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leur fierté, & me firent de fanglans reproches de ce que je leur avois fait les Iflinois beaucoup plus nombreux qu'ils n'étoient ; que je leur avois arraché la victoire des mains par cette tromperie, & qu'ils devroient me faire payer aux dépens de ma vie la perte du butin qu'ils auroient fait, fans moi, fur leurs ennemis.

J'eus bien de la peine à me tirer de ce mauvais pas cependant je leur fis entendre que ce que l'ôtage venoit de leur dire, n'avoit rien d'incompatible avec ce que je leur avois dit; que dans le tems de leur ar rivée, les llinois étoient du moins au nombre de fix cent combattans, mais que beau coup avoient deferté; qu'au refte mes intentions avoient toujours été très-bonnes, & que tout mon but n'avoit été qu'à faire parvenir les choses à un fincere accommodement. Au furplus je leur reprefentai qu'ils s'étoient rendus les Maîtres de leur camp & de leurs terres, qu'ils étoient en état d'impofer telle loi à leurs ennemis qu'ils fouhaîteroient. Ne vous eft-il pas affez glorieux, ajoûtai-je, d'accorder la paix à des gens qui s'offrent même de l'acheter? Les Iroquois fe rendirent, ou plûtôt firent femblant de fe rendre à mes raifons, me regarderent d'un œil un peu plus riant, & renvoyerent l'lflinois dans le camp dire à ceux de fa Nation, qu'ils le prioient de fe rendre le lendemain dans le leur, pour y conclure une folide paix.

Les Principaux des Iflinois ne manquerent pas de fe trouver le lendemain au rendez-vous, avec leurs caftors & leurs efcla

ves: les Iroquois les reçurent fort honnêtement, leur promirent de les remettre au premier jour en poffeffion de leurs habitations, & leur offrirent en même tems divers colliers avec quelques pelleteries. Par le premier collier ils demandoient pardon au Gouverneur des François, de ce qu'ils étoient venus troubler une Nation qui vivoit fous leur protection: par le fecond, ils faifoient la même civilité à M. de la Sale; & par le troifiéme ils juroient aux Iflinois une éternelle alliance. Les Illinois leur firent les mêmes proteftations, après quoi chacun fe retira.

Pendant que ces deux Nations fe donnoient de mutuelles affurances d'amitié j'appris de bonne part, que les Iroquois faifoient faire des canots d'écorce d'orme, à deffein de pour fuivre les Iflinois le long du fleuve pour les perdre & pour les exterminer. Comme j'accompagnois un des principaux Iflinois, il me demanda ce que je penfois de leur reconciliation. Je lui répondis franchement qu'il n'y avoit pas grand fond à faire fur la parole de ces perfides; que j'étois affuré qu'ils faifoient travailler à des canots pour les fuivre fur leur Riviere; que s'ils m'en croyoient ils profiteroient du tems, & fe retireroient en quelqu'autre contrée où ils tâcheroient de fe bien fortifier pour fe mettre à couvert de leur surprise. I'lflinois donna dans ma pensée, me remercia de mon confeil, & nous étant feparez, il s'en alla rejoindre les gens, & je me retirai dans nôtre Fort.

Le huitième jour de leur arrivée & le

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dixiéme de Septembre, les Iroquois me firent appeller à leur Confeil avec le Pere Zenobe, & nous ayant fait affeoir, ils firent mettre fix paquets de caftor devant nous. Enfuite m'adreffant la parole, ils me dirent que leur Nation nous offroit ces prefens, & nous prioit en même tems de vouloir donner de leur part les deux premiers paquets à M. le Comte de Frontenac, leur pere, & de l'affurer qu'ils ne vouloient plus manger des Iflinois, fes enfans; qu'ils me donnoient le troifiéme pour fervir d'emplâtre à ma playe; que le quatriéme nous ferviroit d'huile, au Pere Zenobe & à moi, pour nous frotter les jambes dans le cours de nos voyages; que par le cinquiéme ils nous exhortoient à adorer le Soleil; & qu'enfin par le fixiéme ils nous fommoient de décamper le lendemain, & de nous retirer dans nos habitations Françoifes.

