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pour faire comprendre que leur intelligence eft bornée aux feules neceffitez de la nature; qu'ils femblent s'être fait une loi de vivre fans loix. Etant nez dans les bois, leur plus forte paffion eft pour la chaffe & pour les armes; auffi ont ils tous une ferocité naturelle, qui les anime fans ceffe les uns contre les autres, & qui les porte à faire la guerre aux animaux, quand ils ne peuvent pas la faire aux hommes.

C'est au travers d'un nombre innombrable de ces Nations barbares que M. de la Sale, accompagné de trente hommes tout au plus, entreprit de pénétrer dans le milieu de ces fpatieufes Provinces, & d'en traverser toute l'étendue Peut-être croira t-on qu'il ne s'y engagea que très-bien pourvû de tout ce qui pouvoit lui être neceffaire dans un fi long voiage. Ses meilleures munitions confiftoient en poudre, en plomb & en armes. Il ne fit fonds pour fa bouche, que fur ce que le hazard de la chaffe ou de la pêche lui pour roit fournir, & fur quelque peu de Calamite & de lard pour le tems de fa navigation; toute fa voiture ne fut au commencement qu'une barque & quelques canots. La plupart du tems fur terre nous n'avions que des traîneaux, avec lefquels nous étions obligez de conduire nôtre equipage. Souvent même n'aiant ni Barque ni Canot nous nous vîmes reduits à paffer des fleuves ou des rivieres fur des branches d'arbre entrelaffées en forme de cayeu. Pour tout guide au milieu de ces valtes deferts & de ces païs inconnus nous avions feulement la bouffole ou le genie de nôtre conducteur, qui felon les diverfes in

clinations de l'aiguille aimantée, & par la fcience qu'il avoit des étoiles & des vents, connoiffoit à peu près le climat où nous étions, & fe formoit au plus jufte la route que nous devions tenir.

C'eft avec ces foibles fecours que nous parcourûmes ces vaftes campagnes, tantôt forcez de combattre de petites Armées de Sauvages, qui faifoient mine de vouloir nous arrêter, ou plûtôt nous devorer; tantôt & prefque toûjours en peine de nous défendre de la faim. Après un grand nombre de perils & de traverfes nous eûmes la fatisfaction de trouver la mer de Méxique comme le terme de nôtre longue & dangereufe course. Nous eûmes même la confolation, après de très-grandes afflictions, de revenir au terme d'où nous étions partis: mais avant que d'entrer dans le détail de toutes nos avantures, il faut dire d'abord que nous fûmes obligez de nous faire paffage au travers de quatre grands Lacs, qui font autant de grands Golfes.

Le premier de ces quatre Lacs eft fur le 47. degré de latitude. On l'appelle Lac Superieur, autrement Lac de Frontenac; fatraverfée eft d'environ quatre-vingt lieuës, & il en a bien trois cent de circuit. Il fe joint avec un autre, nommé le Lac Herié ou de Conti par un Canal de vingt lieuës, dont le cou rant fe precipite dans le premier Lac par un faut de cent toifes de hauteur. On appelle ce courant le Saut Niagara. Le Lac de Conti fe communique, par un autre détroit trèsrapide, à un troifiéme nommé des Hurons où d'Orleans: celui-ci fe joint du côté du C 2 Sud

Sud par un détroit d'environ quinze lieuës avec un quatriéme qu'on nomme le Lac des Ilinois, autrement Lac Dauphin, & du côté du Nord avec le dernier & le plus grand de tous, qu'on appelle Lac de Condé. Nous laiffames celui-ci à côté, mais nous paflâmes les quatre autres.

Ce fut le 18. Novembre de l'année 1678. qu'après un fejour de quinze jours au Fort de Frontenac, nous nous embarquâmes dans un Vaiffeau de quarante tonneaux, pour faire le trajet du premier Lac; ce fut la premiere Barque qui ait jamais paru fur cette petite Mer; nous eûmes toûjours les vents contraires, & aprés une très - perilleuse navigation d'un mois, nous nous trouvâmes à la hauteur d'un Village qui a nom Onnontoüan', où M. de la Sale envoia quelques Canots chercher du bled d'Inde pour nôtre fubfiftance: nous continuâmes cependant à faire voile vers Niagara; mais le courant étoit trop impetueux, & d'ailleurs les vents trop contraires pour en approcher de plus prés que de neuf lieuës; ce qui nous obligea de débarquer à un bord affez commode, d'où nous allâmes par terre jufqu'à Niagara; c'eft un Village fitué fur le Lac Conti, auprés du Saut de même nom, dans les Terres des Iroquois.

