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coup davantage, s'il avoit vû fes gens

avec moi.

Ces dernieres paroles me parurent un commandement. Je pris dès ce moment congé de lui, & aprés m'être fort legerement rafraîchi, je repaffai dans mon Canot. A peine fus-je avancé environ quinze lieuës vers ces bords où j'avois laiffé mon monde, qu'auffi-tôt, comme fi le Ciel eût voulu pour jamais me feparer d'avec ces perfides, je fus accueilli de la plus furieufe tempête qu'on puiffe effuïer fur les plus grandes mers. Nôtre Canot balotté par les vents & par les vagues, tantôt élevé dans les airs, tantôt précipité dans les abîmes, ne laiffoit pas de fe foutenir toûjours fur fon fond fans tourner; mais un coup de vent l'ayant tout d'un coup renverfé, nous ne fûmes où nous étions. La violence du mal étoit au deffus de l'art & de nos forces, lors qu'un fecond coup releva nos efperances, en redreffant nôtre petit Vaiffeau, & nous porta dans un moment fur la rade où nous nous jettâmes à corps perdu. Ainfi nous voyant garantis de la tempête par la tempête même, nous continuâmes par terre nôtre voyage, & le Pilote & moi tirant nôtre Canot & nôtre équipage fur des traîneaux, nous arrivâmes le lendemain à l'endroit où nous avions laiffé nos gens. Nous emploïames le refte de la journée à les rallier. Le calme étoit revenu fur les flots, & nôtre petite Mer nous prefentoit une navigation tranquille & commode; nous nous y rengageâmes tous enfemble, & en moins d'une journée nous vînmes moüiller au pied du Fort où M. de la Sale nous attendoit. C'étoit

.

C'étoit vers la fin du mois de Novembre de la même année.

M. de la Sale nous reçut avec une entiere fatisfaction. Il avoit compté fur cette petite recrûë, comme fur un fecours neceffaire pour avancer fes affaires, & pour achever fa traitte; cependant ce furent ces malheureux qui contribuerent le plus à le ruiner & à le perdre. Tel eft l'aveuglement des hommes, de fonder le plus fouvent leurs efperances fur ce qui dans la suite eft l'unique fource de leur malheur.

Nôtre conducteur ayant en moins de deux mois très-bien fait fes affaires en ce Païs, mit fon nouveau Fort en état de défendre l'entrée du Lac, & de tenir en bride fes voisins; ayant d'ailleurs rempli son magafin de très-bons effets, & gagné les principaux de la Nation. Pour retenir les autres dans l'obéïffance, il refolut de pouffer jufques chez les lflinois à plus de cent lieuës du port où nous étions. Pour penetrer dans le cœur de cette Nation, il faloit gagner à 40. lieues de là le portage de la Riviere des Illinois, qu'on a depuis appellée Lac de Segnelai. Elle prend fa fource d'une éminence à fix lieues du Lac des Iflinois, & va fe jetter aprés deux cent lieues de cours, dans le fleuve Miilipi, qu'on a depuis appellé Fleuve Colbert.

Nous partîmes de cette contrée des Miamis au commencement de Decembre, ayant feulement laiffé dix hommes dans le Fort pour le garder. Il falut conduire nôtre équipage & nos Canots par des traîneaux. Aprés quatre journées de traite, nous nous trouvâ

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mes

mes fur un des bords de cette Riviere trèsnavigable; nous nous y embarquâmes au nombre de quarante perfonnes fans compter trois Peres Recollets. Nous la defcendîmes à petites journées, tant pour nous donner le tems de reconnoître les habitans & les terres, que pour nous fournir de gibier; il eft vrai que tous les bords font auffi charmans à la veuë, qu'utiles à la vie. Ce ne font que vergers, bois, prairies; tout y eft rempli de fruits: en un mot on y voit une agreable confufion de tout ce que la nature a de plus delicieux pour la fubfiftance des hommes & pour la nouriture des animaux.

