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RELATION

DE LA LOUISIANNE

L

ET DU

MISSISSIPI

ES Relations ne font à eftimer qu'autant qu'elles font fidelles & finceres. Celle-ci a l'un & l'autre caractere; la maniere même dont elle eft écrite le découvre aifément. On y voit d'abord le motif qui engagea M. Gavelier de la Sale, natif de Rouen, à penetrer daus ces vaftes Contrées qui reftoient à découvrir dans l'Amerique Septentrionale. Le Ciel qui l'avoit doüé d'un genie capable de toute forte d'entreprifes, lui fuggera le deffein d'aller depuis le Lac appellé Frontenac, jufqu'au Golfe de la Mer du Mexique. En effet il fe refolut d'entrer dans ces Terres jufques alors inconnuës, pour faire connoitre aux Habitans, malgré leur barbarie, la verité de la Religion Chrétienne, & la puiffance de no. tre grand Monarque. Plein de cette idée, il vint à la Cour pour la communiquer au Roi. Sa Majefté ne fe contenta pas d'approuver fon deffein, elle lui fit expedier des ordres, par lefquels elle lui accordoit la permiffion de l'aller exécuter; & pour lui B 7 fa

faciliter l'exécution d'un fi vaste projet, on lui fournit peu de tems après, les fecours neceffaires, avec liberté entiere de difpofer de tous les Païs qu'il pourroit decouvrir.

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En ce tems-là, après huit années de fervice, tant fur Terre que fur Mer, aiant eu en Sicile une main emportée d'un éclat de grenade, j'étois à la Cour, à deffein d'y foliciter de l'emploi. M. de la Sale, après avoir obtenu de notre généreux Prince tout ce qu'il fouhaitoit, & même plus qu'il n'avoit demandé, fe difpofoit à partir pour l'Amerique. M. le Prince de Conti, qui l'avoit beaucoup appuïé dans fa demande, & qui m'honoroit de fa protection eut la bonté de me proposer à lui pour l'accompagner dans fes voiages. Il n'en falut pas davantage pour engager M. de la Sale à me recevoir au nombre de ceux qu'il vouloit emmener avec lui pour fon expedition. Ce nombre qui pouvoit aller à trente hommes, tant Pilotes que Charpentiers ou autres Artifans, étant complet, nous partîmes de la Rochelle le 14. Juillet 1678. & nous arrivâmes à Quebec le 15. Septembre fuivant. Nous y fejournâmes quelques jours, & après avoir pris congé de M. le Comte de Frontenac Gouverneur Général du Païs, nous montâmes le Fleuve S. Laurent jufqu'au Fort de Frontenac, & nous prîmes terre au bord du Lac de même nom à fix vingt lieues de Quebec, fur le 44. degré de latitude.

Ce Lac a trois cent lieues de tour ou environ, & communique avec quatre autres d'une pareille ou plus grande étendue. Ils

font

font tous d'une navigation très-commode, & font fournis de toute forte de pêche. L'entrée de ce premier Lac eft défendue par un Fort foutenu de quatre gros baftions, dans le fonds d'un baffin, capable de contenir une nombreuse flotte. Comme c'étoit l'ouvrage de M. de la Sale, le Roi lui en avoit donné la proprieté avec celle de tous les autres Lacs & de leurs dépendances. Les environs en font charmans. Ce ne font que belles campagnes, que vaftes prairies, que grands bois de haute fuftaie, que coteaux garnis de toutes fortes d'arbres fruitiers. Ce fut-là le terme de nôtre premiere course, & d'où nous primes refolution de pouffer nos découvertes jufqu'aux dernieres contrées de ce vaste Continent.