Cette Nation la plus belliqueufe & la plus cruelle qui foit dans l'Amerique, s'étend depuis Montréal, ou plûtôt depuis le confluent de deux rivieres, qui forment le fleuve St. Laurent, jufqu'à l'extremité du Lac Conti, dans l'efpace de plus de deux cent lieues vers le Sud. Ce peuple jaloux de fa gloire,

gloire, & de l'honneur de commander à tous les autres, dès qu'il fait qu'il y en a quelqu'un qui fe rend plus puiffant que les autres, ou par le nombre de fes combattans, ou par l'étenduë de fes terres, ne fe fait pas une affaire de l'aller chercher jufqu'à deux ou trois cent lieuës pour le dompter, & pour le foumettre. Il eft infatigable dans la peine, intrepide dans les dan

d'une conftance à l'épreuve de tous les fupplices. Il ne fait ni ne demande jamais quartier; il fe nourrit du fang de fes ennemis, & joint à cette extrême cruauté toute la rufe, toute l'adreffe, & même toute la prévoiance qu'on peut fouhaiter dans les plus grands Guerriers.

Cette Nation, toute intraitable, toute farouche qu'elle eft, ne laiffa pas de nous recevoir fort humainement. Nous couchâmes une nuit dans leur Village, & le lendemain nous allâmes à trois lieuës plus haut chercher un lieu propre à batir un Fort. Aprés en avoir trouvé un, M. de la Sale en fit le plan & en jettà les premiers fondemens. Auffi-tôt on y travailla avec diligence; mais les Iroquois en aiant conçu de l'ombrage, nous jugeâmes à propos, pour ne pas nous attirer un fi puissant ennemi d'en interrompre la continuation, mais feulement de fortifier par de bonnes paliffades ce qu'il y avoit de fait.

M. de la Salle avoit déja donné les ordres pour la conftruction d'une Barque; la faifon étoit avancée, le froid très-rude, & les rivieres prifes par tout: ces vaftes étangs n'étoient plus qu'une grande campagne glacée,

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cée, fur laquelle on pouvoit aller comme fur un marbre uni. Content d'avoir connu le terrain, il voulut auffi reconnoître les Habitans, & s'étant mis en état de les tenir en refpe&t par fon Ouvrage à demi-fait, il voulut, en attendant le Printems, emploier le refte de l'hyver à ramaffer des pelleteries, & toutes fortes de munitions pour fournir aux frais de fon voiage. Ces raifons l'obligerent de s'en retourner à Frontenac fur les glaces. Il commanda auparavant quinze hommes pour aller chercher les Iflinois, le devancer, & lui preparer les voies: & me laissa pour Commandant à Niagara avec trente hommes & un Pere Recollet.

Dès le printems il y fit tranfporter de Frontenac toutes fortes de provifions & de marchandifes par la Barque qui nous y avoit conduits; mais enfin le malheur voulut qu'aprés plufieurs trajets, la Barque périt auprés du rivage, par la faute du Pilote. On en fauva les meilleurs effets. Cette perte fut reparée par le nouveau bâtiment qui fe trouva achevé vers le commencement du prin

tems.

M. de la Sale, qui avoit l'empreffement de revoir fa nouvelle Barque, & de renouveller fes liaisons avec les Iroquois, ne tarda pas à nous venir rejoindre. Il entra auffitôt en commerce avec eux, tâcha par toutes fortes de voies de leur imprimer de la crainte & du refpe&t pour le Roi, s'accommoda de leurs meilleures marchandifes, en remplit fon nouveau magazin, & m'ordonna cependant d'aller à fix-vingt lieues de là reconnoître les côtes & les terres qui font au delà

des

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