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contre la religion chrétienne. Je me suis toujours efforcé de respecter toutes les convictions sincères en demandant le même respect pour les miennes. Dans ce moment, où les haines religieuses tendent à renaitre, il n'y a que l'impartialité qui soit vraiment courageuse. Je déclare hautement que je suis rempli à la fois de respect et d'admiration pour le christianisme, cette doctrine si simple et si profonde, qui enseigne si clairement l'unité de Dieu et l'immortalité de l'âme, dont la morale est si pure, si pleine de charité, dont l'autorité sur les plus grands esprits et sur les foules est si imposante depuis tant de siècles. J'y trouve surtout un caractère qui me ravit; c'est qu'elle joint la métaphysique la plus savante à la plus parfaite et, si on peut le dire, à la plus efficace simplicité. Assurément le Timée de Platon et le XII livre de la Métaphysique d'Aristote sont des merveilles; mais je n'espère pas qu'il sorte de la un symbole qu'on puisse faire réciter aux petits enfants. Il n'y a jusqu'ici que la religion chrétienne qui ait eu à la fois la Somme de saint Thomas, et un catéchisme. Lorsqu'aujourd'hui on essaye, au nom de cette religion, de nous ôter la liberté de penser, et de propager des superstitions souvent immorales et presque toujours ridicules, ne pouvons-nous résister à ces malheureuses tentatives sans faire la guerre à l'Évangile? Et n'est-il pas juste de séparer une religion dont l'amour est le principe, et un parti qui ne respire que la haine ? C'est, pour ma part, ce que j'essaye de faire. On dira, si l'on veut, que j'ai choisi mon ennemi. Je ne le cache pas. Mon ennemi, c'est l'intolérance, et je l'attaque partout où je le rencontre; chez les chrétiens, s'il y est, et même, au besoin, chez les libres penseurs, car il y a aussi parmi nous des esprits intolérants. Mon premier soin, dans ces leçons, a donc été de mettre en dehors du débat tout ce qui n'était pas le débat luimême.

Ainsi restreinte, la question de la liberté de conscience est déjà assez difficile. Outre qu'on ne s'entend pas dans la théorie, parce que les philosophes partent des droits de la raison et leurs adversaires de la négation de la raison, la pratique apporte mille obstacles avec lesquels il faut compter. S'il ne s'agissait que de faire une république, comme Platon, avec des hommes sortis de terre tout exprès, on organiserait peut-être assez aisément la liberté; mais il y a un passé, des meurs, des lois, qu'on peut modifier quelquefois et que le plus souvent on est obligé de subir. Il faut donc éludier toutes les circonstances et en tenir compte, si l'on veut arriver à une pacification solide.

Supposons un instant que les faits n'apportent aucune complication, et qu'on n'ait à compter qu'avec les principes en matière de liberté des cultes.

On écrirait dans la Constitution que tous les cultes sont libres, qu'ils ont tous des droits égaux et qu'ils ne sont assujettis qu'à l'observation des lois communes. Non-seulement l'État n'accorderait à aucun d'eux aucune prédominance , mais il ne leur donnerait ni budget, ni temple, ni aucun autre concours que la garantie qu'il doit à tout exercice de la liberté. Il ne serait pas athée pour cela, sa religion serait la religion naturelle, et il se tiendrait dans une impartialité absolue à l'égard des différents cultes positifs. Voilà ce que l'on ferait, car il n'y a de logique que cette impartialité et cette séparation, qui est le régime de la liberté, ou la religion d'État, qui est le régime de l'autorité.

En effet, établir une religion d'État, c'est sans doute fonder la société sur la négation de la liberté, ce qui est un crime en tout temps, et de plus, à l'heure qu'il est, une lutte contre l'impossible; mais une fois le principe posé, tout l'ordre social s'en déduit avec une logique admirable, parce que c'est un principe clair et complet. Du moment qu'on renonce à la religion d'État, comme il le faut bien par nécessité et par justice, la logique, si on la consulte seule, veut qu'on aille à l'extrémité opposée, et que l'on fonde l'État, comme nous venons de le dire, sur la liberté absolue et l'indifférence des cultes positifs; car c'est là aussi un principe complet, que tous les esprits saisissent, dont les conséquences sont évidentes, et qui n'engendre ni faux-fuyants ni compromis. On est vraiment trop heureux quand, le principe d'une loi étant posé, tous les esprits aperçoivent immédiatement les lois secondaires qui en dérivent.

Malheureusement c'est là de la philosophie de table rase, ce n'est pas de la philosophie pratique, et surtout ce n'est pas de la législation. Nous sommes faits pour aimer la simplicité et pour vivre toujours dans les complications. La société humaine vient de loin; on ne peut nier ni le pouvoir de l'éducation, ni celui des mœurs, ni la force des traditions, ni la presque toute-puissante tyrannie des habitudes. C'est une æuvre excellente de chercher à simplifier le mécanisme qui fait mouvoir toute cette grande machine; mais il ne faut pas non plus s'exagérer la puissance d'un ressort au point de lui sacrifier tous les autres. Or il y a trois sources de complications dans la législation des cultes : la première tient aux conditions matérielles d'existence de chacun d'eux, la seconde aux rapports nécessaires des cultes avec les circonstances principales de la vie, et la troisième à la nature du dogme et à l'organisation de la hiérarchie dans chaque Église.

Les conditions matérielles de l'existence d'un culte sont, pour n'aller qu'aux principales, les édifices religieux et le budget. L'État donnera-t-il à chaque culte les édifices et le þudget qui lui sont nécessaires? Ou les laissera-t-il bâtir leurs temples et payer leurs ministres sans se mêler de rien, sans s'imposer aucun sacrifice ?

Nous l'avons dit, dans un pays sans religion d'État, c'est-à-dire dans un pays où la liberté des cultes est reconnue, il n'y a que le second parti qui soit simple et juste. Il est bien facile de le démontrer, et je ne crois même pas que ce principe, en tant que principe, puisse être combattu. La séparation absolue est nécessaire à l'indépendance de chaque Église vis-à-vis de l'État, à l'égalité des Eglises entre elles, à la fondation ou à l'introduction dans un pays d'une religion nouvelle, et même, considération grave, quoique d'un ordre très-inférieur, à une équitable répartition de l'impôt. Dès que l'État intervient pour fournir un budget et des édifices, il a droit à surveiller le bon état des édifices et le bon usage des budgets ; il fait ses conditions, il exige des services; il peut distribuer des grâces et imposer des privations; il concourt à la nomination des ministres, si même il ne se l'attribue tout entière. Pour tous ces motifs, l'indépendance des Eglises est menacée. L'égalité des cultes ne l'est pas moins, et par conséquent la liberté des cultes; car il est bien évident que, si la distribution des budgets et des édifices religieux est faite avec partialité, et s'il y a un culte mieux partagé que les autres, il devient dominant, non par sa force propre,

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