Cette varieté fi agreable, qui entretenoit nôtre curiofité, nous faifoit aller lentement. Enfin aprés fix mois de navigation, nous arrivâmes fur la fin de Decembre à un Village des Iflinois, nommé Pontdalamia de plus de cinq cent feux; ce lieu nous ayant paru vuide & abandonné, nous y entrâmes fans refiftance; toutes les maisons en étoient ouvertes & à la difcretion des paffans. Les bâtimens n'étoient que d'une charpente groffiere avec de groffes branches d'arbres recouvertes de diverfes pieces d'écorce; le dedans affez proprement natté, tant par terre que par les côtés. Chaque maifon contenoit deux appartemens capables de loger diverfes familles; au deffous il y avoit des caves, dans lesquelles étoit renfermé leur blé d'Inde; nous y en trouvâmes quantité, & comme les vivres commençoient à nous manquer, nous en fîmes notre provifion.

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De là ayant poursuivi nôtre voyage juf

qu'à

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qu'à trente lieuës plus bas, nous nous vîmes tout d'un coup au milieu d'un étang d'environ fept lieuës de tour; nous y pêchâmes de três bon poiffon, & nous laiffant infenfiblement conduire au courant de l'eau, nous retombâmes bien tôt dans le lit de la Riviere. A peine y fûmes-nous rentré, que nous nous trouvâmes entre deux camps: tous les Sauvages s'étant partagés en deux corps d'armée campés d'un côté & d'autre du rivage. Dès qu'ils nous eurent apperçûs, ils coururent aux armes, & aprés avoir renvoié leurs femmes dans les bois, ils fe rangerent en bataille, comme s'ils avoient voulu nous attaquer. De nôtre côté nôtre petite flotte fe mit en difpofition de fe bien défendre.. Les Iflinois étonnés d'une fi fiere contenan. ce, & d'ailleurs plus portés à repouffer la guerre qu'à la commencer, fe contenterent de nous demander qui nous étions; nous leur fîmes entendre par nos truchemens, que nous étions François, que nous n'étions venus-là, que pour leur faire connoître le vrai Dieu du Ciel & de la Terre, & pour leur offrir la protection du Roi de France. Que s'ils vouloient fe foûmettre à son obéiffance, c'étoit l'unique moien de fe rendre heureux, & de fe mettre à couvert des infultes de leurs ennemis; qu'aiant en abondance tous les biens de la terre, il ne leur manquoit que l'art de s'en fervir utilement ; que nous étions prets de leur faire part de nôtre induftrie, pourvû qu'ils vouluffent entrer dans nôtre commerce & dans nôtre Societé. Ils reçurent nos offres & nos propofitions, non comme des Sauvages, mais comme

des

des hommes tout à fait civilisez. Nous aiant donné des marques très-refpectueufes de leur veneration pour nôtre augufte Monarque ils nous presenterent le Calumet. C'eft, comme nous avons déja dit, le fignal de la paix parmi tous ces peuples. Ils fe fervent ences occafions des termes de chanter ou danfer le Calumet: on le chante, lors qu'au pied d'un pieu, ou d'un bâton fiché en terre, chacun vient apporter les dépouilles de fes ennemis en forme de trophée, & raconter fes exploits guerriers. On le danse, lors qu'aprés toutes ces harangues, on fait des danfes tout au

tour.

Pendant qu'ils faifoient toutes ces ceremonies, nous ne manquâmes pas de répondre de nôtre côté à leur demonftration de joye par des prefens & par des affurances d'une amitié inviolable. Nous leur païames leur blé d'Inde en outils ou en eau de vie. Convaincus par là de nôtre bonne foi, ils voulurent fortifier leur nouvelle union avec nous par de bons feftins à leur maniere: ils firent revenir leurs femmes & leurs enfans; leurs chaffeurs revinrent chargés de gibier; on travailla d'abord aux apprêts d'un grand repas: on y étala le boeuf & le cerf boucanné; ce fut un ambigu merveilleux de toutes fortes de gibier & de fruits; l'eau de vie n'y fut point épargnée de nôtre part; pendant deux ou trois jours ce ne fut que joye & que feftins, mais au milieu de tous ces divertiffemens deux ou trois décharges de nôtre artillerie infinuerent dans leurs efprits, avec ces commencemens d'amitié, quelque respect mêlé de terreur pour nos armes; ils

nous

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