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tres Nations ne connoiffent que des Efprits, tels que nous concevons les Génies. Chaque Nation s'imagine avoir un Efprit particulier qui en prend foin. Comme ils nous attribuent auffi un Génie qui nous gouverne, quelques-uns reconnoiffent que le nôtre eft plus puiffant que le leur. Ils ont parmi eux des Médecins, qui, comme les anciens Egiptiens, ne féparent point la Médecine de la Magie. On les appelle Jongleurs. Pour parvenir à ces fonctions fublimes, un Sauvage s'enferme feul dans fa cabane, pendant neuf jours, fans manger, & avec de l'eau feulement. Il eft deffendu à qui ce foit de le venir troubler. Là, ayant à fa main un espéce de gourde remplie de cailloux, dont il fait un bruit continuel, il invoque l'Ef prit, le prie de lui parler, & de le recevoir Médecin & Magicien ; & cela, avec des cris, des hurlemens, des contorfions & des fecouffes de corps épouventables, jufqu'à fe mettre hors d'haléne, & écumer d'une maniere affreufe. Ce manége, qui n'eft interrompu que par quelques momens de fommeil auquel il fuccombe, étant fini au bout de neuf jours, il fort de fa cabanne triomphant, & fe vante d'avoir été en converfation avec l'Efprit, & d'avoir reçû de lui le don de guérir les maladies, de chaffer les orages & de changer les tems. Soit qu'il y ait du fortilége dans leur manœuvre, foit, ce qui eft plus probable, que par l'épuifement de leur cerveau caufé par un jeu. ne fi long, & des fecouffes fi violentes, ils s'imaginent avoir parlé à l'Esprit, il eft certain qu'ils le perfuadent aux autres; & que

déf

déflors ils font reconus pour Jongleurs & grands Médecins; & conféquemment trèsrefpectés: On a recours à eux dans les maladies, & pour obtenir un tems favorable, il faut avoir toûjours les préfens à la main: Il arrive quelquefois, que les ayant reçû, fi le malade ne guérit point, ou que le tems ne change pas, le Jongleur eft maffacré comme un impofteur; ce qui fait que les plus habiles d'entr'eux, ne reçoivent des préfens, que lorf-qu'ils voient apparence de guérifon, ou de changement dans le tems. Ils apportent pour raifon, qu'étant obligez de fe féparer de leurs femmes,' & de jeuner pendant trois jours, toutes les fois qu'ils jonglent, ils ne font pas en état d'entreprendre une action fi fainte. Quelques uns de ces Jongleurs reconnoiffant la fupériorité de nôtre esprit fur le leur, nous ont demandé de quelle couleur étoit le nôtre, & ont affûré qu'ils avoient vu celui de leur Nation, & qu'il étoit noir.

A l'égard de l'immortalité de l'ame, tous les Sauvages la croient, & furtout, la Métempficofe: Les uns s'imaginent que leur ame doit paffer dans le corps de quelque animal. Alors ils en refpectent l'espéce: Les autres, qu'ils vont revivre, s'ils ont été braves & gens de bien chez une autre Nation heureufe à qui la chaffe ne manque jamais: ou chez une malheureufe, & dans un Païs où l'on ne mangelque du Crocodille,s'ils ont mal vécu. A parler franchement, ils ne fe conduifent guéres fuivant ces principes.

Je reviens aux Natchés qui, outre la

croyance

croyance générale de la Métempficofe, ont chez eux, de tems immémorial, une espéce de Temple, où ils confervent un feu perpétuel qu'un homme déstiné à la garde du Temple a foin d'entretenir. Ce Temple eft dédié au Soleil, dont ils pretendent que la famille de leur Chef eft defcendue. Ils y enferment avec grand foin, & avec beaucoup de cérémonie, les os de ces Chefs. Lorfqu'ils meurent, ils fe perfuadent que leurs ames retournent dans le Soleil. Comme ils font de fa famille, on les appelle eux-mêmes d'un nom qui fignifie Soleil. Le Chef de toute la Nation eft le grand Soleil, & fes parens, petits Soleils, qui font plus ou moins refpectez, felon le dégré de proximité qu'ils ont avec le grand Chef. La vénération que ces Sauvages ont pour leur Chef & pour fa famille va fi loin, que dès qu'il parle bien ou mal, on le remercie par des génu-fléxions & des refpe&ts marquez par des hurlemens. Tous ces Soleils ont plufieurs Sauvages qui fe font donnés à eux. Ils fe font fait leurs efclaves, ils ne chaffent & ne travaillent que pour eux. Ils étoient autrefois obligés de fe tuer, lorfque leurs Maîtres mouroient. Quelquesunes de leurs femmes fuivoient auffi cette maxime; mais les François les ont défabufé d'une coûtume fi barbare. Tous ces parens du Soleil regardent les autres Sauvages comme de la boue; ils les appellent des puans.

