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me de notre grand Monarque, que je leur faifois cette priere, & leur proteftai en même tems que je ne plaindrois pas le fang que j'avois perdu dans cette negociation, fi j'avois le bonheur de recevoir de leur part une favorable reponse.

Pendant que je leur tenois ce difcours ou que mon Interprête le leur faifoit entendre, on efcarmouchoit de part & d'autre: & quelque tems après, un de leurs gens vint donner avis du combat à un des Généraux, & lui dit même que leur aîle droite commençoit à plier, & qu'on avoit reconnu parmi les Iflinois quelques François qui faifoient grand feu fur eux. Ce fut un contretems fâcheux pour moi. Je remarquai que ces Barbares me regardoient d'un cuil feroce, & fans autre façon ils commençoient à deliberer fur ce qu'ils feroient de ma perfonne. Je me préparois à tout évenement, lorsqu'un de la compagnie s'étant pofté derriére moi, & tenant un rafoir dans fa main, me levoit de tems en tems mes cheveux. Je me retournai vers lui, & je vis bien à fa contenance & à fa mine, que fon deffein étoit de m'enlever la chevelure; c'est à-dire de me couper la gorge car c'est la coûtume parmi ces Peuples fauvages, quand ils vont en parti, ou à la chaffe s'ils rencontrent un François, ou quelqu'autre de quelque Nation qu'il puiffe être, de lui couper la tête, & de lui enlever la peau de deffus le crâne avec les cheveux en forme de calotte; ce qui eft chez ces Barbares le plus glorieux trophée par où ils puiffent fe fignaler; fi bien que m'étant apperçu que

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ce jeune Iroquois vouloit s'acquerir cette marque d'honneur à mes dépens, je le priai fort honnêtement de vouloir du moins fe donner un peu de patience, & d'attendre que fes Maîtres euffent decidé de mon fort. Tagancourte vouloit qu'on me fit mourir Agouflot, ami de M. de la Sale, vouloit qu'on me donnat la vie. Celui-ci l'emporta fur l'autre, & ce fut une espece de prodige chez un peuple fi inhumain, que la clemence prévalût fur la cruauté. En un mot ils conclurent unanimement de me renvoyer pour porter de leur part aux Iflinois parole d'une paix entiére & d'une parfaite réunion. Soit qu'il y eut de la fincerité ou de la diffimulation dans cette propofition, le plaifir de me tirer de leurs mains guérit à demi ma bleffure; cependant pour mieux me perfuader de la bonne foi de leurs intentions, ils me chargerent d'un beau collier de porcelaine, comme d'un gage d'union,& me prierent de leur temoigner qu'ils fouhaitoient deformais de vivre avec eux en veritables freres, & comme enfans communs de M. le Gouverneur. J'étois cependant fi foible & fi fatigué, qu'à peine pouvois-je me foutenir fur mes pieds.

Je rencontrai en m'en retournant le Pere Gabriel de la Ribonde, & le Pere Zenobe Membré, qui venoient s'informer de mon fort. Dès qu'ils me virent pâle, défait, tout en fang, me traînant avec peine, ils ne furent pas moins faifis de douleur que d'étonnement; ma bleffure & la perte de mon fang les affligeoit, mais ils étoient un peu confolez de me voir encore en vie, &

ne

ne pouvoient affez me temoigner leur joye de ce que ces Barbares ne m'avoient pas entiérement tué. Nous allâmes ensemble trouver les Iflinois; je leur repetai à peu prés les mêmes difcours que les Iroquois m'avoient tenus, & leur prefentai de leur part, le collier de paix. Cependant je leur fis entendre qu'il ne falloit pas trop fe fier à leurs propofitions, ni à leur prefent, & qu'autant que j'en pouvois juger, ils n'étoient pas venus là pour s'en retourner fans rien faire; qu'ils étoient trop jaloux de leur gloire pour ne rapporter de leur cour fe, que l'honneur de s'être accommodez avec un Peuple, qu'ils prétendoient foumettre ; Qu'ainfi à mon fens, toutes ces belles paroles, toutes ces démonftrations d'amitié n'étoient que des apparences trompeufes pour les mieux furprendre.

