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d'appeler excessive, à les suivre dans leurs voies détournées au lieu de les contraindre par la force à exécuter ponctuellement les préceptes qu'elle a reçu mission d'enseigner et de faire observer pour l'humanité régénérée.

Mais malheur à l'homme et aux peuples qui ferment. l'oreille à sa parole. Non seulement le bonheur que l'on poursuit n'est pas atteint, mais encore des châtiments terribles sont la conséquence de cette insubordination. C'est ainsi que l'empire romain, pour avoir refusé d'entrer docilement dans la voie de la civilisation chrẻtienne, que devait lui procurer l'exécution sans entraves des principes régénérateurs du Sauveur du monde, s'est affaissé peu à peu dans une honteuse décrépitude, en attendant qu'il s'écroulât comme de lui-même, ne nous laissant que le souvenir d'une constitution sociale informe et indigne de ce qu'on était en droit d'attendre de la puissance du Christ.

En Occident, grâce à de courageuses protestations, grâce surtout à l'action de plus en plus prépondérante et souveraine de la Papauté, la société chrétienne sortit triomphante des obstacles accumulés par la barbarie et le césarisme.

Au début du IX° siècle, elle était constituée. Le Pape Léon III essaya alors de créer une nouvelle harmonie entre les deux pouvoirs sur le modèle de la famille et de l'autorité paternelle. C'était une conception admirable; mais bientôt les revendications du pouvoir terrestre dénaturèrent la pensée généreuse du Souverain Pontife.

Dieu punit cette ingratitude et jeta la société dans un chaos épouvantable. Religion, société, liberté individuelle, tout fut bouleversé.

Enfin, au moment où le monde chrétien, régénéré par le Christ, paraissait plongé dans un abîme insondable et sans remède, Dieu suscita l'homme prédestiné pour res

susciter ce cadavre sans vie. Montalembert l'appelle avec justice le plus grand des Papes et le plus grand des moines, et l'Ordre bénédictin le vénère comme l'un des modèles les plus achevés de la sainteté douce et ferme, à l'imitation du Christ. Cet homme, c'est Hildebrand, devenu immortel sous le nom de Grégoire VII.

Mieux encore que saint Léon III, il résolut de reconstituer la société chrétienne sur ses véritables bases. Il avait appris dans le cloître les principes proclamés dès le berceau de l'Eglise sur la vraie liberté et sur les droits imprescriptibles du Christ. Il ne craignit pas de les affirmer en face des empereurs et des rois. « L'Eglise, épouse du Christ, s'écria-t-il au milieu des assemblées souveraines, l'Eglise n'est pas une servante, c'est une reine. Que la puissance séculière garde le pouvoir qu'elle a reçu de la nature; sur ce terrain elle est indépendante, mais, de son côté, l'Eglise est souveraine dans l'ordre de la grâce, et tous les fidèles, fussent-ils souverains, lui sont soumis. >>

Pendant un demi-siècle, ce grand restaurateur fit entendre sa voix puissante, et bientôt les peuples et les rois acceptèrent cette doctrine que nous avons vue enseignée dès l'origine par toute la tradition catholique.

Chose remarquable, du moment où la vérité triompha des ténèbres, la société civile elle-même reprit vie en toutes manières. Les notions oubliées de la propriété individuelle et privée furent remises en vigueur, en sorte que les droits qu'elle revendique aujourd'hui ont leur source tant historiquement que juridiquement dans les revendications de l'Eglise sous l'impulsion de saint Grégoire VII. C'est un point d'histoire que l'étude approfondie des monuments du moyen âge permet d'affirmer d'une manière indiscutable. Dans tous les temps, du reste, la liberté individuelle est dans un rapport étroit avec la liberté religieuse.

Malheureusement, sous l'influence des passions hu

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maines, toujours les mêmes, cette harmonie entre les deux pouvoirs indépendants dans leurs sphères respectives, mais subordonnés l'un à l'autre, fut d'abord méconnue, puis brisée définitivement.

Pour compléter cette étude, il faudrait suivre pas à pas l'histoire de ce triomphe de la nature sur la grâce, de la raison sur la foi.

Contentons-nous de dire que le protestantisme acheva cette œuvre de destruction, en substituant le critérium de la raison à celui de l'autorité, en proclamant que tout doit être soumis, sans excepté Dieu lui-même, au tribunal de la raison humaine.