Les Tenfa, qui étoientautrefois voisins des Natchés, fuivoient les mêmes ufages. Ils avoient une espece deTemple&une vénération fi parfaite pour le feu, que M. d'Hiberville en

montant

montant aux Natches, comme je l'ai dit' s'arrêta, chemin faifant, chez les Tenfa. lí trouva que le tonnerre étoit tombé fur leur Temple, & y avoit mis le feu, & qu'ils y avoient déja jetté trois enfans tous vivans pour l'appaifer. Ils alloient continuer, lorfqu'ils furent abordez par la troupe Françoife, qui leur aida à éteindre l'incendie. Un Jefuite qui fuivoit les François, eut bien de la peine à leur faire interrompre des facrifices fi cruels.

Le Chriftianifme ne fait que commencer à faire quelques progrés chez les Sauvages. Quelle difficulté n'y a-t-il pas à infpirer la foi de plufieurs mifteres impénétrables, & une Morale mortifiante, à des gens qui ne fauroient croire que ce qui eft naturel foit un crime. Cependant, vû le peu d'Ouvriers qui ont été employez jufqu'ici à cette abondante moiffon, on peut dire que Dieu a répandu des bénédictions bien confolantes fur l'Ouvrage des Miffionnaires. Les Illinois les Apalaches, les Châtaux ont des Chrétiens. Je ne faurois m'empêcher de rendre ici la juftice qui eft dûë aux Peres Jefuites, fur le Chapitre des Miffions. Rien n'est plus édifiant pour la Réligion, que leur conduite & le zele infatigable avec lequel ils travaillent à la conversion de ces Nations. Reprefentez-vous, Madame, un Jefuite comme un Héros de Roman, à quatre-cent lieuës dans les Bois, fans commoditez, fans provifions, & n'ayant fouvent d'autres reffources, que les liberalitez de ces gens qui ne connoiffent pas Dieu; obligé de vivre comme eux, de paffer des années entieres, fans B

rece

recevoir aucunes nouvelles; avec des Barbares qui n'ont de l'homme que la figure; chez qui, loin de trouver ni focieté ni fecours dans les maladies, ils font expofez tous les jours à perir & à être maffacrez. C'est cependant ce que font tous les jours ces Peres dans la Louïfiane & dans le Canada, où plufieurs ont verfé leur fang pour la Réligion. Je ne fai pas fi les Jefuites conteftent la toute puiffance de la Grace; mais ils ont des Sujets chez eux qui en font de grands exemples. Après cela, peut il y avoir des gens qui n'attribuent que des vûës humaînes à l'ardeur qu'ils font paroître pour des travaux fi rebutans? Deux Jefuites, qui font depuis dix outdouze ans aux Illinois, dont l'un eft mort depuis deux ans, ont non feulement converti ces Sauvages, dont la plûpart vivent affez Chrétiennement, mais encore ils les ont, en quelque façon, civilifez avec le fecours de quelques Voyageurs François, qui font établis chez ces peuples où nous avons un Fort. Le Sauvage & le François y cultivent la terre, le bled y vient parfaitement, auffi bien que la vigne, prefque tous les fruits de France. On en parle, comme du plus beau país du monde, plein de mines de plomb, de cuivre & d'argent, dont on a fait des épreuves. Le climat eft rrès-fain, & ne peut-être que fort temperé, étant par les 38. degrés de latitude.

&

Cet établiffement fait la moitié du chemin de la Mobile au Canada. Il est à 50. lieuës fur le fleuve Saint-Louis, & environ à la même diftance de Quebec. Quoi que

ce

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