Comme entre tous ceux qui accompagnerent Monfieur de la Sale, nul n'eut plus de part que moi à ses travaux, foit pour m'être toûjours fortement attaché à les feconder, foit pour m'être vû chargé par la mort prématurée, de tout ce qui manquoit à l'accompliffement de fon deffein: je puis me flater que perfonne ne fauroit donner plus de lumieres que moi, fur une fi glorieufe & fi importante entreprife. Les Mémoires que j'ai faits par jour, me ferviront de guide pour en retracer toutes les particularitez; je representerai naïvement les chofes telles que je les ai vûës; & fi la neceffité de m'éloigner quelquefois d'auprès de lui, m'en a fait manquer quelques-unes, je ne les rapporterai que fur le témoignage oculaire des per fonnes, de la foi defquels je fuis garand comme de la mienne. Qu'on ne s'attende

pas

pas ici à des descriptions pompeuses, dont on a coûtume d'embellir ces fortes d'Ouvrages. On verra regner par tout une grande fimplicité jointe à une grande exactitude; mon ftile femblera peut-être rude & groffier, & c'eft en cela qu'il paroîtra plus conforme au naturel de ces Païs ou de ces Peuples fauvages.

Cependant à confiderer la grandeur de cette entreprise, les perils & les difficultez qu'il a falu furmonter pour la conduire, ou pour la confommer; fans parler même des. avantages qu'on peut retirer de la connoiffance de ces climats éloignez, on peut dire que cet Ouvrage merite bien la curiofité du Lecteur, puifque c'est une découverte de plus d'environ dix-huit cent lieuës Nord au Sud, que du Levant au Couchant. En un mot c'eft cette grande étendue de Terre qu'on a nommée la Loüifianne, depuis qu'on en a pris poffeffion au nom de Louïs LE GRAND.

tant du

བ་

Ces terres toutes incultes qu'elles font, portent la plupart des fruits, que l'art & la nature font naître dans les nôtres; les champs y produisent leurs moiffons deux fois chaque année fans le fecours d'une penible agriculture; la vigne y porte en certaines contrées de gros raifins fans le foin du vigneron. Les arbres fruitiers n'ont befoin ni de la coupe, ni des greffes pour y donner les meilleurs fruits; tout y vient fort naturellement & en abondance; le fol & le climat y eft prefque par tout doux & temperé; on y voit certaines Regions traverfées par une grande quantité de ruiffeaux; d'autres arrofées par

de

de très-grands fleuves, d'autres entre-coupées par des valons, par des montagnes, par des bois & par des prairies. Au travers de ces vaftes forêts errent des animaux de toute espéce; des bœufs, des orignacs, des loups communs, des loups cerviers, des afnes fauvages, des cerfs, des chevres, des moutons, des renards, des liévres, des caftors, des loutres, de gros & de petits chiens, avec une abondance infinie de toute forte de gibier; & tout cela à la merci de ceux qui ont la force ou l'adrefle de s'en rendre les maîtres. On y a découvert des mines de fer, d'acier, de plomb. On pourroit bien y en trouver d'or & d'argent, fi on fe donnoit la peine d'en chercher; mais les hommes qui habitent ces Regions ne mefurant le prix des chofes que par rapport aux neceffitez de la vie, & non par cette valeur imaginaire uniquement fondée fur l'avarice, fe font peu foucié de ces tréfors, & ne fe font nullement mis en peine de creufer la terre pour les en tirer.

Ces hommes au refte n'ont d'ailleurs prefque rien de l'homme que le nom. Les noms mêmes en font prefque auffi barbares que les mœurs. Ils vivent fans loi, fans art, fans religion; ils ne connoiffent ni fuperiorité, ni fubordination; l'indépendance & la liberté font leur fouverain bien. Leur vie eft prefque toûjours errante. Ils n'ont rien de fixe, rien de borné dans leurs poffeffions, ni même dans leurs mariages. Ils prennent une ou plufieurs femmes, felon leur fantaifie; ils les gardent ou les quittent quand il leur plait. S'ils fe dégoutent de quelqu'une, un autre s'en accommode;

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