Je ne manquai pas de les remercier au nom de toute nôtre Nation, tant de la confideration qu'ils avoient témoignée avoir pour M. le Comte de Frontenac & pour M. de la Sale, que du bon traitement qu'ils avoient fait aux Iflinois, nos bons amis, & des bonnes huiles, ou emplâtres dont ils nous avoient gratifiez, le Pere Zenobe & moi. Je les fuppliai auffi de vouloir toujours conferver les mêmes fentimens pour les uns & pour les autres; aprés quoi je leur demandai quand ils partiroient euxmêmes, & quand ils remettroient les Iflinois dans leurs terres, felon leur promeffe. Cette demande leur parut un peu brufque ou trop hardie. Je ne l'eus pas plûtôt faite,

qu'il s'éleva un grand murmure parmi eux. Il y en eut quelques uns qui me répondirent, que puifque j'étois fi curieux, ils al loient me le dire; que ce feroit aprés avoir mangé quelques-uns de nos freres, ou des Iflinois. Ayant entendu ce difcours, je repouffai avec le pié leur prefent, & leur témoignai que puifqu'ils avoient ce dessein, je n'avois pas besoin de leur prefent, loin de vouloir l'accepter; qu'au refte je partirois fans leur ordre & fans leur congé, quand il me plairoit. Leurs chefs s'étant levez, nous dirent que nous pouvions nous retirer. Auffi-tôt un Abenaguis qui étoit parmi eux, & de mes anciens amis, s'approcha de moi pour me dire que ces gens étoient fort piquez contre moi, & me confeilla de me retirer le plus vite que je pourrois. Je profitai de fon avis, nous nous retirâmes, le Pere Zenobe & moi, & nous doublâmes le pas vers notre Fort, où nous étant renfermez, nous nous mîmes fur nos gardes durant la nuit, refolus de nous bien défendre en cas que nous fuffions attaquez.

Quand nous nous vîmes en fureté, nous raifonnames quelque tems fur la diffimulation & fur l'infidelité de ces peuples, fur l'état de nos affaires, & fur le peril que nous avions couru dans ce dernier Confeil. Le Pere Zenobe me blâmoit de ma brufquerie, me difant qu'il eft quelquefois bon, & même neceffaire de fe menager, quand on n'eft pas le plus fort, dans l'efperance de trouver des occafions plus favorables. Mais je lui dis que la fermeté qu'on fait E

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paroître a fouvent un meilleur effet, que la baffeffe & la foumiffion. Que les ames cruelles ne s'attendriffent jamais par des fupplications & des actions rampantes, au lieu que fouvent elles fe rendent à la vigueur & à la refiftance; qu'au refte, lorfqu'il y a du danger, il vaut mieux prendre le parti d'un homme de cœur, que celui d'un lâche; que dans cette derniere occafion j'avois voulu repouffer le mépris par le mépris; qu'ayant entrevû la mauvaise volonté des Iroquois, accompagnée même de raillerie, j'avois crû devoir rebuter ce qu'ils ne me prefentoient que pour se mieux moquer de moi, & leur temoigner par ma réponse, ma fermeté dans le peril, plutôt que d'en venir à des priéres ou à des flateries inutiles. Cependant voyant bien que nous n'étions pas en état de refter plus long-tems nous employâmes le refte de la nuit à faire notre équipage pour le lendemain; nous étions encore quinze François dans le Fort, les deux Peres Recollets & moi. Cinq François voulurent être de ma compagnie, les autres fe refolurent d'aller rejoindre les Iflinois, ou d'aller chez quelqu'autre Nation. Nous partageâmes nos munitions nos armes & nos effets, & chacun fit fon paquet.

Le lendemain onzième de Septembre de l'année 1681. dès la pointe du jour, chacun prit fon parti, & nous nous embarquâmes les deux Peres, les cinq François & moi dans un canot, fur la Riviere des Ilinois. Après cinq lieues de chemin nous mîmes à terre pour fecher quelque pelleterie, & pour rac

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