que le tailleur parle à son tour, à la section ou à la Convention; mais il ne faut pas qu'il fasse taire les autres. Et puisqu'on m'a ôté la parole, à moi mon écritoire.> Desmoulins ayant reçu une lettre de Dillon, datée de la prison de la mairie, le 8 juillet, il intitula sa brochure: RÉPONSE DE CAMILLE DESMOULINS A ARTHUR DILLON. Nous analyserons ici cet écrit dans lequel se trouvent des scènes piquantes de la vie intérieure du parti montagnard, et certaines épigrammes devenues célèbres.

Desmoulins commence ainsi, en s'adressant à Dillon : « Afin de faire monter ma réponse par les airs et à travers les barreaux,

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jusque dans votre chambre, j'ai recours à un moyen infaillible; c'est de faire crier dans les rues: Grande trahison découverte, et correspondance de Camille Desmoulins avec le général Dillon. Vous demanderez cette feuille qui, sans doute, ne vous sera pas refusée par notre excellent maire Pache; elle vous instruira de ce qui vient de se passer à votre sujet dans deux de nos séances, et offrira un nouveau point de vue de la Convention; ou plutôt, lorsque les journaux ne rendent que ce qui se passe sur le théâtre, elle vous montrera, ce qui est est bien plus important, ce qui se passe dans les coulisses et le jeu des machines.

< On a pu voir dans mon Histoire des Brissotins (1), que je ne m'inclinais pas d'admiration et de reconnaissance devant l'ancien comité de salut public. It me vient une idée qui m'est suggérée par l'absurdité de l'accusation intentée contre vous. La véritable origine de la rigueur du comité à votre égard serait-elle dans une note fort longue, qui était imprimée à la suite de l'histoire des Brissotins, que Robespierre m'a fait retrancher, mais qui aura transpiré, et qui indiquait que vous me faisiez des démonstrations de l'impéritie du comité? Quelqu'un vous aurait il joué le tour de vous dénoncer pour envoyer le démonstrateur au secret? Ce qui est certain, c'est que la mauvaise humeur de Bréard contre moi date de la publication de ce fragment historique, et de l'irrévérence avec laquelle je parlais, surtout dans cette note, du comité dont il était membre. Car, comme j'entrais dans la salle, chargé d'exemplaires que je distribuais à mes collègues, Bréard m'apostropha en ces termes : « Ce sont » des misérables comme vous et Marat qui, avec leurs écrits in› cendiaires, perdent la patrie. C'est ainsi qu'il parlait de mon dernier écrit qui a été comme le manifeste de la sainte insurrection du 31 mai. Vous voilà bien furieux lui répondis-je, › de ce que, dans mon histoire du côté droit, je me moque un › peu de votre comité! Parce que les Brissotins vous ont fait › président, à peu près comme Cromwell avait fait orateur l'im

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(4) Cette brochure a été insérée tout entière dans notre histoire du mois d'avril. (Note des auteurs.)

⚫ bécile corroyeur Barebone, pour rendre le parlement ridicule ; vous vous croyez un personnage, et ne me pardonnez pas › d'avoir nommé à la tête des meilleurs citoyens de la Convention, Robert Lindet, Robespierre, Danton, et d'avoir omis ⚫ le nom du président Bréard dans les prières publiques de la › nation pour les hommes qui lui sont le plus précieux! Cou

thon que voilà aurait plus droit que vous de trouver l'omis sion injuste, et je me la reproche à son égard; mais vous, ⚫ président Bréard, comparez, je vous prie, ce que nous avons > fait l'un et l'autre pour la cause de la liberté, et vous verrez » que votre fauteuil présidental ne peut être pour moi que comme le banc des marguilliers pour les paroissiens philosophes (s'il y a des philosophes dans la paroisse), qui ne peuvent › s'empêcher de rire des mouvemens que s'est donné monsieur le marguillier pour avoir une place à part dans l'assemblée, et › se montrer avec un gros bouquet dans l'œuvre. » — Cette allocution à Bréard continue deux pages encore sur le même ton. Des médiateurs, nous apprend Desmoulins, assoupirent cette querelle qui en resta là pour le moment.

Vient ensuite la narration des deux séances. A l'égard de la première, Desmoulins se contente de faire une longue apologie de Dillon, où il est dit que Drouet, le père Hilarion (François Chabot), Bazire, Fabre d'Églantine, Alquier, Merlin de Thionville, Merlin de Douay, Delmas et autres, sont du même avis que lui sur le général. Quel dommage, s'écrie-t-il en terminant son plaidoyer, que je n'aie pu faire cette réponse victorieuse à Bréard, et que de semblables raisons, quoique trèssimples et coulant de ma plume d'un seul jet, n'aient jamais pu

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être par par moi improvisées et couler de mes lèvres! Passant à la seconde séance, Desmoulins raconte le complot dénoncé par Cambon, en dit qu'il monta à la tribune pour demander qu'on jugeat Dillon, parce que ce n'était pas de son arrestation qu'il se plaignait, mais seulement de sa détention si longue au secret.

Malheureusement, ajoute-t-il, dans le bouillonnement de mes idées, mom premier mot fut l'idée qui me frappait davan

tage, le ridicule de l'accusation. Je commençai par m'écrier que c'était un conte à dormir debout. On sut bien profiter de cet exorde maladroit et de la défaveur du nom d'Arthur Dillon. De ce moment il fut impossible de me faire entendre. Inutilement j'étais accouru à la tribune, et, m'appuyant contre l'oreille gauche du président, je lui criais mon projet de décret. Sans doute Thuriot est sourd de cette oreille, ou bien il faudrait avouer qu'il avait pris admirablement la balle au bond pour venger le comité de ma sortie de la veille. J'avais beau m'égosiller et lui crier: Citoyen président! je ne viens pas défendre Dillon. Citoyen président! que je dise un seul mot, le décret d'accusation. Plus je lui criais que je lui demandais le décret d'accusation, plus fort il sonnait, et se servait en même temps de la supériorité de ses poumons pour étouffer la faiblesse de ma voix, et accompagnait le tout de gestes paternels qui disaient aux tribunes et à l'assemblée que je voulais absolument défendre Dillon, et que lui, soignant ma popularité, ne voulait absolument pas qu'un des enfans de la Montagne ternît sa vie en se chargeant d'une si mauvaise cause. Il fallait être en colère comme je l'étais, pour ne pas rire moi-même du comique de la situation, et de cet a parte dans lequel je criais au président pour demander que vous fussiez traduit au tribunal, et ce président rendait à l'assemblée que je prenais votre défense, et que lui prenait soin de mon honneur en sonnant de toutes ses forces. Dans la Convention, les uns, mes amis, jugeant, par la gaucherie de mon exorde et par les gestes de Thuriot, que j'allais me faire votre patron, et les autres, qui entraient dans la pensée du président, et bien aises de me brissoter mon peu de popularité (1), tous à l'envi secondaient la

(1) « Croirait-on que j'ai vu des personnes arrivant de l'armée s'arrêter en me rencontrant pour me témoigner leur surprise de me voir dans la rue. Quoi! m'ont-elles dit! on nous avait assuré à vingt lieues d'ici que vous étiez arrété avec Dillon comme conspirateur! - Et qui avait pu vous dire cela? - Des courriers soit-disant envoyés de la Convention. La rancune est excusable après de samblables malices de la part de quelques-uns de mes confrères. Mes chers collègues, un peu moins de rivalités! Vous avez fait à tous les rois un procès auquel i ne pourront répondre, et qui a été suivi de l'exécution dans la personne de Louis XVI. Vous avez donné à tous les peuples, dans la Constitution, la plus

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