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mal intentionnez, firent confidence à leurs anciens compagnons, de leur fecrette correspondance avec les Iroquois, & les firent bien-tôt entrer dans leur pernicieux deffein. Sans me défier, je leur recommandai à tous la concorde, & ayant remis le commandement du Fort à celui que je crus le plus fidele, je partis pour me rendre à l'endroit. deftiné pour le Fort que je devois entreprendre. C'étoit un rocher fort élevé : fur fa cime il y avoit un terrain uni, étendu, & qui commandoit de tous côtez à une trèsvafte campagne. J'avois déja tiré quelques lignes pour en jetter les fondemens inceffamment, lorfque je reçus avis, non feulement de la défertion de nos gens, mais du vol & du pillage qu'ils avoient fait de tout ce qu'il y avoit de plus confiderable dans le Fort. On peut juger quelle fut ma douleur & ma furprife. Auffi-tôt je quittai tout pour aller fur les lieux, je trouvai le Fort pillé & faccagé; il étoit encore gardé par fept ou huit François, qui n'avoient pû refifter à la violence de ces traîtres. J'avoue que je fus defolé de me voir avec une poignée de gens, à la merci des Sauvages fans fecours & fans munitions. Ce qui fait, voir que lors que les Societez font compofées de differens efprits, la divifion & la mefintelligence y caufent plus de dommage, que les armes & la violence des propres ennemis. Tout ce que je pûs faire dans une fi trifte fituation, ce fut de dreffer un procez verbal de l'état du Fort, de l'envoyer à M. de la Sale, avec un fidele recit de tout ce qui s'étoit paffé. Aprés cela je

fon

fongeai à me mettre en état de n'être point infulté. Le Fort étoit affez bien fourni d'armes & de poudre; je relevai le courage de nos gens par l'efperance d'un prompt fecours, que notre Chef ne manqueroit pas de nous envoyer, dès qu'il nous fauroit dans le peril. Enfin je leur remontrai que c'étoit dans ces grands revers de fortune que paroiffoit le courage & la veritable fidelité; que c'étoit là une occafion de fe fignaler. A l'égard des Iflinois, je redoublai mes foins pour les ménager, & pour les entretenir dans les mêmes fentimens à notre égard. Alors chacun tacha de me seconder, & nous fîmes fi bien, que nous trouvâmes par leur moyen dequoi nous confoler, & dequoi reparer en quelque maniere les difgraces que les notres nous avoient caufées par leur trahifon.

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M. de la Sale ayant reçû ma Lettre, fit d'abord une exacte recherche de tous ces fcelerats, les uns vinrent s'abandonner à fa mifericorde, les autres furent pris, il en fit mourir une partie, & pardonna à l'autre. Après cela, il travailla à faire quelque nouvelle recruë, & m'écrivit auffi tôt de ne me pas décourager, & de l'attendre de pié ferme avec le peu de monde qui me reftoit. Une année fe paffa dans cette attente; pendant ce tems-ià ma petite troupe s'accrut de quelques nouveau venus, tant François que Sauvages; & nous ne manquions, graces au Ciel, de quoi que ce foit.

A peine étions-nous relevez d'un fi grand revers, que nous nous vîmes retomber dans un plus funefte danger. Environ le mois de D 7

Sep

Septembre de l'annee 1681. il parut tout d'un coup à un quart de lieuë du Camp des Iflinois un gros de fix cens Iroquois, armez les uns de fleches, les autres d'épées & de pertuifannes: quelques uns même d'armes à feu. Les Iflinois à cet afpect rentrerent dans leurs premiers ombrages contre nous, & nous foupçonnerent plus que jamais d'intelligence avec leurs ennemis.