Cette substitution de la raison humaine à l'autorité divine, a trouvé son application politico-religieuse dans la fameuse Déclaration des droits de l'homme. C'est la destruction de l'harmonie entre les deux pouvoirs inaugurée par Constantin, la liberté religieuse asservie aux caprices de la volonté de l'Etat. Or cette contre-révolution opérée par les ennemis de la civilisation chrétienne est aujourd'hui considérée par le plus grand nombre comme un progrès de l'humanité. La liberté de l'Eglise est donc anéantie en principe. Les compromissions qui ont pu et qui pourront être tentées ne produiront nécessairement que des résultats partiels, aussi longtemps que les aphorismes élaborés en 1789 ne seront pas réprouvés. Nous roulerons d'abîme en abîme jusqu'à la destruction la plus radicale du fondement même de la société.

Cette substitution de la raison humaine à l'autorité divine est considérée comme un progrès. Malgré les effrayants résultats qui s'accumulent de toutes parts de plus en plus menaçants, par une logique inéluctable, les idées destructives de l'autorité divine sont descendues jusque dans les profondeurs des dernières couches sociales, et ne trouvant, dans l'autorité humaine, que des sentiments analogues aux siens, elles ne rencontrent

plus aucune barrière pour arrêter sa marche.

Dans le monde païen le bouleversement social n'a jamais pu atteindre à une telle profondeur, parce qu'une partie de l'humanité était maintenue, par l'esclavage, en dehors des évolutions des idées; mais le christianisme ayant exercé son influence jusque dans les couches les plus infimes de l'être humain, Satan, pour se venger, soulève ces masses illuminées par la grâce et les pousse à 1 guerre contre tout ce qui représente l'ordre divin. Si Dieu n'intervient pas pour sauver, malgré eux, les représentants du pouvoir, un effroyable cataclysme sera nécessairement le terme de cette évolution satanique.

Faut-il néanmoins se laisser aller au découragement? Les crises violentes dont l'histoire de l'Eglise nous a tracé l'effrayant tableau, nous permettent d'espérer que Dieu, encore une fois, fera succéder le calme après l'orage, exercera sur notre société expirante sa puissance créatrice ou régénératrice. Pour la France, en particulier, depuis qu'elle a été régénérée par le baptême de Clovis, elle exerce dans l'Eglise la fonction vivifiante qu'exerce le cœur dans le corps humain. La tête de l'Eglise est à Rome, le cœur est en France, car, depuis des siècles, c'est par la France que s'opèrent tous les grands actes de la charité chrétienne. Aussi longtemps qu'une autre nation n'aura pas reçu de Dieu les qualités qui la distinguent sous ce rapport, nous devons espérer qu'elle ne périra pas.

DOM F. CHAMARD,

prieur de l'abbaye de St-Martin de Ligugé.

L'IMPOT DU REVENU ET LES LOIS SOCIALES

En attendant le vote du budget, lequel paraît devoir se faire avec moins de célérité qu'on avait supposé d'abord, il faut dans la discussion de ce budget prendre ce qui peut dès à présent instruire les catholiques et servir pour employer un mot très usité aujourd'hui à leurs « directions ».

Une des choses qui ont le plus frappé des observateurs attentifs à ces questions a été la volte-face inattendue, mais complète du ministre des finances, M. Rouvier, au sujet de l'impôt sur le revenu.

M. Rouvier est un financier de carrière et un homme technique, en quoi il diffère de ses collègues qui sont de purs politiciens. Il inspirait une certaine confiance en ce qui touche les questions de sa spécialité; dans ces limites il était, au prix des autres, presqu'un conservateur. On le savait hostile au projet d'impôt sur le revenu, il ne l'avait jamais dissimulé et bien des gens se plaisaient à croire et à dire que sa présence dans le cabinet était une garantie, et qu'il ne laisserait pas venir en discussion le projet de cet impôt. Et puis tout à coup, voici que le projet apparaît à la Chambre, voici qu'il est discuté et que M. Rouvier le soutient, et non seulement le soutient, mais entre dans les sentiments de la commission chargée de le présenter et lui fait, à la surprise générale, les concessions les plus étonnantes. Il semble que cet homme, rompu à la pratique des choses financières, soit devenu un pur socialiste. D'où vient donc une transformation si peu attendue?

M. Rouvier en a donné cette raison (séance du 29 Novembre): « Je suis entré dans le cabinet pour faire des

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