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d'autres endroits il y en a qui favent apprêter les peaux pour s'en faire des veftes ou des fouliers; mais leur induftrie excelle furtout dans la conftruction de ces Canots qui n'enfoncent jamais. Ils les fabriquent avec de l'écorce d'orme, de noier ou de fureau longs de dix ou douze pieds, larges à proportion, les bords vers le milieu tournez en dedans en forme de gondole, pour les faire aller au lieu de rames ou d'avirons. Ils fe fervent de deux battoirs comme des deux mains, avec quoi ils repouffent l'eau d'un côté & d'autre. Ils appellent cela nager ; & comme le Canot ne va qu'à fleur d'eau, à caufe de fa legereté naturelle, ils voguent tant en montant qu'en defcendant avec une viteffe incroiable; c'eft par le moien de ces legers Vaiffeaux, qu'ils parcourent ou remontent les fleuves les plus longs, qu'ils franchiffent les courans les plus rapides, qu'ils affrontent même les mers fans craindre les écueils ni les orages.

Pour leurs voiages par terre, n'y aiant dans ces immenfes deferts ni route certaine, ni fentier fraié, ils fe conduisent par quelques marques qu'ils gravent de distance en distance fur l'écorce des arbres. C'est à la faveur de ces indices, que les femmes mêmes vont quelquefois rejoindre leurs maris à la chaffe, ou chercher dans le fond des bois le gibier qu'ils y ont laiffé. Rarement le Sauvage fe donne-t-il la peine de l'apporter; il charge fa femme du foin de l'aller chercher, de l'apprêter & de le bou

canner.

Je ne faurois me difpenfer ici de faire une legere

legere peinture de leur maniere d'agir, de fe loger, de fe couvrir, en un mot de leur ménage.

Pour leur logement, s'ils en ont, car il y en a beaucoup qui errent dans les bois, & qui gîtent à l'avanture: s'ils ont donc un logement, ce ne font que des cabannes faites de bouffilage ou de branches d'arbres fichées en terre, entrelaffées fort près les unes des autres, réunies par en haut, recouvertes

de feuilles ou de cannes : le dedans eft pour l'ordinaire affez proprement natté; le plancher eft ou le fol même de la terre, ou une efpéce de parquetage foutenu fur de gros troncs d'arbres, ou fur des pieux.

Leurs lits font auffi bâtis de quelques pieces de bois appuïées fur de groffes fouches, & entourez de quelques claies, la plupart garnis de groffes peaux fourrées de laine, ou remplies de paille. Pour couverture, ils ont des fourrures ou des nattes affez bien travaillées.

Ils fe font auffi des caves ou des huttes pour y garder leur bois, leur bled d'inde, ou leur provifion. Toute leur batterie confifte en quelque efpéce de vaiffelle ou de poterie qu'ils façonnent avec de l'argile, & qu'ils font enfuite recuire avec de la fiente de bœuf. Au defaut de moulins ils broient leurs grains & leurs bleds avec de grofles pierres raboteufes, qu'ils tournent à force de bras, l'une fur l'autre. Certaines pierres trenchantes leur fervent de couteaux, à moins qu'ils n'en aient par le commerce des Européans.

Ils ont pour armes l'arc & la fléche; l'extremité

tremité meurtrière du dard eft garnie, au défaut du fer, ou de quelque pierre, ou de quelque dent, d'une force & d'une dureté à tout fracaffer. Ils portent de groffes maffuës, ou des bâtons pointus au lieu d'épées ou de hallebardes ; & ils favent fe cuiraffer avec des corcelets de bois, ou avec de groffes peaux mifes les unes fur les autres, & fe font des boucliers de même.

A l'égard des vêtemens, la plupart ne s'en fervent pas, & vont tout nuds; leurs corps font accoûtumez & endurcis à toutes les injures de l'air, & leurs pieds infenfibles aux épines. Il eft vrai que les femmes, par un refte de pudeur naturelle qui paroît au travers de leur brutalité, portent au deffus des reins une groffe ceinture d'où tombent deux peaux en forme de banderolle, qui voilent un peu leur nudité.