Me voyant entre deux ecueils, foupçonné par les Islinois, preffé par les Iroquois, je fis tous mes efforts pour raffurer les premiers: pour cet effet je m'offris d'aller trouver les Iroquois dans leur Camp, pour tâcher de les arrêter, & de les faire entrer en quelque accommodement: en tout cas je proteftai aux Iflinois de partager tout le peril avec eux, à quoi j'ajoûtai qu'il n'y avoit pas de temps'à perdre, & qu'il falloit fur l'heure fe mettre en défense. Perfuadez par ce difcours qui témoignoit ma bonne foi, ils me conjurerent de faire un effort pour tâcher de porter leurs ennemis à la paix; me donnerent un esclave pour me fervir de truchenient, & un Iflinois pour être garant de tout ce que j'avancerois de leur part: & dès ce moment ils renvoyerent leurs femmes & leurs enfans dans les bois; après cela chacun courut aux armes & fe mit en état de combattre.

L'Armée des ennemis, divifée en deux aîles, étoit commandée par deux Généraux; l'un nommé Tagancourte chef des Tonuontouans; l'autre Agouftot, Chef des DeJouatages; celle des Ilinois ne faifoit pas cinq cens hommes; nous n'étions que vingt François tout au plus. Nos gens mêlez

par

parmi eux les aidoient à bien dreffer leurs bataillons, & tachoient de les encourager par leur exemple. Je me détachai de notre petite armée, avec un llinois & deux François feulement: Comme je m'avançois,vers les ennemis, leur aîle gauche s'avançoit vers nos gens, qui les attendoient de pié ferme & avec beaucoup de refolution. Dès que ces Barbares me virent approcher, ils tirerent fur nous, mais perfonne n'ayant été bleffé, je confeillai à l'Iflinois & à nos deux François de fe retirer, & comme je n'allois pas là pour combattre mais pour être le mediateur de la paix, je voulus prendre fur moi tout le peril de ma députation. Jé prefentai d'auffi loin que je pûs aux ennemis un Collier; c'eft la coutume parmi ces Sauvages de faire leurs propofitions de paix avec des Colliers, qui font chez eux autant de marques d'alliance & d'union je m'avançai fur la foi de ce gage. A peine fus-je entré dans leur Camp que je me vis faifi par ces perfides; l'un m'arracha brufquement le collier de la main, un autre me porta un coup de couteau dans le fein. Mais par bonheur le coup ayant gliffe fur une côte, je ne fus que legerement bleffé, & les plus raifonnables de l'affemblée m'ayant donné quelque fecours, foit par l'application d'un certain baume foit par le moyen de quelque bande, on arréta le fang, & après m'avoir donné le tems. de me remettre, on me conduifit jufqu'au milieu du Camp, avec mon Interprete. Là on me demanda le fujet de mon arrivée ; mes forces étoient bien diminuées à caufe

du

du fang que j'avois perdu; mais j'avois toujours le cœur bon, & fans m'étonner, ni de leur grand nombre, ni de leurs menaces, je leur reprefentai le tort qu'ils avoient d'avoir violé en ma perfonne le droit des Gens, qui doit être respecté de tout le monde, & l'injure qu'ils faifoient au Roi mon Maître & à tous les François, de venir fans fujet faire la guerre à une Nation qui étoit dans fon alliance & fous fa protection; Que s'il leur reftoit quelque confideration pour notre Prince & pour nous, ils se defiftaffent de cette guerre ; qu'ils regardaffent les Iflinois comme leurs freres & nos bons amis; que nous trouvant unis dans cette rencontre, & ne faifant presque qu'un même Corps avec nous, ils ne pouvoient confpirer leur perte, fans confpirer en même tems la nôtre; qu'il ne leur étoit ni glorieux de tremper leurs mains dans le fang de leurs compatriotes, ni trop avantageux pour eux de s'attirer de tels ennemis que les François ; que quelque grande que fut leur valeur, le peril étoit bien égal dans cette occafion pour les deux partis, puifque . les flinois étoient au moins au nombre de 600 combattans, & que nous étions bien près de deux cens dans notre troupe. (II eft bon quelquefois de n'accufer pas tout-àfait jufte, & fur tout à la guerre ;) Qu'ainfi ce n'étoit ni manque de forces ni faute de courage, que je venois les inviter à la paix, mais par un pur principe d'amitié pour les uns & les autres. J'ajoutai à tout cela, que c'étoit au nom de toute notre Nation, de M. le Comte de Frontenac leur Pere, au nom mê

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