Les llinois n'eurent pas beaucoup de peine à croire & à fe perfuader tout ce que je leur dis. Ils fe mirent cependant en devoir de répondre à leurs propofitions par des préfens reciproques & par une nouvelle ambaffade. Il y avoit eu pendant tout ce tems une fufpenfion d'armes : les jeunes Iflinois contens d'avoir repouffé, aux dépens de quelques-uns des leurs, les premiéres attaques de leurs ennemis, ne voulurent point s'expofer à un nouveau combat, & préfererent le plaifir de la chaffe à une gloire perilleuse; ainfi la pluspart prirent ce moment pour décamper, & deferterent. Ceux qui étoient restez, se voyant abandonnez des plus braves, & appercevant venir à eux les ennemis en corps de bataille, ils n'eurent pas l'affû

rance

rance de les attendre. Comme ils ne fe croyoient pas affez forts pour fe défendre ils prirent le parti de leur abandonner leterrain, & d'aller chercher ailleurs une nouvelle demeure; ils allerent rejoindre leurs familles à trois lieuës de là.

Les ennemis fe jetterent dans leur camp entierement abandonné; quelques François qui refterent, deux Peres Recollets & moi, nous nous renfermâmes dans notre Fort. Au bout de deux jours les llinois ayant paru fur une hauteur en affez grand nombre, & dans une contenance affez fiere, les Iroquois nous foupçonnerent de quelque intelligence avec eux, & crurent que c'étoit nous qui lesavions rappellez. Comme ils les croy oient en plus grand nombre qu'ils n'étoient en effet, & que d'ailleurs ils avoient éprouvé leur valeur dans la derniere occafion, ils me prierent de vouloir être leur mediateur pour moyenner encore un nouveau traité de paix entre les deux Nations. J'acceptai volontiers cette mediation;ils me donnerent un des plus confiderables des leurs pour me fervir d'otage ; j'allai trouver les Iflinois,& le Pere Zenobe eut la bonté de m'accompagner. Dès que je fus dans le camp des Iflinois, je leur propofai les offres de leurs ennemis, & leur dis qu'ils étoient prêts d'étouffer toutes fortes d'inimitiez; que j'amenois avec moi pour garant de leur bonne foi, un jeune Iroquois des plus confiderables de la Nation.

Les Iflinois m'écouterent avec beaucoup de plaisir, me chargerent de les affûrer de leur entiere correfpondance, me laifferent le maître des articles de la paix, & me pro

mirent de leur envoyer fur l'heure un ôtage de pareille confideration. Cependant ils me prierent de ne point perdre de temps, & d'aller inceffamment traiter cette affaire.

Je voyois les chofes en trop bon chemin pour ne pas me promettre un bon fuccès de ma médiation, Après avoir pris un leger rafraichiffement chez eux, je me hâtai d'aller conclurre avec les Iroquois. Je leur portai parole d'un entier confentement de la part des Iflinois, & leur dis en même tems qu'ils avoient mis à ma difpofition cette affaire; que, s'ils vouloient, nous irions fur l'heure même travailler aux conventions pour établir une paix ftable, folide, & de longue durée. Là-deffus l'otage Iflinois arriva, qui confirma les Iroquois dans la croyance de tout ce que j'avois avancé. Mais il gâta tout par fon imprudence: car après avoir loué leur valeur & leur generofité, il avoüa avec trop d'ingenuité, que le nombre de leurs combattans n'étant tout au plus que de quatre cent, ils recevoient leurs propofitions de paix comme une grace dont toute fa Nation leur étoit très-obligée, & que pour marque de reconnoiffance ils étoient prêts de leur envoyer quantité de cafters & nombre d'efclaves. Qui ne fait que lorfqu'il s'agit d'accommodement, ou de traitté, le trop de fincerité ou d'empreffement recule fouvent les affaires,loin de les avancer? En effet les ennemis qui jufqueslà, fur ce que je leur avois dit, avoient eu la moitié de la peur, & qui même croioient le nombre de leurs ennemis beaucoup plus grand qu'il n'étoit en effet, reprirent toute

leur

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