Au deffus de Quebec & plus avant vers le Nord, où les froids font extrêmement apres, les Sauvages font couverts de peaux d'ours, de cerf ou d'élan, qu'ils coufent ensemble le mieux qu'ils peuvent. Mais dans les climats les plus chauds, comme vers la Mer de Méxique, la plupart font vêtus de certaines nattes très-fines & très-déliées, tiffuës de leurs propres mains.

Le foin du ménage fe partage entre le mari & la femme: celui-ci fe donne la peine d'aller chercher la provifion, & de fournir à l'entretien de fa famille, foit par la chaffe, foit par le trafic. La femme prend le foin de cultiver la terre, & de recueillir ce qu'elle a femé. Quelquefois elle va gla

ner

ner dans les bois, foit pour y choifir quelque herbe potagere ou quelque racine bonne à manger, foit pour en rapporter quelques fruits, comme figues, pommes, poires, melons, pêches, raifins, meures, & au

tres.

Dès que le Sauvage eft de retour dans fa famille, il prend fa pipe, fume, & tout en fumant declare à demi-mot ce qu'il veut, ce qu'il a fait, ou gagné. S'il a tué quelque bête, il indique legerement l'endroit où il l'a laiffée; fa femme comprend d'abord ce qu'il veut dire, s'en va & déméle parfaitement bien les routes qu'il a tenuës.

On remarque daus le Sauvage beaucoup de gravité & d'autorité; dans la femme beaucoup de foupleffe & d'obéïffance; & comme ils ne fuivent en tout ce qu'ils font que leur instinct & leur fenfualité; leur maniere eft toûjours fans fard & affectation. On peut dire que l'union conjugale entre eux eft moins l'effet d'une veritable amitié, que de cette inclination qui nous eft commune avec les animaux.

Leur vie étant toujours dans l'action, toujours dans les courfes & dans les fatigues, on remarque que les femmes fauvages font exemtes de ces incommoditez naturelles que les autres femmes fouffrent. Mais ce qui doit le plus furprendre en elles, c'est qu'on pretend qu'elles accouchent fans douleur, du moins c'eft fans aucun appareil, fans autre façon, & chemin faifant. Tout leur trouffeau n'eft que leur propre ceinture ou quelques peaux qu'elles portent en pareils cas.

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La

La maniére dont elles élevent leurs enfans eft affez extraordinaire, fans linge, fans langes; elles ont trouvé le moien de les tenir mollement, & à couvert, bien propres, bien nets fans avoir prefque befoin de les remuer. Toute leur layette confifte en une espéce de mâne ou de huche pleine de poudre de vermoulu. On fait qu'il n'est point de duvet plus fin ni plus mol que cette poudre: rien n'eft en même tems plus propre à confumer les ordures & les humiditez. El les pofent leur enfant là-deffus, le couvrent bien proprement avec de bonnes fourures, & le fanglent avec de fortes courroies pour l'empêcher de tourner ou de tomber. Enfuite pour le changer elles n'ont qu'à remuer cette poudre, & à recoucher l'enfant; il est d'abord à fec, & auffi mollement qu'auparavant. Quand cette poudre a fuffifamment fervi, elles la renouvellent & continuent le même manége jufqu'à tant qu'elles l'aient fevré.

Elles continuënt enfuite de le nourrir avec leur boüillie de bled d'Inde : à peine peut il fe fervir de fes mains & de fes pieds, qu'ils lui donnent un petit arc. L'enfant s'accoûtume à tirer, & fuivant fon pere & fa mere dans les bois, il en apprend les routes, & prenant inceffamment leur même train, il s'abandonne enfin à ce libertinage fi naturel à tous ces peuples, & fe fait à cette vie fauvage, qui leur eft commune avec les

bêtes.

Je ne finirois point fi je voulois ici expliquer toutes les coûtumes & façons d'agir de ces Sauvages. Ce que je viens d'en dire, fuffit C

pour

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